Le festival sans fin

clairafalda

Le festival sans fin

Combien d’années passées dans cette villa sur les hauts de Villeneuve-Lès-Avignon ? Le festival bat son plein et j’ai encore les ordres de ma rédaction en tête. D’ordinaire, les déplacements sont pour moi des corvées. Je préfère le confort de mon appartement propret et bourgeois parisien. Cependant cette villa est devenue mon refuge. Quand je rentre de mes soirées théâtrales, je me sens bien dans ce petit palais désuet des années soixante, avec piscine bétonnée. Le rédac chef ne s’était pas moqué de moi quand il m’avait dit que j’aurais droit à de l’extraordinaire.

Il était à peine 21h00. Ce soir-là, je devais rejoindre un autre groupe de critiques, place du Palais, après une représentation dans un petit théâtre rue de Teinturiers, mais je ne me sentais pas trop d’attaque. Les entendre comme chaque année vociférer les mêmes idioties pédantes me déplaisait au plus haut point. Pourtant c’était devenu une habitude contre laquelle je ne pouvais pas lutter, comme un passage obligé. L’enchainement des représentations dans les théâtres improvisés m’avait donné le tournis. Je me sentais à l’étroit dans ces sombres salles bondées. Il fallait jouer des coudes autant pour en sortir qu’en rentrer. Après, les jambes engourdies et le dos en compote, j’avais les oreilles qui bourdonnaient à ma sortie, sur les pavés. Chaque troupe en allait de son implacable originalité  pour attirer le spectateur. La foule en file pour attendre la prochaine séance murmurait, s’impatientait et pouffait tandis que les comédiens improvisaient un extrait de leur pièce dans la rue pour attirer les badauds. Ceux-ci demeuraient les regards suspendus aux affiches collées sur la moindre parcelle disponible. D’autres dans la rue suivante, sur mon passage, entamèrent un chant d’opéra façon gothique à la mode comédie musicale d’aujourd’hui.  Mes pieds, maintenant, souffraient en remontant la rue menant à la place de l’horloge. Plus mes orteils foulaient les centimètres d’asphalte et plus mon envie de rejoindre mes confrères se ternissait. Dix jours que le Festival d’Avignon avait commencé et je ne trouvais plus ma place. Les premiers jours de découverte passés, je perdais le courage de me tenir aux recommandations du journal. Je ne voyais plus l’intérêt de suivre tous les jours toutes les représentations. Je perdais un peu la foi qui m’habitait. Mon corps s’épuisait. Il me manquait la jeunesse d’autrefois qui m’avait conduit dans tous les festivals de France, à côtoyer les plus grands de ce monde du théâtre. Mais là, j’étais à bout. Ce festival me paraissait interminable.

A chaque fois, c’était pareil, je me sentais comme un fantôme errant dans une bouillie de spectateurs imbéciles. Les rires gras dans les moments de pure tragédie, les pets intempestifs pendant les silences scéniques ou encore ces marmots qui pleuraient sans s’arrêter devant une pièce classique. Le public n’était plus ce qu’il était avant, de mon temps de jeune reporter sur le théâtre populaire. A mon époque, la scène demeurait un lieu sacré, un mode de diffusion d’une culture multi facette: danse, chant, jeu, comédie ou tragique s’entremêlaient au fil des programmations.

Tout d’un coup, 21h30 s’affichait sur la montre d’un passant. J’étais déjà en retard pour mon rendez-vous. J’aurais beau me dépêcher je ne pourrais pas y être à l’heure. Déjà, je me battais avec tous les corps filants dans le sens inverses, jouant des épaules pour pourvoir nager dans la masse. Leur masse semblait éclater en moi. Un one man show d’un ancien de la téléréalité venait de se terminer. Je suis sûr que pour la plupart de ces cerveaux spongieux, ce serait malheureusement leur seule expérience du théâtre.

Je n’en pouvais plus. Je n’entendais même plus mon cœur battre. Ce vacarme assourdissant de la ville et ces fourmis, me rendaient malade. Je me sentais une ombre parmi eux.

Décidément, je rentrerais plus tôt dans la villa. Je décidai de changer de programme. Je casserais mes plans. J’allais retourner à la villa sans passer par la case critique. De toute façon personne ne m’écoutait depuis bien longtemps. J’avais beau essayer de donner mon avis, jamais rien ne ressortait de mes analyses. De plus tous mes sens, mon corps, mon âme, se sentaient malaxés dans ce trop plein de vivacité.

