Le show de l'ange

billie

 Le show de l'ange

Il fait nuit dans Paris. J’ai chaud, j’ai froid, je m’ennuie. J’ai mal au cœur. Je marche sans savoir au hasard des rues. Un néon bleu, enseigne discrète, m’attire. Je rentre dans un bar mal éclairé, lumières tamisées, explicites. Je me jette presque sur un siège étrangement esseulé dans le coin du zinc bondé de couples. Debout, à l’extrémité, il boit, seul. Je dis il mais c’est peut-être elle. Je ne sais pas trop et je m’en fous, embuée par mes problèmes sentimentaux récurrents.

Quand « il-elle» m’a abordé j’ai pensé, pas mal, cheveux mi-longs, un rien d’after-shave, silhouette élégante, pas de relent de sueur, une certaine assurance derrière un brin de timidité. J’aime. Je laisse faire la continuité des choses que je ne commande pas. Il-elle me propose un drink léger qui en enchaine un autre car affinités. Je succombe presque. Sa voix, douce musique caressante à mes oreilles déjà conquises, s’insinue dans mon cerveau que le brouhaha du bar énerve un temps soi peu. Il-elle s’en rend compte et me propose sans gêne de me raccompagner dans son home. J’en tremble déjà d’envie.

Nous sortons. Il-elle me tient la porte, galamment. J’apprécie. Dehors, il-elle tire de sa veste sous sa chemise une petite boite de cigarios vanillés. Mes yeux ne peuvent s’empêcher de suivre le mouvement. Le geste conduit sa main sur son torse glabre. La naissance des seins entrevus est un aveu de féminité. J’adore. Je suis une femme qui aime les hommes et qui adore cette femme jouer à l’ambigüité. Je lui dis. Je ne joue pas me répond-elle. Je suis comme ça. Ça te choque ? Non, ça m’excite, mais ça, je le garde pour moi. Elle tire sur sa clope en me fixant et avoue sans complexe, j’en joue et j’en vis, c’est un peu une…distraction. Rires communs, elle par habitude, moi par gêne. Silence dans l’attente de la cigarette consumée. Regards appuyés échangés. Elle est vraiment belle quand elle me dévisage. Tu viens alors ? Reprend-elle, viens dans mon antre mystérieux.

Un ange, je crois que j’ai rencontré un ange et ça me plait. Un ange habite le paradis, alors quoi demander de mieux ?

Je la laisse me conduire. Elle marche à mon coté, je me sens son égale. Douce inconnue pacifique. Nous marchons lentement, trop à mon goût, j’ai hâte d’être à destination. Mais rien ne presse, à son contact, je suis bien.

Nous nous arrêtons devant une façade dont le nom ne m’est pas inconnu, le contexte si. Rideaux roses, lumières confidentielles, elle me sourit. C’est là, dit-elle, que je m’assure le gite et le couvert, je m’y sens chez moi. D’un coup, j’ai l’impression d’y être aussi. Nous pénétrons après un coup bref sur la porte, un regard appuyé du portier par la meurtrière. Il la connait, il sourit. Un échange sans mot, habituel. J’en frémis amusée.

Elle me prend la main et me guide à travers une salle exiguë mais chaleureuse. Des gens assis aux tables nous observent.  Moi si timide d’ordinaire, j’ose y pénétrer sans m’occuper de leurs regards. L’abondance des coutumiers ne me gène pas, ils me jaugent sans me juger. Leurs conversations ne s’interrompent pas, ils me cernent et m’invitent intérieurement à faire partie des leurs.

Mon ange hôte m’assois à une petite table pour deux devant la scène, commande d’un claquement de doigt une bouteille de champagne et m’embrasse discrètement sur le front avant de disparaitre derrière un rideau noir pailleté. Petite bouffée de chaleur de circonstance.

Après un rien de bulles d’or absorbé, le rideau se lève sur les applaudissements nourris des habitués. Alors mon cœur se serre, mon ange apparait, c’est elle, je le sais, malgré le maquillage et la tenue de scène exigée. Parfaite, elle est parfaite, une perruque blonde soyeuse, une robe longue blanche étincelante qui épouse sa silhouette. Assise sur un tabouret de bar, elle fume avec élégance tout en chantant un refrain américain sensuel de sa voix savoureuse. Je crois que je tombe amoureuse de Maryline.  

Ensuite tout s’enchaine, le rideau se ferme sous les bravos et se rouvre. La star a fait place à un rocker excitant, sa guitare électrique se déchaine, son cuir moule ses jambes musclées qui rythment une cadence endiablée, c’est encore mon ange, véritable caméléon. A cet instant, il me semble aimer davantage Elvis, trouble fête de mes quinze ans.

Mais mon ange n’en a pas fini avec moi, c’est une bête de scène, elle devient ce crooner à la voix velouté, puis cette timide midinette au taxi de Jo ou cette tortue androgyne dégingandé ou bien encore ce trémoussant moustachu portant boa rose au timbre sans fausse note dont le show s’arrêta tragiquement. Ce n’est pas le cas de mon ange. Son show se termine de façon endiablé avec le splendide orchestre qui l’accompagne me laissant définitivement conquise.

Quand elle me rejoint sans ses maquillages de scène afin de savourer d’autres bulles d’or, je retrouve ma chère inconnue de début de soirée si délicate et irrésistible. Elle boit une dernière gorgée, sous un air de connivence entendu m’adresse un clin d’œil, et sort de l’établissement dans le Paris du petit matin où je me retrouve bientôt le cœur léger d’une belle rencontre inespérée.

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