Le festin cru - concours

moss468

            Je suis bien en chair. Et alors ? Je m'aime comme je suis, mais c'est le médecin qui ne m'aime pas. Satanés cachets ; je les glisse dans ma poche. Mon embonpoint pourrait selon lui finir par avoir des conséquences cardiaques, une légère arythmie par exemple, si je ne fais rien pour le traiter. Je finis de m'habiller, mets un nœud papillon pour faire sérieux mais branché et attache ma montre à mon poignet : je suis en retard. Je prends mes clefs, je hèle un taxi. « Rue Auguste Comte, s'il-vous-plaît. » Cette galerie d'art fait partie des nouveaux lieux culturels immanquables de Lyon, et Steve Woods est la personnalité montante de ces cinq dernières années sur le marché de l'art moderne. Je vais donc devoir affronter tout un petit monde fermé : critiques, journalistes, mondains et certainement d'autres acheteurs privés, comme moi. Des loups, pour la plupart. Les sièges de la Passat sont confortables, mais je me sens tout engoncé dans mon pantalon à cause de ma position assise.

L'homme moderne, à la naissance, reçoit par une inspiration divine - via les spots télévisés et les Apports Journaliers Recommandés sur les paquets de céréales - la mission de rester mince et svelte. Quiconque faillit à ses objectifs est immédiatement ostracisé.  Le combat contre la graisse, c'est un combat que chacun doit mener contre soi-même, contre le temps et contre ce péché capital qu'est la gourmandise. Le diététicien est un fin stratège et la balance est un tribunal militaire. Hollywood est la feuille de route et nous autres, pauvres mortels, sommes les petits soldats de cette vaste mascarade. Moi, je fais partie des déserteurs. Plus jeune, je me cachais pour éviter d'être pris. Maintenant que je n'ai plus tout à fait l'âge de porter l'uniforme, je peux enfin sortir et exposer ma cellulite de quarantenaire au grand jour. Joie.

Le taxi ralentit. « Arrêtez-vous ici. »

Je dois être l'un des premiers. À peine une dizaine de manteaux d'hiver sont suspendus à des cintres. Anita, une consœur que j'aime bien, est déjà sur place. Elle m'accueille à bras ouverts, je la salue. Ses yeux sont rieurs et sa peau blanche et fine laisse transparaître quelques vaisseaux sanguins.

« - Te voilà, Markin ! Je désespérais de voir un visage familier, ici. Il n'y a encore personne. Avec toi, nous ne sommes que onze pour le moment. Steve Woods lui non plus n'est toujours pas là.

- Étrange, en effet. Pourtant, je ne suis pas spécialement à l'heure…

- Ce n'est pas ça le plus bizarre, d'ailleurs. Tu n'as encore rien vu. Enfin, tu n'en verras sans doute pas plus, ajouta-t-elle avec un sourire espiègle. Suis-moi. »

Pour éviter d'avoir à préciser sa pensée, elle m'entraîne par le bras vers la salle principale.

Le vide m'envahit. Un vide de choses et de personnes ; un espace inoccupé et désert ; des murs blancs, un plafond blanc, une longue table blanche ; des chaises ; un buffet. La vacuité du lieu me donne presque le tournis, j'ai le sentiment de rêver. Je ne m'attendais pas à ça. C'est curieux. Quelques gouttes de sueur perlent sur mon front.

« - La salle n'est pas climatisée ?

