Le Poinçonneur la la la

philipop

Le Poinçonneur la la la, ou le plus bel hommage à Serge Gainsbourg...

Derrière la porte du métro parisien, du « tube » comme disent les Anglais, et loin du tube cathodique et de ses hommages au Grand Serge qui radotent un peu en billet de 500 balles brûlé et autre « fucking Whitney », un des tubes de Gainsbourg, Le Poinçonneur des Lilas, revu et corrigé de la manière la plus personnelle et la plus spontanée qui soit. Voilà l'histoire.

Un accordéoniste fait la manche sur la ligne Nation-Porte Dauphine et joue, sans trop y croire, de vieilles rengaines made in Paname pour touristes en goguette, puis, métro oblige, la musique du Poinçonneur des Lilas. Assis en face de moi sur un strapontin, juste à côté du musicien, un jeune black d'une vingtaine d'année le regarde, visiblement émerveillé. Avec un accent américain à couper au couteau - que Gainsbourg aurait certainement trouvé « so charming » - il commence à chanter, timidement d'abord, les paroles de la chanson la plus underground du répertoire français. L'accordéoniste un peu blasé lui sourit et semble retrouver en une fraction de seconde sa jeunesse et son enthousiasme perdus. C'est alors que le jeune homme se lève, comme pour répondre à une invitation muette que lui seul aurait entendue et s'approprie peu à peu la chanson qu'il connaît apparemment par cœur. Je m'aperçois qu'il déforme avec bonheur le début de chaque couplet et le réinvente en un :

« J'suis l'poinçonneur la la la, le gars qu'on croise et qu'on n'regarde pas... »

Sa voix tremble un peu, cristalline et cassée, suffisamment aiguë pour passer au-dessus du brouhaha ambiant, un peu plus précise et puissante à chaque nouveau couplet, comme investie d'une mission secrète - son timbre me rappelle celui du chanteur dont j'ai oublié le nom, qui dans Subway, décidément on n'en sort pas, nous disait  It's only mystery et c'était précisément le seul moment mystérieux du film.

A la fin de la chanson, deux trois personnes applaudissent le duo impromptu et l'accordéoniste, très pro, enchaîne sans plus attendre avec La Complainte de la Butte, lançant à sa guest-star d'un jour un clin d’œil malicieux et complice. Le jeune homme se rassoit, baisse la tête et farfouille dans son cartable en plastique orange, comme s'il cherchait, nerveux, quelque chose qu'apparemment il ne trouve pas. Là, une femme d'un certain âge, plutôt élégante, assise à sa gauche sur le strapontin de l'autre côté du couloir - elle est montée pendant la chanson et semblait intriguée - le regarde et lui demande : « Vous aimez Serge Gainsbourg? » Il lui répond en anglais qu'il ne comprend pas bien le français, qu'il habite à Paris depuis seulement un mois. Elle réitère alors sa question dans la langue de Burroughs et il lui dit - je traduis ce que j'ai cru comprendre :

«  - Gainsbourg? J'connais pas, je crois que j'en ai entendu parler mais je sais pas qui c'est... »

«  - Mais c'est pourtant lui qui a écrit la chanson que - vous ou tu ? - chantais quand je suis arrivée ! C'est un grand chanteur français, il est mort il y a presque vingt ans et tu viens de lui rendre un très bel hommage, sans le savoir. »

«  - Ah, d'accord ! En fait c'est une chanson que mon père m'avait enregistrée sur une cassette quand j'étais gosse, alors je la connais depuis un bail, ça fait au moins dix ou quinze ans. Il habitait à Paris et moi avec ma mère dans le Michigan. Il avait mis d'autres trucs sur la cassette, des vieilles chansons françaises que j'aimais pas trop, mais celle-là c'était ma préférée, elle était pas pareille, surtout la voix... Je comprends pas bien les paroles, mais mon père m'avait dit que ça parlait de Paris et de la solitude. Et à force de l'écouter, j'ai fini par la connaître par cœur. C'est la chanson de mon père quoi !  Oh, excuse-moi, on est déjà à Anvers et je dois y aller. Nice to meet you Madame... »

Le jeune homme est parti, j'ai juste eu le temps de lui dire « thanks for the song » et il a disparu. Les portes automatiques se sont refermées. Je me suis alors aperçu que j'aurais dû descendre à Jaurès où j'avais rendez-vous. Bon, c'est un peu tard maintenant, tant pis, je continue sur ma lancée, j'irai jusqu'au terminus en regardant briller les correspondances.

Philippe Bresson

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