Pyromane & Funambule

Fanny Chouette

Parfois, il en est une où les personnages prennent d'eux-mêmes les choses en main, profitant des merveilles de leur siècle pour donner vie et matière à leur conte. Celui du pyromane et de la funambule. Irréels. 

Il est 2 heures 24 cette nuit-là. D'un côté, un carrousel feignant le sommeil sous sa bâche noire pour mieux se faire spectateur des scénarios nocturnes inspirés par  l'environnement. De l'autre, le reste de l'Univers en veille. L'air est doux, la rumeur tranquille. Les paradoxes sont en marche. Les minutes s'égrainent avec une régularité grisante. A quelques mètres des écrous du prince de ferraille, la préméditation parfume la scène. Depuis des semaines, les mots tissent le fil et attisent les flammes. Si le manège connaissait un millième de ce délice, il y a fort à parier qu'il troquerait musique des années 20 et chevaux de bois pour un échange 2.0 au risque du cheval de Troie. Des semaines. Trois nuits. Cinq pas. La funambule envoie valser sa cigarette en le reconnaissant, au pied des chevaux de bois. Le pyromane. Le premier regard est une consécration. Fragile stabilité. Cartes sur table, joker dans la manche. Les As sont en route pour le coup de poker déroulant son plus beau tapis. Rouge sang, fil rouge. Alors, la plume jette l'encre. Le navire semble briser les eaux du Monde sans quitter la berge. Le contrat se dessine et se signe. Ils se toisent, se taisent, se plaisent mais chut, replongent dans leurs verres. Tension. Une croisière immobile aux effets de tsunami.

A l'intérieur, l'atmosphère feutrée se fait synonyme des délices cent fois rédigés. Quand d'un battement de cils Molière se fait plus cru, le navire vacille. C'est la règle, plus de repères. Les artifices enflammant cette nuit jouent le jeu. Les gorgées se muent en verres, les glaçons ébullitionnent. Ils voudraient l'instant sans fin. Le sol danse et les tables hochent la tête ; elle adore cette chanson. C'est lui qui en connait le titre. Un par un, ils testent leurs cinq sens. La ville leur sourit. Les lampadaires rougissent. La trotteuse joue avec leurs nerfs en dessinant les parenthèses qui manquaient à cette réalité étoilée. Robinson des haut-le-cœur, eux seuls connaissent la teneur de ce moment.

L'alchimie des mots devient physique. Quantique depuis le pont, plus rien n'existe. La croisière s'amuse. Et sa muse, elle, le toise. Ils lisent, relisent d'un regard braisé leurs premiers échanges tout en en déchiffrant les prochains. Personne ne sait que cette minute existe. Sans s'annoncer, le pyromane embrase la ville. Sur le fil, un poison. Le poison. Les voilà à la merci de cette Lune trop brillante pour une nuit ordinaire. Mais les astres ont toujours raison. Encore un instant.
Plus tard, telle la foudre, le petit matin s'invite sur le seuil de cette bulle ensorcelée. Toute voix extérieure est encore parfaitement intolérable. Retour sur la terre ferme, un sol d'un nouveau genre. On pourrait y deviner la rencontre des degrés avec l'heure insolente, mais l'ivresse n'est pas celle que l'on croit. Déjà le carrousel n'a plus le même visage. Le léger sourire de la funambule à leur passage en fait rougir sa bâche noire. Lui aussi, il sait. Partie talons à la main, l'impératif l'accroche soudain au bras du pyromane. Parer les éventualités de points de suspension. Trois, quatre, mille. Irréels. 

A la lueur d'une réalité artificielle, le temps reprend péniblement son cours malgré leurs assauts convainquant de surréalisme. Rien n'est vrai, tout est là.
La raison. Par la  main, gentiment, la frontière se redessine. 
S'esquisse alors ce qui sera leur Monde, implacable d'humanité. Irréel. 

(c) 2011.

  • Ce délicieux récit éveille tous les sens... L'imaginaire (?) y trouve toute sa place...

    · Ago about 7 years ·
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    firebug

  • Merci beaucoup à vous deux !

    · Ago about 7 years ·
    Rrrr

    Fanny Chouette

  • Très bon texte qui met de bonne humeur dès le matin.
    Très bonne mise en forme et très bon choix des mots.

    Continue comme ca !

    · Ago about 7 years ·
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    hama

  • Coup de coeur dominical. Splendide dans la mise en place de l'atmosphère, et dans le reste.
    Plein de trouvailles que j'adore : "Les paradoxes sont en marche"...etc.

    Sans couler peut-être, moi je suis touché, et quasi coulé...

    Honnêtement, je pense que c'est un de tes meilleurs textes !

    · Ago about 7 years ·
    Sdc12751

    Mathieu Jaegert

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