Les Chouquettes

Cedric Givaudan

La fulgurante ascension d'une femme prête à tous les sacrifices, et évidemment sans scrupules.

La télé émet, comme chaque soir , ses derniers grésillements. Monsieur termine son journal, se lève et appuie, machinalement, sur le bouton rouge de la télécommande. Il pose son verre de Strathisla 1952. Le silence et l'obscurité se font dans le salon. Et comme chaque soir à la même heure, j'ai quitté mes vêtements de secrétaire pour ceux qui siéent le mieux à ma vie de femme d'intérieur. La cuisine est mon second empire, j'y règne en despote et en maîtresse, dans tous les sens du terme.


Le jour, il lui plaît mon tailleur cintré –le bleu foncé, celui à la jupe fendue et au décolleté appétissant-, je l'ai tout de suite vu dans ses petits yeux vicelards. J'aime à déambuler comme un chat dans son bureau, lui offrir une vue imprenable sur une de mes plus grandes qualité : mes fesses. Bien posées sur les deux flèches que sont mes jambes drapées de bas de soie noire maintenus par un joli porte-jarretelles qui ne s'est pas embarrassé de la présence d'une petite culotte assortie, elles le tentent. Il n'a qu'une idée en tête, qu'une envie …
Il s'en délecte, s'en pourlèche les babines d'avance, mais il sait que le fruit est défendu. Les larges vitres qui donnent sur l'open-space ne nous laissent pas une demi seconde d'intimité, et, même si il adorerait ça, il est impossible qu'il me culbute sur son écritoire à la vue de tous. Mes cris, mes gémissements feraient pourtant taire toutes ces jalouses, toutes ces filles à la bouche pincée qui murmurent en mon absence, et se fustigent de n'avoir su prendre ma place.
Car Monsieur est le Boss, le Président Directeur Général d'une grande entreprise de services en ligne. Et jusqu'à 18h je ne suis qu'une petite secrétaire particulière … parties culières … voilà ce que j'essaie de faire résonner dans sa tête quand il pense à moi.


En deux courtes années, j'ai fait mon trou dans la société. Premiers cafés, premiers rapports, premiers voyages d'affaire … Le délai fut bref entre mes initiaux entrechats tendancieux, son impudique main sur ma cuisse, nos risqués rendez-vous dans les locaux techniques à l'étage … et notre mariage. J'ai tout osé, tout bousculé pour gagner cette situation et j'y suis arrivée.

Bien sur … quarante longues années d'écart … mais quand on aime, on ne compte pas, et quand on n'a pas de famille, on ne subit pas de reproches ! Nous étions sur ces deux points dans la même situation.
Nous avons convolé en justes noces à l'abri de tous les cancans et ragots, loin, à Bergame. A peine prit il le temps de prévenir un ou deux amis proches … enfin, ex-amis puisqu'ils lui tentèrent de l'éloigner de mes bras. Mon venin, mes mots susurrés à l'oreille de mon mari, en auront vite fait des persona non grata. Nous sommes seuls, désormais, et c'est parfait pour moi.

La journée je minaude entre les photocopieuses, je me penche sur lui pour qu'il relise mes notes, je lui murmure des cochonneries à l'oreille, et le soir, je cuisine pour lui avant de passer à la casserole. Il adore mes petits plats, et faire de moi son digestif ou son apéritif, c'est selon. On tient un homme comme on tient un poêlon : par la queue. Assurément, j'excelle autant aux fourneaux que sous la couette.


