Les gens qui tombent - 1ere partie - l'odyssée de Gaël

elodan

INCIPIT  :


Prologue : 


2018-fin d'été


  Un souffle...

  Le rapace le sentait, l'entendait, le touchait. Un souffle dans chaque plume de ses ailes déployées pour ce vol lent qu'il effectuait vers l'ouest. Il chevauchait ce vent, faible et glacé, comme une expiration ultime.

  L'oiseau gardait un oeil au sol, sur l'homme qui marchait suivant les hasards du relief de cette steppe grise, monotone, mais allant toujours, obstinément vers l'ouest. Il ne savait pas exactement pourquoi il suivait ce marcheur depuis des jours, une semaine, plus peut-être. Etait-ce la recherche d'une compagnie dans cette solitude figée? Ou la promesse de quelques restes laissés par le marcheur?  Celle peut-être d'un festin sans risques lorsque l'homme s'effondrerait enfin? L'oiseau savait en tout cas, que cette étrange épopée vers l'ouest touchait à sa fin. Il voyait au loin, ce qu'au sol on ne pouvait encore voir, un hameau, de la vie.

  L'homme avait vu la fumée monter vers le ciel il y a deux jours maintenant, un peu sur sa gauche, vers le sud. La steppe est un océan. Il le savait, bien avant de s'y aventurer. L'espoir qui le maintenait debout était celui d'y avoir trouvé un îlot, peut-être.

Une colline, puis une autre, une dernière, il savait qu'il finirait bien par découvrir l'origine de cette fumée. Ca ne pouvait pas être comme la première qu'il avait vue, il y a de ça quelques jours, une éternité. Il pensait à ce petit rapace au dessus de lui, insaisissable mais présent chaque jour, comme pour habiller ce ciel éternellement bleu.

-Tu sais satané oiseau! tu sais d'où vient cette fumée !

 La rage, encore un pas, un autre, le sommet et enfin, la réponse.

Cinq yourtes étaient rassemblées au pied de la colline. Un foyer et deux silhouettes, si petites, qui le regardaient. L'oiseau poussa un cri, et se laissa aller avec le vent, vers l'est. Essuyant les larmes qui lui brouillait la vue, l'homme hoqueta, puis chuta, comme un arbre qu'on abat. C'était comme si sa rage d'avancer était partie avec l'oiseau, et que seul était resté un épuisement, proche de la mort. Un soulagement aussi, deux personnes, debout.

-Quelqu'un d'autre est vivant, je le sais maintenant.

Couché, respirant le plus près possible du sol, pour profiter de la chaleur de son souffle dans ce froid glacial, il se laissa aller, et refit le chemin qui l'avait mené ici, à tomber au sommet d'une colline, perdu, dans l'immensité de la steppe mongole.


1-Les premiers pas


2016-27 juillet


Gaël avait toujours eu cette passion pour les vieux gréements. Chaque vieille coque était pour lui le petit univers d'un temps qu'il n'avait pas connu, quand chaque geste avait un sens. Un petit monde d'avant, qui sentait bon le bois, le sel, le voyage, et parfois la peur.

Il tourna le dos à ce charmant petit port endormi, s'assit sur la bite d'amarrage encore chaude du soleil de l'après-midi, et, avec un léger sourire, se plongea dans la contemplation de la fête qui battait son plein. Le contraste entre le calme de ces bateaux et l'activité sur la place était saisissant. La musique, le vacarme, les cris et les rires, la foule joyeuse telle un animal insouciant et heureux.

Au milieu de cette cohue, son regard tomba sur un petit groupe. Deux enfants, tout ce qu'il aimait, et une femme. Les mouvements se ralentirent. Ils voyait la scène comme sur ces pellicules des années soixante, où les couleurs était fades, les gestes un peu lents et hachés. Ces images qui ont toujours un parfum de nostalgie.

Le bip strident de son téléphone interrompit sa rêverie de manière brutale. Un sms. Il se leva et en lisant, expira longuement. Il laissa tomber le petit bijou technologique dans l'eau, contre la coque d'un vieux bateau de pêche.

