Le nez rouge, extrait

Jacques Lagrois

La chaise sur laquelle j’étais assis se mit subitement à fabriquer des oursins et je faillis lui demander si c’était pour le même prix. En essayant d’échapper au terribles piqûres passant d’une fesse à l’autre tout en tentant d’éviter le spot dirigé sur le haut de mon crâne, je l’ai interrogé alors sur de légères modifications propres à réduire le coût somme toute, considérable de  son voyage clé en main. Pouvait-on, par exemple, choisir le parc Walt Disney en banlieue parisienne, remplacer la vue sur le Pain de Sucre par des bains de soleil à Tourcoing et plonger dans la mer à la piscine des Tourelles. Le mec s’est mis à se bouffer les ongles qu’il avait, rongés et pas très propres, à se passer une main sur une tonsure prononcée que je n’avais pas remarquée à l’arrière de son crâne, m’a regardé d’un air accablé et a répondu qu’il allait chercher mais que ce serait sans doute long. J’ai laissé les oursins au prochain client et je me suis levé en jetant des yeux désolés à mon coup de foudre du jour qui fixait la main tremblante qui remplissait le chèque.

Je suis allé au bar du coin de la rue « Chez Rosita » ça s’appelle ! Enfin la Rosita, c’était maintenant plutôt la mère Rosa de « La vie devant soi » d’Emile Ajar, en pire. Je parle physique bien sûr. Elle a du poil au menton et un duvet qui est passé de « léger » à « prononcé » sous son nez qui avait dû être aquilin dans un autre temps. Je commandai un café et un croissant, un sourire où manquait quelques dents m’annonça d’un ton ferme qu’à partir de dix heures les croissants s’appelaient tartines beurrées. J’étais preneur, au moins à cette heure le pain devait être frais. Je me levai, allai chercher le journal du jour sur le bar pour voir s’ils avaient un article sur des nez rouges ce qui pourrait être un bon début à mon histoire. La lecture finit par calmer l’allant joyeux qui me caractérisait et si je n’avais pas été briffé dès le matin par la maison d’édition sur ce qui m’attendait, je serais retourné me coucher illico avec une déprime noire et profonde comme un puit auvergnat, rapport au fait que les auvergnats dit-on, ne jettent jamais de menue monnaie par dessus les parapets de ceux-ci, ce qui fait que l’on meurt noyé et sans un. Les nouvelles étaient, sans discussion, les pires que j’ai eu à lire ces derniers temps. Je venais d’apprendre que les quelques économies que j’avais sur mon livret A venaient de perdre trois pour cent. A ce stade je me demandais combien de nez pourpres j’allais devoir trouver pour me remettre à flot, avant de me rappeler que j’avais vidé mon livret A depuis un mois pour remplir mon bar des meilleurs whisky. Après ma frugale restauration, soulagé, je me traînai alors jusqu’au bar pour payer et demander à Mme Rosa si elle n’avait pas une piste, ce à quoi, elle me répondit que son estaminet n'était pas un cirque

Un extrait de ma nouvelle "le nez rouge"

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