Le mensonge dans les jambes écartées

fiburk

2h10 - Samedi

 

-        « Réveillez-vous. »

Il prononce ces paroles d’une voix presque tendre et lointaine. La pièce où je me trouve dégage une odeur qui fouette la gorge et tue les mouches. Le réduit mesure 10m2 et est éclairé violemment par une dizaine de lampes en suspension qui brûlent les yeux et le corps tout entier. Allongé, les jambes et les mains entravées par 4 cordes épaisses reliées aux montants d’un lit, je me réveille doucement. L’homme, face à moi, complètement nu, porte à son visage, par petits gestes pressés, des coups de rasoir qui entaillent ses joues, jusqu’à son nez. Sans me quitter des yeux, il triture sa peau, y enfonce ses doigts comme on creuse des sillons dans la terre pour l’ensemencer.

-        « Vous savez pourquoi j’aime tant la lumière ? Me demande-t-il. Parce qu’elle vous exhibe et ne vous laisse aucun choix de vous embusquer ici ou là. Elle révèle ce que vous êtes, dans votre vérité sans ombre. »

Je veux crier et brailler, mais je tremble seulement dans mon coin.

-        « Vous avez du sang de navet dans vos veines, ça se voit tout de suite. Si vous étiez escroc vous ne voleriez que les gens ivres, par peur d’être pincé. »

Il parle sans contrainte malgré le sang qui sombre doucement sur ses lèvres.

-        « S’il vous plait. » Je parle difficilement, ma langue est sclérosée.

-        « Nous allons discuter un peu tous les deux si vous le voulez bien, de votre femme et vos enfants aussi. »

-        « Vous faites erreur, je vis seul. » J’ai prononcé ces paroles avec la joie évidente qu’on ressent quand on solutionne une équation ou lorsqu’on fait découvrir à celui qui vous fait face qu’il s’est trompé, lorsqu’on conçoit finalement que les choses vont s’arranger.

-        « Je ne me trompe pas. Vous abusez votre monde et votre femme en particulier, sans compter vos enfants qui charrient derrière eux toutes vos saletés. »

-        « J’habite au 58 rue Thomas Street. Vous pouvez vérifier. Regardez dans mon portefeuille. »

Il se lève et s'observe fixement dans le miroir. « Je ne vous crois pas ! D’abord parce que ce sont des faux papiers. Ensuite parce que je connais les gens comme vous. Vous pataugez dans le mensonge et vous aimez l’imposture, ce long manteau. Vous ne vous rendez même plus compte de la fumée autour de vous, celle que vous crachez pour cacher vos forfaits. Mais moi, je vois clair dans votre jeu, je connais vos trahisons par cœur. »

L’homme mesure 1m90 environ. Puissant et râblé, il me fait penser à ces culturistes qui soulèvent des haltères toute la journée comme ils le feraient de simples feuilles de choux.

-        « Je vais vous montrer notre point commun. »

Il saisit le rasoir, remonte sa manche et balafre son bras qu’il expose sous la lumière devant moi.

-        « Votre sang est pareil. Il suffit d’une coupure pour qu’une traînée, une dégoulinade donne une bouffée d’oxygène, croyez-moi. Vous allez dire la vérité, ce ne sera pas facile puisque ce sera la première fois, mais la lumière et le rasoir sont faits pour ça. »

-        « Vous vous trompez. Je m’appelle Simon Reilly et je vis seul. »

-        « Vous vous appelez Simon Patterson et vous allez vivre la vérité. »

 

 23h - La veille

 

-        « Ne pars pas Simon, ne me laisse pas. »

-        « Tu sais bien que je n’ai pas le choix Lucie. »

-        « C’est faux et tu le sais très bien. »

-        « Tu connais la situation. On se verra dans une semaine, je te le jure. Je t’amènerai ce qu’il faut à ce moment-là. »

-        « Non, je t’en prie, je ne vais pas tenir le coup dans cette ville sans toi. »

-        « Non, je ne peux pas. »

-        « Va chier, j’irai voir ailleurs. »

-        « Calme-toi ! Tu veux que ça se sache dans le quartier ? »

-        « Oui, je veux qu’ils sachent que tu me baises, que tu te fiches bien dedans et profondément avec ça pour que je sente longtemps ton bouillon et quand tu as fini de jouir et de te régaler, tu lâches ton vieux discours « Je vais te donner ta dose.» J’en ai marre de casquer pour toi.»

