Les Portes du Sud

dambrezy

Les Portes du Sud


Découpage des épisodes

1.

Péage de l'A666. Une bourrasque de vent s'engouffre dans l'habitacle et le petit papier auquel semble tellement tenir Barnabé Cab s'envole par la fenêtre. On s'arrête à la 1ère station : Les Portes du Sud. « Coup de fil urgent ! Allez déjeuner, j'arrive ». Le problème est que Barnabé ne revient pas.

2.

Marie, Tito, Béléna et Marcus Cab patientent, puis s'énervent, et enfin s'angoissent. Ils ratissent la station bondée de touristes. On fait de drôles de rencontres sur une aire d'autoroute. On s'y fait aborder. On peut même s'y sentir épié.

3.

Cela fait quelques heures que les Cab divaguent sur l'aire d'autoroute à la recherche de Barnabé. Les hypothèses s'amoncellent. Un des pompistes offre une peluche à Marcus et lui tient des propos étranges.

Et puis qui sont ces hommes que l'on croise ? Ils semblent tous avoir le même regard.

4.

C'est absurde, mais Marie est contrainte d'appeler la gendarmerie pour signaler la disparition. Les forces de l'ordre, sceptiques et narquoises, font un petit tour, questionnent et puis s'en vont. Tito revient livide des toilettes. Dans les toilettes, au-dessus du sèche-mains, est inscrit : « Barnabé Cab : 16 juillet 2013 ».

5.

La nuit commence à tomber. Marie prend deux chambres au Relai. Elle ne peut se résoudre à quitter la station. Le personnel de l'hôtel leur apparaît très vite étrange. Et puis ce regard...

6.

La nuit est peuplée de bruits étranges. On chuchote derrière les portes. Marie et Béléna, affolés par l'étrange animation nocturne de l'hôtel rejoignent Marcus et Tito dans leur chambre. Des petits chocs à la vitre de leur chambre réveillent les Cab. Qui est-ce ? Marcus croit reconnaître le pompiste à la peluche. Que veut-il ? Ils n'ont pas le temps de communiquer avec lui.

7.

Au petit matin, Tito est pris d'une idée folle. Il est persuadé que le nœud de l'affaire réside dans le papier qui s'est envolé par la vitre au péage. Il décide de se faire transporter sur les lieux à la recherche du document. Le type qui le prend en charge, semble de plus en plus étrange au fil du trajet. Pendant ce temps-là, à la stupeur s'ajoute l'angoisse quand la famille constate que la voiture a été forcée et fouillée pendant la nuit.

8.

Marie décide de rencontrer le pompiste qui a frappé à la vitre, mais ce dernier a disparu. Les Cab remarquent également que les touristes semblent avoir fui le site. Ils réalisent que la sortie d'autoroute menant à l'entrée a été fermée pour cause de travaux. Paniqués, ils décident de repartir mais la voiture ne démarre plus.

9.

Les Cab se sentent cernés. Autour d'eux, ne restent plus que les personnels de l'hôtel, du restaurant et de la station-service. Tous affichent ce regard étrange qu'ils ont déjà observé plusieurs fois. Une course-poursuite engagée dans le relai déserté aboutit à leur fuite. Ils se retrouvent dans le bois, à l'extérieur de l'aire d'autoroute et y retrouvent Tito.

10.

Tito a le document. Il contient quelques mots : « A666 : Les Portes du Sud, le Dôme ». Ils réalisent que Barnabé avait programmé de s'arrêter depuis le début sur cette aire d'autoroute. Ils décident de retourner à la station. Au loin se rapproche une silhouette qu'ils reconnaissent : Barnabé ! Son regard a changé.

1èr Chapitre

Quand je me souviens des évènements de l'été dernier, je ne me pose qu'une question : aurais-je pu changer quelque chose à leur cours ? Je me suis repassé le film tellement de fois que j'ai l'impression de m'être usé la mémoire. Certains détails me sont revenus bien après, de ces détails dont on ne fait jamais attention sur le moment et qui surgissent avec tellement de force, plus tard, qu'on se tape le front du poing en criant : bon sang, tout est là !

Le Diable est dans les détails, dit-on.

Parfois il semble même en sortir.

Je me raccroche à tout, j'essaie de remonter le fil avec acharnement. La semaine avant notre départ a été essentielle, sans doute. Deux ou trois faits étranges l'ont émaillée et notamment la présence de ce type dans notre entourage, ce type venu de nulle part qui a sonné à la porte de l'appartement un soir, tandis que nous étions attablés. Même papa ne semblait pas savoir qui il était, pourtant il l'a fait entrer, l'a conduit à son bureau et est resté enfermé avec lui près d'une heure. En sortant, le type arborait un sourire franc qui m'avait semblé surjoué. Il avait fait des compliments à chacun d'entre nous en exagérant ses gestes et ses mimiques, puis il était sorti. Mon père nous l'avait présenté comme un camarade de classe. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne l'ai pas cru sur le moment. Aujourd'hui, j'en suis persuadé, mon père ne l'avait jamais rencontré avant. Autre fait notable qui a marqué la période ayant précédé l'affaire ; mon père semblait avoir perdu ce ressort qui le caractérisait. Il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter, il sortait d'une période de travail pleine et éprouvante durant laquelle il avait dû batailler fermer pour consolider ses dossiers d'expertise.

Pourtant, à la lumière des évènements passés, ces détails semblent appartenir à une construction plus vaste, qui a échappé à chacun d'entre nous.