Au détour des allées de l’Oulle, je passai le marché artisanal nocturne. J’étais bien décidé à partir, au plus vite, loin de la ville. A quelques mètres après le pont, Villeneuve m’attendait les bras ouverts. Je souhaitais me terrer dans la nuit solitaire. Puis au moment de m’approcher du Rhône, j’eus envie d’observer un peu l’eau noire et terne. Prés des péniches, l’air pourrait enfin se faufiler et rafraîchir mon être. Là, une jeune femme semblait attendre quelqu’un. Un corps de jouvencelle, ferme et laiteux, moulé dans une robe longue, volante, avec un des motifs de tournesols. A peine vingt ans, la fleur de l’âge, et, elle me plaisait bien. Elle me rappelait quelqu’un, mais je ne savais qui. Quelqu’un de familier, peut-être ma propre fille. De dos, elle contemplait un petit promontoire. Sur le coup, je pensai à tous ces délires artistiques pour mieux intéresser les futurs spectateurs. Je m’indignai presque que même ce coin à peu prés paisible de la ville ne soit pas épargné par ces publicités intempestives.

Elle se retourna d’un air triste. Son visage m’inonda par sa pure beauté. Je sentai l’envie inavouable de saisir son innocente vertu. Elle m’apparaissait si troublante.

Puisque j’étais sur le chemin du retour, pourquoi ne pas tenter une petite aventure ? Bien sûr, j’aurais pu être son père. Bien sûr, mes quatre-vingt-dix kilos, ma calvitie et mon teint de roséole, ne m’aideraient en rien pour la séduire, mais j’avais autre chose : Monsieur Tremblay. Tout le monde me connaissait. Parcourir le monde, rencontrer de grands acteurs, interviewer des metteurs en scène de renoms ne m’avait pas uniquement servis à forger mon éblouissante carrière. J’avais un nom. A froid, comme ça, on ne me reconnaissait peut-être pas aussitôt mais dés que je prononçais les quelques lettres de mon patronyme, mes interlocuteurs se pinçaient les lèvres et retenaient leur souffle, comme si Dieu en personne les avait interpellés.

Mon objectif de ce soir semblait donc droit devant. Un peu de piment pour ce festival ne me ferait pas de mal. Il serait unique. Mon pas douloureux prit de l’assurance et je mis de l’entrain dans ma démarche. Soudain, au moment de traverser, un coup de klaxon me perça les oreilles. Je fermai les yeux. J’étais sous le choc. J’avais vu, ce bus venant de nulle part, me traverser de part en part. Je rouvris les yeux comme s’il s’était écoulé une éternité. Cette scène, je l’avais comme rêvée auparavant. Une impression de déjà vu me glaça le sang. J’avais soudain plus froid et cette brise normalement vivifiante me congela le sang.

La jeune fille était encore prés de l’eau, de l’autre coté de la route. Bizarrement, elle n’avait pas bougé et n’avait même pas entendu ce stupide bus vociférant ses sons d’outre tombe. Je m’approchai de plus en plus, à perdre haleine. Je voulais chatouiller son cou mince et la caresser de mes gros doigts comme j’aurais parcouru de ces derniers le clavier de ma machine à écrire. Je pianoterais sur son corps, lui récitant des vers de Saint-Exupéry. Ce désir me fit sentir comme un jeune homme.

A quelques centimètres d’elle, j’allais l’interpeler et la flatter de mes connaissances. Jean Vilar, Cocteau, Sartre, je les avais tous croisés un jour ou l’autre, les plus grands noms de ce métier. Je pourrais lui en parler des heures. Puis, au moment de mettre ma main sur son épaule dénudée et chaude, elle se retourna les yeux embués de larmes. Son visage lacéré de tristesse ne me voyait pas. J’étais transparent. Une telle gravité dans son regard me perturba et me coupa mes envies. Ce ne serait pas encore ce soir que je ne serais plus seul, errant.

Dépité, je m’avançai un peu plus vers l’eau, à cet endroit même où elle se tenait debout il y avait quelques secondes. Rempli de stupeur, je lis avec solennité ce que j’avais pris pour une affichette bon marché et éphémère:

Ici, mourut Jacques Tremblay, grand journaliste culturel à la rédaction de la Revue Théâtre National Populaire, renversé par un autobus pendant le festival d’Avignon de juillet 1963.

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