(5) LE PONT : Hélène et Georges

nyckie-alause

Cinquième et dernier chapitre de l'histoire étonnante de "Georges avec Hélène"…

LE PONT

Il enjambe ce que les gens du cru appelle « la rivière ». Il prend au petit matin une teinte du meilleur effet : sa rambarde de pierres taillées couverte de mousse se colore d'orange ; ses pavés égaux brillent de l'humidité ambiante, comme les champs alentour ; le soleil bas traverse son arche en rasant la surface de l'eau comme un miroir qui ne reflète que les nuages, annihilant l'idée même de profondeur.

Le nom de la rivière, je ne m'en souviens plus. Je l'ai lu il n'y a qu'un instant au dos de la carte postale écrite à ton intention que je viens de poster et je l'ai oublié. La Marianne, en haut, à droite, a sourit sur son fond rouge et crénelé comme si elle avait pu lire ma prose, attendant avec autant d'impatience que moi l'oblitération.

Je sais que quand tu l'auras lue, cette carte, tu reconnaîtras sans difficulté le lieu d'où nous sommes partis et où, si tu comprends le message, nous nous retrouverons samedi 21 à 7 heures du matin — c'est cela la teneur du message. J'aurais pu choisir 7 heures du soir, l'effet de la lumière est presque identique mais le clapotis de la surface, à cette heure tardive donne l'impression que la rivière remonte son lit vers l'amont. Mais c'est principalement parce que les pavés de sa chaussée sont ternes et poudreux quand la nuit se prépare que j'ai choisi le lever du jour. 


Tu arriveras du village. J'entendrai les chiens suivre ta progression, aboyant gentiment à ton passage. Le claquement de tes talons ne viendra que plus tard, martelant l'air frais comme une horloge, des pas décidés qui s'approcheront et moi, transi sur le muret, qui n'oserai encore lever les bras pour signifier ma présence.

J'hésite encore sur ma position : face au soleil ce serait gai et esthétique. Tu verrais mon corps dressé comme une sentinelle à te guetter et à t'attendre. Les premiers rayons donneraient un reflet doré à ma peau. Tu te dirais que tu as, depuis tout ce temps, manqué quelque chose à rester loin de moi. Oui, ce serais joli, mais je ne verrais rien à cause  du soleil, dans mes yeux. 

Je crois qu'il vaudrait mieux que je m'installe sur l'autre côté. J'aurai le soleil dans le dos mais il traverserait mes cheveux que j'aurais pris soin de mettre en désordre. Je ne raterais rien de ta venue sur ce pont. Ma position, juste au milieu, au point culminant de la passe, me donnera un avantage qui ne pourra t'échapper quand j'étendrai les bras en signe de bienvenue, découpant en quartier la lumière de ce matin d'équinoxe.

Ta robe courte, tes chaussures à talon, tes lunettes  comme des yeux immenses qui s'avancent vers moi. Le métronome de tes pas. La fluidité de tes cheveux défaits. L'odeur de miel de ton savon qui reste longtemps sur ta peau. Je m'en délecte par avance.

J'aurai ôté mes vêtements et ne serai plus vêtu que d'un maillot choisi pour l'occasion. Toutes mes affaires soigneusement pliées pour que tu vois à quel point j'ai changé. 

L'ombre de mon corps dressé sera immense, projetée au milieu du passage telle une barrière infranchissable. Tu auras, en voyant cela, une hésitation. Comment traverser l'ombre quand on arrive de la lumière ? Qui sait si cette ombre ne cache pas quelque piège, ornière ou gouffre ? Où nous mènerait une chute dans un tel moment ? Tu enlèveras certainement tes lunettes immenses pour être sûre qu'il s'agit bien de moi et, en levant la tête tu seras éblouie jusqu'à faire un faux pas. Les sandales à talons dans les creux mous du pavement seront mes alliées. J'attraperai ta main qui bat l'air, qui cherche l'équilibre pour t'éviter la chute, pour que tes jolis genoux ne soient pas écornés. Si à ce moment-là, ta main dans la mienne essaie de s'échapper, nous n'aurons plus rien à nous dire. J'ouvrirai la mienne, je laisserai aller, pour te libérer une nouvelle fois. Ce sera la dernière. 

Si les choses dérapent, si tu glisses, si ma main ne peut te retenir, ça en sera fini, pour toujours, de notre histoire à épisode. Pour ce chapitre, au lieu de nos signatures conjointes, l'écrivain notera les trois lettres fatales « FIN ».

Je me retournerai vers la lumière après t'avoir dit « Adieu », j'étendrai mes bras une nouvelle fois, pour prendre un nouvel élan, je glisserai sur les rayons solaires avant de disparaître de l'autre côté du miroir. Durant mon envol, j'entendrai comme un cri de regret que tu pousseras en ne me voyant plus.

Tu comprends pourquoi ce que j'écris maintenant ne pouvait pas se trouver sur la carte postale ? 

L'eau fraîche de cette rivière dont le nom m'échappe, sera le linceul de cette histoire. Tu pleureras un peu pendant que je me glisserai sous le pont. Avant de regagner la rive je vérifierai bien que tu sois repartie.

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