Elle hurle devant l'immeuble : «Hé vous qui m’entendez derrière les murs de vos appartements, je suis une chienne à qui on donne la gamelle, sa dose une fois par semaine. »

-        « Mais putain, ferme-la. »

-        « Non, je ne me tairais pas. Tu me mens salopard. Les choses n’ont pas évoluées d’un pouce. Ou plutôt si, elles ont changées parce que tu me baises plus vite, sans te défroquer, avec efficacité, alors qu’au début tu prenais le temps de me sortir en ville et de me faire rire avant la piqûre.»

-        « Ecoute... »

-        « Va chier. »

Je me souviens de mon retour en taxi, et puis voilà et puis c’est tout. Le reste de la soirée nage encore dans le crachin. Je me rappelle seulement les paroles du chauffeur à propos des dernières élections « Le mensonge faut l’imaginer comme des jambes écartées. On ne sait pas s’il va en sortir quelque chose de bien ou de putride et puant. »

 

3h - Samedi

 

Tout l’appartement exhale une odeur pestilentielle, mélange de toxine et de rats. L’homme se penche sur moi en me faisant renifler un jus d’ammoniac.

-        « Réveillez-vous. »

J’entends à peine ce qu’il dit.

-        « Je peux aussi vous charcuter dès maintenant, alors ouvrez les yeux, je vous prie. Allez. Un dernier effort. »

-        « Que me voulez-vous ? »

C’est la première fois que je le regarde fixement. Ses yeux sont globuleux, comme s’il avait tenté de les énucléer.

-        « La vérité. »

-        « Je vous le répète, je m’appelle Simon Reilly. »

-        « Comme vous voudrez. »

Tout en se relevant, il se dirige vers un coin de l’appartement, une simple kitchenette.

-        « Dans certaines régions du monde, des régions reculées, j’entends bien, on utilise des petits couteaux à main pour dépecer la viande, comme celui-ci dit-il en exhibant un tranchoir. C’est assez compliqué de débiter ainsi la chair et les os, vous imaginez. Ça prend du temps et de l’énergie, surtout que cette habitude manque de propreté, mais la carne est plus tendre, elle fond littéralement et le goût dure plus longtemps en bouche, il paraît. »

-        « Vous ne me faites pas peur !»

-        « Oh je sais bien. Je ne cherche d’ailleurs pas à vous faire peur, mais seulement à connaître la vérité. Toujours est-il, si vous permettez que je continue, que ces populations, malgré la modernité, conservent les traditions. On pourrait croire que découper un animal, le tailler en pièce avec ses mains et un simple laguiole, comme celui-ci, à notre époque et dans notre ville relève de la barbarie ou de la folie, mais en vérité, cela confère à celui qui la mange et s’en rassasie, une conscience plus vive, croyez-moi. »

-        « Où voulez-vous en venir ? »

-        « Si je sais parfaitement qui vous êtes, c’est que j’ai encore votre goût en bouche Monsieur Patterson. »

-        « Vous mentez ! »

-        « Je ne mens jamais. C’est vous qui inventez toutes sortes de choses pour vous défausser. Vous voulez savoir par où j’ai commencé ? Un endroit spécial.»

Instinctivement, je me relève malgré les cordes pour observer mon entrejambe.

-        « Vous mentez, je savais bien que vous mentiez.» Je suis pris d’un rire et d’un vomi convulsif en constatant que tout y est.

-        « Voyez-vous, je vous parle d’un endroit spécial et vous vérifiez vos couilles, alors que vos "deux sœurs" sont ordinaires. Non, je n’ai pas arraché vos testicules, j’ai dégusté seulement l’une de vos oreilles, voilà tout. C’est la raison qui justifie que je connaisse et entende tout de vous. »

J’appuis nerveusement mon crâne sur l’oreiller pour sentir un creux ou le cartilage élastique. Je commence par la droite, je sens le squelette se froisser sous mon poids et reprendre sa position normale après la déformation. Je regarde l’homme devant moi en lui souriant, fier de démontrer qu’il fabule, que c’est un fou. Puis j’incline ma tête vers la gauche, en la remuant dans tous les sens jusqu’à sentir l’absence et le trou.

