LE TRACTOSAURE

yfig

J’le connais depuis qu’on habite ici, donc, ça doit bien faire vingt cinq ans. Le père Cauchois, dit le grincheux, est une figure dans notre microcosme.


Y ‘en a même qui le connaissent au delà des frontières du village et on m'a rapporté qu'on en parle jusqu'à Cormeilles.

Paysan de son état, il baguenaude sur son tracteur orange dont la marque a été lessivée par les intempéries et le temps, orange, qui a dû être rouge par le passé.

L'hiver il porte une espèce de blouson d'aviateur de la RAF qu'il a récupéré on ne sait d'où, avec un col fourrure et des lambeaux de cuir de ci de là sur le poitrail et dans le dos qu'on ne peut entrapercevoir que lorsqu'il descend de son engin, ce qui est rarissime. Ouais, on dirait qu'il a le cul collé au siège de son tracteur, à moins qu'il ne soit le fruit d'un croisement improbable entre une paysanne et un tracteur, un peu comme un centaure qu'on appellerait alors un « tractosaure ».

Il a toujours un bout de clop à son bec édenté, où quelques chicots noirâtres ne laissent aucun doute sur son indifférence à l'hygiène dentaire. D'ailleurs, quand on s'en approche trop, les fragrances de mouise, à moins qu'il ne s'agisse de bouse, vous font reculer illico de trois pas au moins et même en plein vent.

Il a une grosse bouille rouge mal rasée. Il doit utiliser un rasoir à main centenaire pour être toujours aussi mal rasé sans pour autant être barbu.

Il roule ses cigarettes et n'utilise que du tabac gris, m'a-t-il confié un jour où il avait réussi à me coincer au bout du chemin, et on eut dit qu'il me faisait là, la confidence du siècle !

Dés les premiers beaux jours, le Grincheux revêt son éternel marcel. Je n'ai pas pu lui arracher les vers du nez (l'image est forte quand on voit dans les trous de son nez !), a-t-il un unique marcel, en a-t-il plusieurs ? Et sa femme lave-t-elle ses marcels ? Bah ! avec lui, ce n'est pas vraiment une question métaphysique, non, juste une toute petite curiosité logistique.

Sa femme, c'est la fermière, une petite femme noueuse et claudicante.

Elle était vieille quand nous sommes venus nous installer ici, et aujourd'hui, elle n'a pas vieilli. C'est à elle qu'on s'adresse pour acheter des œufs ou du lait. Elle entretient quelques vaches dont elle vend le lait et les veaux. Enfin, je n'ai pas tout compris, je n'aurais pas pu être fermier.

Le Grincheux, lui, s'occupe des cultures et des pommiers. Son cidre entièrement fait à la main est recherché dans toute la Normandie. Il le vend cher, mais il y met tant de cœur et d'ouvrage. Le cidre, c'est à la fin de l'automne, juste avant l'hiver et c'est tout un rituel car on ne presse pas n'importe quel jour. Il faut la conjonction de la lune et du vent. Ne m'en demandez pas plus, c'est tout ce que j'en ai retenu.

Il y a de ça une dizaine d'années, le Grincheux m'a fait demander par l'entremise de sa fermière de femme si je voulais voir comment il fait le cidre. Bien entendu j'ai répondu par l'affirmative avec une certaine excitation.

Le jour venu, calculé selon des critères quasi mystiques et impliquant la lune et le vent, je fus convié à la fabrication de la précieuse boisson.

J'arrivai à la ferme et le Grincheux m'attendait. Il me conduisit jusqu'au grand pressoir de la cour, celui dont on aperçoit le toit de chaume depuis notre jardin.

Une grande charrette pleine de brassées reposait devant la porte du pressoir.

Le Grincheux y prit deux brassées et encouragé par l'exemple, j'en fis de même. Après tout, être ainsi convié à l'élaboration d'un produit magique du terroir valait bien que je m'investisse un peu.

L'intérieur du pressoir était dans une obscure pénombre et il me fallut quelques secondes avant que mes yeux ne s'habituent à cette obscurité. Mais déjà le Grincheux me bousculait au passage en m'enjoignant de déposer les deux brassées au pied du pressoir en granit, à côté des siennes et de le suivre aller en chercher d'autres à la charrette.

Un trop rapide coup d'oeil au pressoir ne me permit pas d'en concevoir tous les détails, mais je vis comme dans un conte de fées qu'un petit cheval était attelé au bras du gros rouleau de granit.

Nous déchargeâmes la charrette et j'étais en nage en ramenant les dernières brassées. Le Grincheux m'avait laissé finir seul dès la moitié déchargée et avait commencé à vider les pommes dans la rigole du pressoir, tout autour.

Je ne sentais plus mes mains ni mes reins et j'avais maintenant presque froid dans la nuit à peine éclairée du soleil passant par la porte.

Je fis un rapide écart au passage du cheval dont le bât aurait pu m'heurter. Il était aveuglé par des oeillères et ne pouvait me voir. C'était un petit cheval brun, mais on sentait sa puissance et il tournait sans effort autour du pressoir.

J'avais enfin le temps d'admirer l'ensemble.

C'était vraiment magnifique, le mariage du chêne et du granit est somptueux, majestueux.

