L'enlèvement des Sabines

veroniquethery

Une adolescente dans l'Athènes classique

- Les Sabines ! Me souffle alors Méline. Parle-lui des Sabines !

- Dis-moi, Lysias...

Mon rival se tourne vers moi et hausse les sourcils d'un air goguenard. Je décide de l'ignorer superbement et poursuis sur ma lancée :

- Et trouves-tu aussi légitime d'avoir invité, sous le couvert de l'hospitalité, ses voisins, les pacifiques Sabins, afin de leur enlever leurs innocentes filles ? Et, ne trouves-tu pas sacrilège d'avoir prétexté, pour commettre ce forfait, une fête en l'honneur de l'honorable dieu Consus ? Comment un roi a-t-il pu ainsi débuter son règne par un tel crime ? Avoir bafoué les lois sacrées de l'hospitalité...

- Je t'interromps ! S'exclame Lysias. Mais, comment peupler Rome sans femmes ? Les Romains avaient demandé aux peuples voisins de faire alliance avec eux par les liens sacrés du mariage et tous avaient refusé ! Souviens-toi des paroles de Tite-Live1 : « La jeunesse romaine fut sensible à cet outrage et sans ambiguïté, on commença à envisager une action violente. Pour fournir à cette violence une occasion et un champ d'action favorables, Romulus dissimule son ressentiment et imagine de préparer des jeux solennels en l'honneur de Neptune équestre. »

- Et, ce sont les femmes, de jeunes vierges innocentes, qui durent subir cette ignoble attaque...

- Tu oublies que les Romains supplièrent ces jeunes filles de les accepter pour époux. Une fois rendues à Rome, les Sabines apprécièrent les avantages de la situation et demandèrent à choisir leurs époux. Et la plus noble d'entre elles connut une gloire immense auprès du plus grand d'entre eux : Romulus lui-même...

Lysias s'arrête quelques instants afin de parcourir du regard son auditoire :

- Souvenez-vous ! Hersilie, une des Sabines enlevées par les Romains, et devenue la femme de Romulus, fut aussi placée, après sa mort, au rang des divinités. On l'honorait comme son mari déifié, lui sous le nom de Quirinus. Et, on l'invoquait sous le nom d'Hora. pour attirer sa protection sur la jeunesse romaine. Elle passait pour inspirer aux jeunes gens le goût de la vertu et des actions glorieuses. Ses sanctuaires ne se fermaient jamais, symbole de la nécessité où est le jeune homme, d'être stimulé jour et nuit à faire le bien.

- Quel courage fallut-il, en effet, à Romulus pour faire enlever de malheureuses jeunes filles ? Est-ce là l'acte d'un héros ?

- Tu te trompes ! Romulus n'a jamais hésité à affronter ses ennemis ! Après l'enlèvement des Sabines, quand Acron, l'un des rois voisins, apprit la nouvelle, il engagea son armée contre les Romains. Et, Romulus, refusant de sacrifier ses hommes dans de cruelles et sanglantes batailles, l'affronta en combat singulier. Nul ne peut oublier ce duel ! « Quand les deux rois furent en présence, ils se mesurèrent des yeux, et se défièrent à un combat singulier pendant lequel les deux armées resteraient immobiles. Romulus fit vœu, s'il remportait la victoire, de consacrer à Jupiter les armes d'Acron. Il le vainquit, le tua de sa main, mit son armée en déroute, et se rendit maître de sa ville capitale. Il ne fit d'autre mal aux habitants qu'il y trouva, que de les obliger de démolir leurs murailles, et de le suivre à Rome, où ils jouiraient des mêmes droits que ses citoyens. Rien ne contribua davantage à l'agrandissement de Rome que cette incorporation des peuples vaincus. »

- Tu oublies un « détail », honorable Lysias... Tes premiers Romains avaient été rejetés par leurs voisins, car ils étaient des voleurs, des esclaves en fuite, des assassins... Comment dès lors pouvoir accepter de telles alliances ?

- Certes, les premiers Romains étaient ce(ux) que tu dis. Mais, Romulus a ainsi fondé une ville où tout le monde était reçu sans distinction. Souviens-toi de Plutarque : « on ne rendait ni l'esclave à son maître, ni le débiteur à son créancier, ni le meurtrier à son juge. » Mais, souviens-toi aussi qu'ils « s'autorisaient, pour établir cette franchise générale, d'un oracle d'Apollon »... Quant aux Sabines, souviens-toi que ce sont elles qui arrêtèrent le combat entre leurs maris et leurs pères. « Nous avons eu le temps de nous attacher à ces Romains qui étaient l'objet de toute notre haine, et de former avec eux des liens si intimes, que nous sommes forcées aujourd'hui de craindre pour ceux de nos ravisseurs qui ont encore les armes à la main, et de pleurer ceux d'entre eux qui sont morts ».

A nouveau, Lysias s'arrête et me regarde, comme s'il attend une nouvelle intervention de ma part. Mais, que puis-je ajouter ? Chacun de mes arguments est immédiatement réfuté ! Quand il se rend compte que je n'ai plus rien à dire, il affiche un sourire satisfait et reprend son discours :

- Oui, mes amis, Romulus fut un grand roi : il peupla sa ville, lui offrit des remparts sacrés et fut aussi un réformateur. A nouveau, je citerai Plutarque : « Quand la ville fut bâtie, Romulus divisa d'abord en plusieurs corps militaires tous les citoyens qui étaient en âge de porter les armes. Chaque division fut composée de trois mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Il les nomma légions, parce qu'elles étaient formées d'hommes choisis sur tous les autres. Tout le reste des citoyens s'appela peuple. Il prit dans ce nombre cent des principaux et des plus honnêtes pour en former son conseil : il leur donna le nom de patriciens, et au corps entier celui de sénat, c'est-à-dire, conseil des anciens ».

- Mais...

Lysias me foudroie du regard. Je suis moi même étonnée par ma propre audace... Cependant, il est trop tard pour reculer :


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