-Il est temps de partir, se dit-il

Machinalement il fit quelques pas le long du quai, l'esprit embrumé. Il ressentait à nouveau ce vide terrifiant qui l'appelait. Respirant profondément, il marcha jusqu'à l'entrée de la place. La petite rue par laquelle ils étaient arrivés. Il ne vit même pas sa voiture garée devant une librairie.

Gaël s'arrêta sur le boulevard qui longeait le centre de Paimpol. Ce n'était pas une grande ville. Un instant lucide, il fut tenté de se retourner vers l'agitation qu'il avait laissée derrière lui. Mais il n'en fit rien.

-Il en faut du courage pour être lâche, dit il à haute voix. 

Il se mit soudain à marcher d'un pas pressé vers la gauche, laissant le soleil derrière lui.

Clic. L'heure qui suivit passa comme un battement de cils. 

Il marchait le long de la D786, vouté, comme un somnambule un peu pressé. Une voiture plus bruyante que les autres arriva dans son dos. Il se retourna et elle s'arrêta à quelques pas. La vitre passager était ouverte. Un vieil homme était penché vers lui.

-Où allez-vous comme ça? il pleuvra ce soir!

-Je vais,euh... vers Saint-brieux.

-Saint-brieux? hmm, je vois. Et bien vous n'êtes pas arrivé! Montez, ça vous avancera.

l'homme démarra.

-moi c'est Pierre, et vous?

-Gaël

-Détendez-vous Gaël, la route est longue.

-Oui, elle le sera. Merci.

La "loi de l'engagement" s'appliquait. Gaël y croyait. Il avait fait le pas de trop. Impossible de faire demi-tour.

Il appuya son front contre la vitre, et se mit à penser à ce qu'il venait de faire, fuir. La nuit promettait d'être longue.


SYNOPSIS :


2016. Les crises économiques successives ont fini par épuiser le monde moderne. Tout parait maintenant au bord de l'abîme. Gaël n’a rien de bien spécial, hormis cette aversion pour l'autorité qui fait de lui un être quasiment asocial. Une malédiction qui a fini par le miner.

 Dans cette période, banalité rime avec misère et il en sent les prémices. Il est las et a perdu tout espoir. Un évènement anodin va provoquer les premiers pas d’une fuite, qui deviendra un course folle vers une mort qu’il a programmée. Courant ainsi vers ce qu’il croit être sa propre fin, au bord de la mer d’Okhotsk, il va sans le savoir laisser derrière lui un monde prêt à subir le coup de grâce. 

Son chemin, qui finira par croiser les décombres de la fin d’une époque, le mènera finalement à la racine de ce qu’il est, au sens même de son existence, pour planter la première graine de cette révolte qu’il a toujours eu en lui, sans pouvoir la nommer. Alors le temps du retour à la vie sonnera. L'amour des siens et la rage qu'il a toujours couvée lui permettront de surmonter le désespoir et les épreuves qui l'attendent.

Futur proche. Gaël n’a rien de bien spécial, hormis peut-être cette incapacité viscérale à se plier à l‘autorité, plus une malédiction qu’une qualité. En cette année 2016, où le monde que nous connaissons poursuit son long déclin, banalité rime avec pauvreté. Une pauvreté de plus en plus proche de la misère. Gaël le sait. Il sait que maintenant que les classes qu’on disait moyennes n’ont plus qu’un pas à franchir pour connaitre la faim,  le début des privations élémentaires, il sait que l’implosion est proche. Il n’a pas su, ou n’a pas pu prévoir de quoi faire face, et ce qu’il a de plus cher au monde, ses deux adorables enfants n’auront pas la sécurité qu’il aurait aimé leur apporter. Il se sent misérable, d’autant plus misérable que la mère de ses enfants lui rappelle sans cesse, à quel point elle le trouve sans valeur. Il a perdu l’estime de soi, l’espoir, et s’est convaincu que sans lui, les choses n’iront pas plus mal. Il est las.Il a décidé de faire preuve du plus grand courage dans sa lâcheté. Mourir, mais de la manière la plus longue qui soit. Le point de rupture atteint, il part de l’ouest de la France, pour tenter par lui-même de rejoindre l’extrême est des territoires russes, une baie, au bord de la mer d’Okhotsk, en face de l’île de Sakhalin, où il pourra se laisser aller à mourir, loin de tout, loin de ce monde qui selon lui se meurt aussi. Sa fuite éperdue…
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