Les polaroïds

adriatique

Roissy au petit matin. Nous descendons sur la piste, il n'y a pas encore de passerelle, il est trop tôt. Je sais que tu m'attends dans l'aérogare, je me hâte. Le bruit des réacteurs percute le tarmac.

Te voila. Tu m’as manqué. Tu m'entraines au dehors, on marche un peu puis tu rentres dans un café.

Il fait froid ici. Je colle mes mains contre ma tasse. Tu es impatiente, je le sens.

Tu me demandes où sont les polaroids, un sourire aux lèvres.

Je fouille dans mon sac. La toile a pris cette odeur forte, entêtante, celle des cigares de la Havane. J’en ai acheté un le jour de mon arrivée. La fumée a rapidement envahi ma bouche et ma gorge. Mes yeux se sont mis à pleurer. Je ne voulais pas qu'on me voit mais c'était peine perdue : à la terrasse du café, juste en face de moi, trois vieux cubains m'observaient, la bouche fendue d'un large sourire. Je me suis approché. Ils jouaient aux cartes, un jeu dont je ne connaissais pas les règles. L'un d'eux portait un chapeau melon trop grand pour lui. Il m’a tendu un verre, m’a fait un signe de tête pour que je boive. C'était bon, frais, légèrement anisé. Ca éteignait un peu le feu dans ma gorge.

J'allais me lever pour repartir mais ils me dirent de rester. On me tendit des cartes puis celui au chapeau trop grand se mit à m'expliquer les règles dans un espagnol qui m'échappait un peu. La ville m'avait charmé, déjà. Je sens encore ce goût d'anis sur ma langue et cette odeur entêtante de cigare cubain.

Je bois une gorgée de café, je me brûle un peu. Tu souris.

Premier polaroid. Tu l'examines avec attention. Ce sont les façades de la Havane, délavées par le soleil et les embruns. Je m'étais levé tôt pour capturer les couleurs de la ville au point du jour. Quand elle frissonne encore de la nuit.

Tu as déjà une autre photo dans les mains. Tu la tends vers moi. Je prends une autre gorgée de café.

Deuxième Polaroid. Une vieille américaine sur le front de mer. Retapée, rapiécée de toute part. Là-bas, on se débrouille, on démonte les moteurs, on fabrique les pièces. J’en ai longé des garages, odeurs de cambouis et étincelles de fer à souder se mélangeant aux embruns. J’ai fait quelques croquis. Je te les montrerai plus tard.

Troisième polaroid. C’est moi qui te le montre cette fois.

Soirée à la Havane. L’air est lourd, tropical. La ville entière scintille. Phares des voitures, robes chamarrées des cubaines et cuivre des saxophones. La musique est partout. Tantôt lente et suave, tantôt rythmée, polissonne.

Je pousse la porte d’un bar. A l’intérieur, ça parle fort, ça rit, ça se chamaille..

L’orchestre joue un air que je ne connais pas, le pianiste fume un de ces cigares cubains que ma gorge d’occidental a du mal à supporter. Au banjo, un jeune métisse se déchaîne. Sentiment qu’il joue sa vie à chaque note. Je rejoins le cercle des danseurs. Les filles applaudissent, les garçons enchainent les figures compliquées. Pas d’autres photos ce soir.

Cette fois-ci c’est toi qui me tends le polaroid.

Dessus, il y a une femme. « Qui est-ce ? » Me demandes-tu.

Elle s’appelle Amanda, elle est belle. Elle a le même âge que toi. Sur la photo, sa peau est légèrement dorée.

Je l’ai rencontrée dans un bar de la Havane. Elle était serveuse et moi un peu perdu. Elle m’a raccompagné vers le centre ville. Nous avons parlé, un peu en espagnol, un peu en français. Sa jupe ondulait sur ses jambes fines.

J’ai revu Amanda une fois et je lui ai fait l’amour. Puis je suis rentré en France, parce que j’ai réalisé que c’était toi que j’aimais. Je suis désolé d’être parti. Merci de ne pas m’en vouloir.

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