- C'est quand même très culotté d'organiser une exposition et de ne rien exposer, tu ne trouves pas ? Woods a toujours été un précurseur, mais cette fois c'est une démarche vraiment unique… Viens, allons rejoindre les autres avant qu'ils ne s'entretuent pour savoir si cela relève du génie ou bien de l'imposture.  »

Ma gorge est sèche. Nous nous joignons au petit groupe. J'en reconnais quelques-uns : Franz, un critique du Figaro, avec ses petites moustaches et son air continuellement satisfait. Javier Mora, l'autre artiste en vue du moment, un éternel ennemi de Woods. « Beau joueur, de l'avoir invité », pensé-je. Il est habillé de façon excentrique, comme d'habitude : du vert, du jaune et de l'orange composent les couleurs de ce qui pourrait être à mi-chemin entre une salopette et une combinaison de plongée. Un petit homme en veston gris et en cravate rouge me regarde. Il semble maussade, comme d'accoutumée[1] . Je ne connais pas son nom, mais je l'ai déjà vu, c'est un acheteur qui est au service de James Moore, un magnat des médias britannique et fervent collectionneur d'art. Un concurrent, en somme. Mélina, la galeriste, est très en beauté. Son physique de grande blonde nordique contraste avec l'aspect presque rachitique, en comparaison, de Philippe Grasset, journaliste au Point et coutumier de ces petites réceptions mondaines. Je ne connais pas les quatre autres personnes, mais à les entendre parler, rien de nouveau n'est à signaler : ce sont bien des journalistes, des critiques et des acheteurs. Tout ce petit monde s'est réuni pour ce qui doit être la pièce majeure de l'œuvre de Steve Woods.

Une douzième personne franchit la porte. C'est une femme, petite et menue, qui se présente comme l'attachée de presse de Woods. Son annonce nous surprend : « tout le monde est là ? Bien. Nous pouvons commencer. Le buffet vous attend, messieurs dames ! »

Le petit groupe se dirige en essaim vers la table puis se disperse pour butiner quelques petites douceurs. Tous les sujets de discussion tournent autour de l'étrangeté de la situation. Woods est surprenant, ce buffet est bien bon, surtout le moelleux au chocolat avec son cœur fondant, les murs blancs sont une œuvre à part entière, c'est un imposteur, que deviens-tu, mince j'ai renversé du champagne, où est l'artiste ?

Je dois avaler mes cachets avant de manger, mais seule l'eau convient à ce médicament. Je n'en trouve pas. Ni sur le buffet, ni dans le vestibule. Alors que j'en explore les moindres recoins, la porte d'entrée s'ouvre. Steve Woods apparaît.

Fantasque, comme d'accoutumée, il est vêtu d'une grande tunique rouge surmontée d'une étoffe drapée bleue et porte des sandales. Il entre doucement, passe le vestibule et se retourne avant d'entrer dans la galerie : « Suis-moi. », me dit-il d'une voix profonde et grave. Son visage semble resplendir, et son large sourire me transperce. Je le suis aussitôt, sans réfléchir. Il s'assied sur une chaise, vers le milieu de la table rectangulaire, laissant six chaises à sa droite et six chaises à sa gauche. « Asseyez-vous autour de moi », dit-il fortement. Je m'assois à sa droite, et Anita à la mienne.

« Il s'est drôlement laissé pousser les cheveux, depuis ses dernières apparitions publiques, me glisse-t-elle. Et la barbe aussi… C'est un peu ridicule. »

Je ne l'écoute pas. Mes yeux sont fixés sur un gros point noir dans le mur qui nous fait face. C'est circulaire et régulier, comme un objectif d'appareil photo ou de caméra. Je suis interrompu dans mes investigations par un mouvement de Steve Woods, qui rassemble devant lui un morceau de pain aux olives et une coupe remplie de vin rouge. Bras écartés, il déclare : « En réalité, je vous le dis, l'un de vous me livrera ». Sans prêter attention à nos réactions étonnées, il saisit le pain à bout de bras et continue : « Ceci est mon corps. Prenez, et mangez-en tous. »

Tout cela est ridicule. J'ai soif, je n'ai toujours pas pris mes cachets et il n'y a rien à voir. C'est grotesque. Je me tourne vers Anita pour lui dire que je m'en vais, mais je suis étonné de la trouver presque collée à moi, le nez posé sur le dos de ma main, en train de me renifler. Elle salive. « Tu sens bon, Markin, tu sais ? »

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