Ce soir, j'ai fait des chouquettes. De l'eau, du beurre, de la farine, de la levure, des œufs et des cristaux de sucre de ma fabrication. J'adore sentir la pâte s'échapper entre mes doigts lorsque qu'elle arrive à parfaite consistance, ça me procure un sentiment de toute puissance. Les petites bourses gonflent tranquillement au four, dégageant une odeur à se damner. J'en entrouvre la porte lorsque je l'entends qui arrive, je l'attends.
Faisant mine de chercher quelque chose en hauteur, dans une armoire, je ne me retourne pas. Sur la pointe des pieds, je lui rends bien 10 centimètres qu'il s'évertuera à rattraper.
Je le sens qui s'approche, effleurant ma peau de son souffle chaud. Oui, je cuisine nue sous un tablier de coton blanc. Tablier, talons hauts… les seules choses dont une femme devrait avoir besoin en cuisine.
Ses mains glissent sur mes hanches, il se grandit pour coller sa taille à la mienne. Trop haut, petit Monsieur ! Alors il se ravise, s'abaisse, jusqu'à laisser se poser ses lèvres sur ma croupe qu'il embrasse. Je sens sa langue qui glisse, je lui fais de la place, je me cambre. Il me goûte, apéritive. Il a faim. Le bout de chair humide et chaude se promène près de mon petit chat, il me lèche.
Et comme à son habitude, il fuit. La gourmandise se manifeste sous différentes formes. Monsieur scrute la porte du four, que d'un regard je lui interdis d'ouvrir. Il recule, et se saisit en riant de petits cristaux de sucre qui servent à décorer mes pâtisseries. Je l'observe partir, trimballant sa bedaine et sa calvitie vers notre chambre. Il me regarde, implorant.
Un signal que je ne peux manquer. C'est maintenant que tout se joue.

J'arrête la cuisson, les chouquettes sont dorées et rondes à souhait, et je me précipite. Il n'est plus tout jeune mais encore vert pour son âge. Et surtout, qu'il s'agisse de nourriture ou de sexe, il a un appétit féroce. Des vices qu'il ne sait refréner.
Il est là à m'attendre, libidineux. Son sexe dessine sous son caleçon la forme d'un éclair à la vanille. C'est comme ça qu'il l'appelle, amusant, non ?
Il fait signe du doigt pour me faire venir à lui. Je m'exécute. J'avance, féline, jusqu'à me retrouver face à lui. Je le bascule sur le lit et il sourit.

Je suis à genoux désormais et je déboutonne doucement l'étui de toile de son chibre. 
Il jaillit, libre et je fixe ses yeux qui se cachent derrière ce mat d‘artimon. Tout va aller plus vite encore
Au fur et à mesure que son cœur s'accélère, je vois ses pupilles de goret se rétrécir.

« Mange » me dit-il.
Le mot sort mal de la gorge, comme retenu à l'intérieur, captif. Il se répète

« Mange !», sur un ton plus directif. Patron un jour, patron toujours. Mais il sait que quelque chose ne tourne pas rond. Cette voix qui se meurt, ces gestes qu'il n'arrive plus à faire… il est allongé, immobile, dressant fièrement son étendard sous mes yeux. Il semble crispé désormais, tendu comme s'il faisait tout pour effectuer des mouvements et que l'ordre mental n'était pas suivi d'effet.
C'est sa poitrine qui semble lourde maintenant. Son souffle manque d'amplitude et sa cage thoracique ne se soulève presque plus. C'est de la panique qui remplit son regard, le soulagement qui gagne le mien. Le plaisir du travail bien accompli.


J'attends encore un peu le sourire aux lèvres, je le vois agoniser en silence, conscient qu'il va mourir, et que ses amis avaient raison : je ne suis pas celle que je semble être.
Je saisis le téléphone, compose le 15 et donne mes coordonnées en bredouillant à l'opérateur. Il est mort, on me conseille le massage cardiaque. J'obtempère, certaine de l'inefficacité des gestes que j'effectue du mieux que je peux. Le temps semble interminable pour l'actrice qui réclame à sortir de scène.
Enfin les secours arrivent. Je suis, comme toute veuve éplorée, encore en pleine tentative de réanimation. Je chiale toutes les larmes que j'arrive à produire. Un pompier -charmant- m'amène à l'écart et cache ma nudité d'une couverture de survie. Je tremble, j'ai le souffle rapide, je reproduis tout ce que j'ai pu lire sur le net concernant le stress post-traumatique.


Le faciès bleu violacé ne laisse aucun doute. C'en est finit de la petite vie de Monsieur.
C'en est également fini de ma petite vie de secrétaire. Une fois la succession bouclée, dans ces grands bureaux froids, on m'appellera Madame. Et jamais, au grand jamais, je ne me laisserai abuser par un bellâtre de quarante ans mon cadet. Les chouquettes au sucre curarisé, très peu pour moi.


Je préfère les éclairs au chocolat.

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