Les joueurs

pacemaker

Antoine avait envie d'une partie d'échecs. Il sortit de la New York Public Library avec une expression béate, accentuée par les petites lunettes rondes qu'il ne quittait jamais. Devant lui s'étendait la profonde perspective de la cinquième avenue, qui semblait écraser la masse grouillante serpentant entre les gratte-ciels. Au loin se dressait l’arc du Washington Square Parc, attirant à lui les files ininterrompues de Taxis jaune vif pour les avaler.
Antoine descendit l’avenue rapidement et franchit le monument sans y prêter attention, pour prendre la première allée sur sa droite.

Regardant autour de lui, il ne vit pas la beauté naturelle de la fontaine centrale, dont les éclaboussures formaient une coupole d’étoiles scintillantes, ni celle, travaillée, des new-yorkaises étendues sur le gazon. Il aperçut seulement, derrière une courbe buissonneuse, le vieil homme qui installait à l’écart une table de jardin et y disposait un échiquier. Antoine avança dans sa direction.

Le vieillard l'accueillit avec un sourire et accepta de l’affronter, gratuitement, lui désignant une chaise de fer bleu tachetée de rouille qui pinça fortement la cuisse du français. Jerry présenta de plates excuses, puis la partie démarra, limitée à 5 minutes par joueur.

Les 10 premiers coups furent vite exécutés, et Antoine se trouva immédiatement en mauvaise posture. Il avait perdu plusieurs pions importants, et le système de défense construit autour de son roi subissait une dangereuse attaque coordonnée de la reine et des deux fous de Jerry.

Ce dernier n’avait alors plus le regard accueillant d’un gentil vieillard, mais celui, tranchant, concentré, presque agressif, de l’adversaire. Dans l’ombre de sa casquette, les yeux qu’il leva vers Antoine semblaient coupants comme des diamants.

- Je t’ai dit que je joue gratuitement. Ce n’est pas totalement vrai, chuchota-t-il.

- Pardon ? Répondit Antoine, encore concentré sur le jeu.

- Ta jambe, elle s’engourdit un peu, n’est-ce pas ?

Une rivière glacée coula le long de la colonne vertébrale d’Antoine. Il tenta de se lever, mais sa jambe était effectivement très lourde, et douloureuse. Il ouvrit la bouche, lorsque Jerry l’interrompit de sa voix basse mais impérieuse. Inutile d’appeler au secours, les paramedics arriveraient trop tard et seraient impuissants sans savoir exactement quel poison traiter. La seule solution était de gagner la partie, pour gagner l’antidote.

Du poison ! Antoine comprenait maintenant le pincement ressenti sur la chaise. Tremblotant, paniqué, il accepta d’un hochement de tête. Jerry relança la pendule, et passa à l’attaque.

Antoine parvint à saisir un fou en l’attirant contre sa reine, puis avança plusieurs pions pour briser le siège dont il était victime. Alors qu’il ne restait plus qu’environ une minute à chacun des adversaires, il était en bien meilleure posture. Sur un échiquier presque vide, il disposait d’une pièce d’avance et commençait à manœuvrer vers le roi de Jerry, qui grommelait et avait frappé la table à plusieurs reprises. Le perçant du regard, il décrivit à Antoine, qui pouvait en ressentir les effets, le poison traversant ses poumons, bouchant chaque alvéole afin d’empêcher l’oxygène de parvenir jusqu'au sang, ce qui forcerait son cœur à accélérer pour tenter de compenser ce manque.

Antoine suait, sa respiration était saccadée, il n'y voyait plus clair. Il joua le coup suivant trop vite et commit une erreur. En embuscade,  le dernier cavalier de Jerry attaqua simultanément son roi et sa reine, qui fut perdue. Un bourdonnement emplit ses oreilles. La partie était finie, Jerry ayant le champ libre pour échanger un pion contre une nouvelle reine.

Le désespoir alourdit les bras d’Antoine qui devinrent flasques. Il ne joua pas la fin de la partie, car il tenait à profiter des vingt-cinq secondes de vie qu’il lui restait. La bouche grande ouverte, cherchant l’air, il n’avait plus besoin des injonctions de Jerry pour sentir la fatigue funeste de son cœur. Dans un esprit de plus en plus embrumé, il entendit, au loin, le clic produit par la pendule.

Echec et Mat.

Sa poitrine fut soudain enserrée dans un étau invisible, l’air ne lui parvint plus, et il perdit connaissance.

Jerry se leva et quitta les lieux sans se retourner. Il n’y avait pas de poison à trouver sur la chaise. Le vieil homme sourit, sortit un billet de train de son manteau, et quitta le parc en s’interrogeant sur le nombre de magasins de jeux d’échecs à Baltimore.

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