Je pleurs et j’enrage tout d’un coup. Je voudrais me lever, l’empoigner et le déchirer avec sa lame et mes dents aussi.

-        « Voyez-vous, il y a des choses qu’on aime entendre et d’autre pas. Vous, vous aimez dire des choses et que les autres vous écoutent et vous croient sur parole, n’est-ce-pas ? La plupart du temps, ça se passe comme ça, vous courrez entre les goûtes sans vous mouiller, en blessant sans vous égratigner. C’est le cas de votre femme que vous trompez et toutes celles que vous chiffonnez comme des ordures. »

-        « Je n’ai pas de femme, je vous jure. Laissez-moi partir, je vous en supplie » criai-je.

-        « Oui, allez-y, j’adore ça. »

-        « Au secours. Aidez-moi. » J'hurle, mais je m’aperçois que les murs sont matelassés.

Il se donne un coup de rasoir sur la langue.

-        « Personne ne vous entend. Vous pouvez crier, cette ville n'en a rien à foutre. Je disais donc que vous la trompiez, je le sais. Vous baisez aussi à droite à gauche, Lucie et plein d'autres. »

Il connaît Lucie et qui je suis.

-        « Vous rentrez ensuite chez vous, bien tranquillement. Vous embrassez vos enfants, vous les cajolez un peu et si d’aventure ils s’agitent dans leur sommeil, vous les consolez en leur racontant des contes de fée. Puis, vous retrouvez votre femme, patiente et négligée. Vous lui débitez votre journée, vos voyages à l’étranger et elle vous croit bêtement, parce qu’elle vous aime. Enfin, vous l’enculez pour ne pas la regarder en face, toujours par derrière, à votre manière. Finalement, vous vous couchez et vous reprenez ça le lendemain, avec vos aventures et vos injections en ville. »

-        « Vous êtes taré. »

-        « Je suis né comme ça, comme vous. »

-        « Non, je suis différent. »

-        « Nous y voilà Monsieur Reilly ou plutôt Monsieur Patterson, hein ? »

-        « Que voulez-vous enfin ? » pleurai-je.

-        « La vérité. »

-        « D'accord, d'accord, exclamai-je dans un tremblement. Je m’appelle Simon Patterson. Voilà, vous avez ce que vous vouliez»

-        « Pas tout à fait. Vous laissez un tas de cadavre derrière vous M. Patterson. »

-        «Je ne vois pas de quoi vous parlez. »

-        « Je vous observe depuis des semaines, dans vos pérégrinations folles dans les quartiers, dans les boites de nuit et les partouzes. Vous accostez des filles, vous les charmez à coup de langue et de parfums et puis après vous les jetez comme des fruits secs et vérolés. Vous vous en prenez à des petites vierges sans le sou, des petites neuves qui débarquent, c’est facile. »

-        « Je ne fais rien de mal, on prend du bon temps, c'est tout »

-        « Sauf que vous les droguez avec autre chose que vos fadaises et votre vanité. Vous les dopez avec une sale substance dans les veines. Ce régime prend des semaines et en attendant vous en profitez, vous siphonnez ce qu’il y dedans. Vous les logez pas loin, histoire de les baiser proprement quand le désir est pressant, après quand même leur avoir injecté la perfusion maison. »

-        « Ce n'est pas ce que vous croyez. Je les aide et je les nourris. Avant qu’elles me connaissent, elles nageaient toutes dans le caniveau, à mourir de faim. Vous auriez préféré que je les laisse crever et s’enfoncer ? »

-        « Oui, ç’aurait été mieux pour elles, car avant elles grattaient seulement le pavé. Désormais elles piquent leurs veines.»

- «Que voulez vous ?»

-        «Seulement vous aider et la meilleure manière d’y parvenir, c’est un peu comme avec elles, à l’heure du souper. »

Il sort le canif et la fourchette, relève mon pantalon pour dénuder ma cuisse et trempe les couverts dedans.

 

3h10 - Samedi


-         « Rappelez-vous qu’un mensonge il faut l’imaginer comme des jambes écartées. On ne sait pas s’il va en sortir quelque chose de bien ou de putride et puant."

Je crie quand il avale une tranche et me tend la cuillère.

- « Bon appétit en ville et surtout dites toujours la vérité Monsieur Patterson. »

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