Les Adresses à vivre 1

fragon

Adresse n° 1

Existe-t-il des adresses à vivre ?  J'ai décidé de les compter et décompter sur mes doigts. Ça fait longtemps que cela me trotte dans la tête. Avec un peu de chance, cela devrait éveiller des échos.

La première adresse se trouve près de l'océan. Les odeurs en traversent la ville. Le bateau de pêche n'est jamais très loin. Il doit attendre sur un quai le signal du départ. C'est un appartement très simple. Un canapé de skaï noir recouvert de moumoute rouge. Une table basse en trapèze comme on le fait à cette époque, à quatre pieds de métal, noirs et figés sur le carrelage. Gare à qui y laisse le pied. Il n'y a pas de chambre dans ma tête. Sur la table, on a déposé des verres colorés aux couleurs de cartes à jouer : as, pique, trèfle et carreaux. Les verres sont rugueux, opaques, granuleux. Je sens mon ongle qui gratte pour sentir sous la pulpe du doigt le contact désagréable. Qu'est-ce qu'on boit dans ces verres-là ? Je suis née quelque part sur un grand boulevard bordé d'arbres parmi les maisons bourgeoises, de celles que nous n'aurons jamais, dans lesquelles parfois on peut entrer, invités par une connaissance. Quand ça lui prend, elle m'y emmène, la voiture ralentit, elle me montre du doigt. La cigarette mentholée à la main. Presque élégante. Tu es née là. Tu vois ? Tu t'en rappelleras ? J'opine de la tête sans bien comprendre pourquoi elle y tient tant. Je suis encore bien petite. Les joues joufflues au départ puis tiédies par le soleil ensuite.

Dans l'appartement, peu de pièces. Il y en a une qui sert au repassage. Elle est contigüe au salon. Je ne sais pas ce que laisse entrevoir le balcon. Un parking peut-être. Nous ne sommes pas hauts. J'imagine que je vois la rue. C'est dans cette pièce, celle à côté de la salle de repassage que je collerai ma bouche à la rallonge. Baiser mortel qui ne m'emportera pas mais laissera sur mon visage, une cicatrice durcie par le temps que je mâchonne quand l'angoisse me prend. A moins que cela ne soit l'excitation ou la peur et la colère. Elle me dit que j'ai survécu. Elle m'a emportée dans ses bras, a couru, dévalé, appelé au secours, la prise encore collée à la lèvre inférieure. Je m'en suis bien sortie, il ne m'en reste que la peur des compteurs qui refusent de disjoncter.

On ne vit pas longtemps à cette adresse. Je ne peux même pas la retrouver.


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