Un long bras de chêne entraîne un engrenage en chêne qui fait tourner la grande roue de granit dans la rigole du socle, de granit aussi, emplie de pommes.

Une goulotte taillée dans le granit de la rigole et munie d'un grillage laisse couler le jus de pomme dans une grande bassine de chêne que le Grincheux me demanda de l'aider à verser dans un fût de chêne le long du mur en montant sur une espèce d'estrade mobile qui permet d'arriver juste à hauteur du haut du fût..

Au fur et à mesure du brassage, le Grincheux à l'aide d'une pelle de forme spéciale et aux dimensions exactes de la rigole, retira les résidus de pulpe de pommes et les mit dans une grande cuve de chêne.

Il me regarda et me lança : « ça, c'est pour faire la piquette. » Et son explication me laissa encore plus interrogatif.

L'odeur sure de pomme écrasée, celle de ma propre sueur et celle du bonhomme et de son cheval emplissait à présent le pressoir et en regardant vers la petite porte ensoleillée, j'aperçus un nuage de vapeurs embaumées en sortir. J'eus l'impression d'être remonté dans le temps et de revivre comme un paysan du moyen-âge.

Je n'ai pas vu les heures passées, et si ce n'était mes mains cloquées, mes épaules écartelées et mes reins laminés, je ne me serais pas soudain rendu compte que la nuit était tombée.

Le Grincheux me lança :

« Bon laisse,, je vais finir tout seul, ça ira pour aujourd'hui. Si tu veux, tu reviens demain, j'ai encore une charrette. »

J'ai serré la grosse main qu'il me tendait sans lui montrer qu'il me faisait un mal de chien.

Je suis rentré à la maison, j'ai pris une douche et me suis précipité sous les draps.

Je me suis levé pendant la nuit pour aller manger un morceau, puis me suis rendormi très fort.

Non, je ne pouvais pas y retourner le lendemain, j'étais brisé et hors d'usage.

J'ai mis une semaine à m'en remettre.

Ma femme est allée acheter quelques œufs et elle est revenue avec un drôle d'air ironique. Elle n'avait pas que des œufs, elle avait aussi un panier que je ne lui connaissais pas.

« Mon pauvre Yfig, il t'a bien roulé le Grincheux. »

« Roulé, pourquoi ? »

« C'est sa femme qui m'a tout raconté parce qu'elle a un peu honte. »

« Mais honte de quoi ? »

« Le Grincheux, tu lui as fait économiser deux journées de journaliers qu'il aurait été obligé de payer si tu ne l'avais pas aidé. Tiens, sa femme m'a donné cinq bouteilles de cidre pour se faire pardonner.»

 

C'est super, j'ai eu une merveilleuse journée et en plus on me récompense. Et je n'ai pu m'empêcher de penser à Maupassant et à toutes ces histoires de paysannerie et de roublardises.


A quelques temps de là, je croisai au bout du chemin de Crémanville le Sieur Grincheux chevauchant son inséparable et vaillant tracteur.

Sans prendre la peine de couper le moteur ce qui nous obligea à élever de la voix, le Grincheux entreprit de me convaincre de ses propres convictions politiques qu'il a fort à droite toute !

J'évitai tant que faire se peut, mais sans pour autant me compromettre, d'entrer dans une inutile polémique qui nous eut conduit à un inévitable conflit de voisinage. Je le laissai donc me débiter ses tonnes de lisier sans vraiment tout entendre à cause du moteur. Mais pour ne pas trop le laisser se douter de mon ennui, je tentais régulièrement des :

« Bon ! c'est pas tout ça, mais … »

Mais … il reprenait de plus belle son monologue et on eut dit qu'il prenait un malin plaisir à me tenir là, debout près de lui à me faire chier. A la fin, il eut raison de moi et je ne protestais même plus, je restais coi, la tête basse à subir mon injuste châtiment.

 

Sans que rien ne le laisse présager, il stoppa soudainement le flot de ses mots. Sans me regarder, il dit :

« Faut que je fasse le plein.»

Je me demandai bien ce que le bonhomme s'apprêtait à faire, et je le vis sortir d'une espèce de coffre qu'il avait sur le côté de son tracteur une bouteille en plastique transparent d'eau minérale à l'étiquette illisible tant elle était usée.

Et je vis le bonhomme verser le contenu de la dite bouteille dans le réservoir de son tracteur. Le roué fit semblant de ne pas se rendre compte de ma stupéfaction et remonta dare-dare sur son noble destrier. Il avait déjà enclenché la première et appuyé sur le champignon …. Non, je ne pouvais pas le laisser partir comme ça …. Sans savoir …. Il m'aurait fallu des siècles de remords pour m'auto absoudre d'une pareille bévue !

Je lui chopais le bas de son pantalon et le secouais avec véhémence.

« Qu'est-ce qu'y'a ? »

Et je hurlai :

« Vous avez mis de l'eau dans votre réservoir ! ? » moitié interrogatif, moitié admiratif.

« Non, c'est du calva »

et il partit en trombe.

 

J'étais sur le bord du chemin comme une andouille sur le bord de l'apoplexie.

Ma perplexité n'avait d'égale que mon immobilité ; je sentais les racines pousser à mes souliers et la ramure sur mon crâne.

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