Lenny

Giorgio Buitoni

Dans la pénombre du couloir du deuxième étage, la porte s'ouvre lentement, un rectangle lumineux sur le paillasson s'agrandit…

- Goooorges ! Tu es venu avec ton chaaat ?

Pourquoi les gosses accentuent-il systématiquement l'ultime syllabe du dernier mot qu'il prononce ? C'est craquant.

- Maman est là, Lenny ?

La porte s'entrouvre d'avantage, un fumet de type paupiette-petit pois souffle par l'embrasure et, derrière la silhouette de playmobil de Lenny, les courbes sans reproches de maman apparaissent en contre-jour :

- Entre, Georges.

Je passe le seuil, Amélie dépose un baiser sur ma bouche et les doigts tout chauds de Lenny se glissent entre les miens :

- Il est ou ton chaaat ?

Il est mignon, Lenny. Rien à dire. Il a tout du môme de la pub pour le papier toilette, la mèche de cheveux brune en pétard, le regard espiègle, les lèvres toujours humides, et un sourire à attirer Ben Laden chez Mac Donald. Mais ne t'attache pas trop petit, bientôt je percerai un deuxième trou dans le cœur de ta mère.

- Vous venez au salon les garçons ?

Les fesses d'Amélie, sculptées au powerplate, ondulent devant nous et nous conduisent dans le salon du grand T4 que Maman à bien du mal à rembourser depuis le départ de Papa. Les traites d'un bel appartement qui vous ligotent à votre boulot qui à son tour vous séquestre dans les sous-sols de votre âme. J'ai toujours pensé que le diable plaçait des crédits immobiliers.

Un épisode de « l'âne Trotro » défile sur le téléviseur ; Amélie croise les bras dans le dos et se dresse légèrement sur la pointe de ses pieds nus. Sa poitrine menue se tend sous son débardeur blanc et pointe vers moi, elle va m'annoncer une grande nouvelle :

- J'ai cuisiné un rôti et une jardinière, tu restes diner ?

Son regard vert me lance des grappins et les bras de Lenny s'enroulent autour de ma cuisse. Et là, au milieu du mobilier blanc laqué, face au joli triptyque Ikéa encadré au mur représentant trois fleurs de magnolia, baigné dans les effluves de petits pois-carottes, encerclé par une armée de jouets en plastiques, je pense à ma mère.

Je vois une vie faite de propreté et d'eau de javel, de gratins de courgettes et de coïts planifiés.

Je vois une bouillie rose et sucrée se déverser sur moi, pénétrer tous les orifices de mon corps. Je vois mon esprit se dissoudre dans l'infinité pastel et poisseuse d'un bonheur ordinaire. Roti de veau à la cocotte, balade en forêt et télé à volonté.

« Georges ? »

Puis, j'entends les premiers reproches. Amélie réalise que je ne suis pas celui qu'elle espérait, que je suis un être vide, dépourvu de tout idéal, de tout désir. Un tricheur. J'entends la haine ronger nos silences et salir nos souvenirs. Et un matin, la penderie est vide et il y a une lettre sur la table de la cuisine. Je range la lettre avec les autres dans la boite à chaussure secrète dissimulée sous mon lit, ensuite j'appelle Momo au téléphone pour un shoot. Ce bonheur là, je le connais, Amélie, il a détruit ma mère. Je suis né dedans et je le convoite autant qu'il m'écœure. On nous apprend si jeune qu'il n'existe rien d'autre.

« Georges ? Ca ne va pas ? Tu n'aimes pas la jardinière ? »

Amélie caresse ma joue. Mes yeux sont braqués sur mes pieds.

Si j'avais une dose dans la poche, je remonterais dans mon appartement au quatrième me coller une claque et je redescendrais chercher uniquement ce qui m'intéresse : sa ravissante petite croupe pâle. Maman, pardonne moi, tu ne seras jamais grand-mère.

Un son strident nous tire de l'embarras.

« Grosse bête, grosse bête ! »

Je relève la tête. Lenny se tortille devant un piano jouet et écrase au hasard les touches miniatures de son poing.

« Lenny est un grand fan de Mickaël Jackson. Hein, Lenny ? Mamie t'as offert le DVD de « This is it », pas vrai? »

Le gamin exécute un tour sur lui-même, trottine vers le meuble télé, farfouille à l'intérieur, et viens aussitôt me tendre le dvd offert par mémé.

« Grosse bête, grosse bête ! »

Amélie m'envoie un clin d'œil.

« I'm bad » ou « grosse bête », ça sonne presque pareil, non ? »

Dire que j'étais venu pour rompre.

« Alors? Partant pour une jardinière, Chouchou ? »

Parfois, je souhaiterai avoir vu ma famille égorgée, comme un de ces mômes Tutsi, pour avoir un vrai fardeau à trainer, une raison valable de me plaindre. Moi, l'ancien toxico accro au laxatif, je rafle le gros lot à chaque fois : j'adore la jardinière.

Mes yeux cherchent secours dans le sourire de Trotro en gros plan sur l'écran du salon. Lenny enserre de nouveau ma cuisse de ses bras de baigneur, son regard en contre plongée est gorgé d'espoir et d'amour, et ses petites dents carrées, trop espacées, me sourient. Me regarde pas comme ça, mon père aussi s'est barré petit.

La photo de l'affreux Papa déserteur nous nargue des hauteurs du buffet à coté d'une coupelle de pétales en plastique. Un playboy au sourire de porcelaine. Amélie se pend à mes épaules et mes narines se perdent dans ses cheveux.

« T'es tout pâle Chouchou, ça ne va pas ? »

C'est rien, j'ai faim.

Planté là, avec le DVD de Mickaël dans une main, Amélie pendue à mon cou, Lenny enroulé autour de ma jambe, immobilisé par tant d'amour, je pense à la boite de saucisse-lentille qui m'attends chez moi au quatrième étage, et je dis :

- On mange ?

Je romprais demain voila tout.

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