Quoiqu'il en soit, ce jour du départ pour les vacances, mon père était nerveux. Il ne conduisait pas avec sa souplesse habituelle, triturant son volant, pestant contre l'attitude de certains conducteurs et proférant des jurons dont il n'était pas coutumier. Malgré les efforts de ma mère, l'ambiance ne respirait pas vraiment cet air d'insouciance qui accompagnait habituellement nos départs en vacances. La mâchoire prise de légers soubresauts nerveux, je le regardais à la dérobée tandis que mon frère Marcus et ma sœur Béléna ne pouvaient s'empêcher de se chamailler sous peine de devoir rapidement sombrer dans un ennui mortel.

Cette façon d'être agacé et impatient ne ressemblait pas à mon père. A mesure que nous nous éloignions de Paris, la tension semblait aller croissant. De temps à autre, je regardais mon frère, ma sœur ou bien ma mère. Personne ne semblait voir ce que je voyais. Ma mère disait bien parfois quelques mots à mon père du genre « Tu es bien renfrogné aujourd'hui » ou « Souris ! Nous allons vers le soleil ».

Mais lorsque j'y repense, tout a vraiment commencé à l'entrée du péage de l'A666. Un monde fou s'y pressait, attendant d'être déversé sur la voie principale qui menait vers le sud de la France. Des voitures surchargées dont les coffres regorgeaient de paquets en tout genre, des toits aux galeries pleines, des caravanes, des motos à foison, tel était le spectacle qu'il était donné de voir ce jour-là. S'il n'y avait eu que ce soleil de plomb vrillant les cerveaux, la situation n'aurait pas varié d'une journée classique de juillet, mais le mistral était de la partie, jouant avec tout ce qui lui donnait prise, faisant voler les papiers, les sacs en plastique, donnant aux bâches qui recouvraient les attelages divers des vacanciers une musique sinistre faite de sifflements lugubres.

Après une vingtaine de minutes à rouler ainsi au pas, encastrés entre deux autres voitures, nous avions atteint la barrière de péage. Mon père avait ouvert manuellement sa vitre puis tendu la main vers la plage avant pour récupérer le ticket. Mais il ne trouva pas ce qu'il cherchait. Je le vis s'agiter en tous sens sur son siège, chercher au sol, puis dans la boite à gants, tandis que ma mère lui disait vainement de se calmer, ce qui avait pour effet de le contracter encore davantage. Derrière lui, les coups de klaxon commençaient à se faire entendre ajoutant du stress à la situation. Des gouttes de sueur venant perler sur ses tempes montraient tout son désarroi. A la fin, il porta la main à sa poche de pantalon, se contorsionna pour en extraire son portefeuille qu'il déplia sur ses genoux avec fébrilité. Le ticket était bien là, impérial, salvateur, presque beau...

Pour quelle raison, à cet instant précis, Béléna eut-elle l'idée d'ouvrir sa fenêtre ? Personne ne sera jamais en mesure de l'expliquer. Quoiqu'il en soit, une rafale de vent chaud profita de l'appel d'air pour s'engouffrer violemment dans l'habitacle, fouettant les visages et emportant tout ce qui pouvait voler. Si le vent épargna le ticket de péage solidement tenu par mon père, il emporta tout de même, par la vitre baissée côté conducteur, un petit papier jaune qui était posé sur le portefeuille encore ouvert sur ses cuisses. Je me souviendrai toute ma vie de son cri en voyant le document sortir par la fenêtre puis de sa réaction immédiate, viscérale : il s'arracha de la voiture et se lança à la poursuite de son papier, courant autour des véhicules dans un ballet ridicule. Derrière nous, les klaxons devenaient plus fréquents, plus longs et plus désagréables. Mon père revint après quelques instants de vaine recherche, penaud et tremblant. Il paya puis démarra. La légère excitation que j'avais décelé chez lui avant le péage était devenue une rage sourde dans laquelle venait s'ajouter ce qui ressemblait à une pointe d'angoisse. Son regard dans le rétroviseur m'en disait davantage que toutes les paroles qu'il aurait pu prononcer.

Mais il n'en avait pas terminé avec sa lubie. En dépit de toutes les mesures de sécurité auxquelles il ne dérogeait en général jamais, mon père entama alors une longue diagonale pour rejoindre la station de gonflage de pneus qui se trouvait sur le bas côté droit. Après ces manœuvres hasardeuses qui lui valurent encore un concert de klaxons et d'appels de phares, il gara le véhicule et en sortit aussi rapidement que si sa vie en dépendait.

Debout, les mains posées sur les hanches, il se mit à scruter la barrière de péage, semblant analyser la situation et prévoir mentalement les obstacles qu'il aurait à surmonter.

Nous quatre, dans la voiture, regardions dans la même direction que lui sans comprendre.

-       Enfin chéri, que fais-tu ! Implora ma mère en le regardant catastrophée.

Mon père ne répondit rien et, brusquement, s'élança vers la barrière de péage, contraignant à l'arrêt, de sa main brandie, les voitures qui s'apprêtaient à s'élancer sur l'A666. Il parcourut ainsi une centaine de mètres dans une course effrénée mais désordonnée avant d'arriver à l'entrée du péage que nous venions de quitter. Le vent semblait être tombé. Mon père commença sa prospection sous les yeux des conducteurs et de leurs familles. Il se baissait, scrutait, passait entre les voitures. On aurait pu penser avoir affaire à un dément.

-       Regardez, là-bas ! cria Marcus. Des policiers !

Nous n'avions pas vu, en retrait de la barrière, à l'affut d'éventuelles infractions, deux motards de la gendarmerie nationale. Quand ils constatèrent qu'un piéton divaguait entre les passages du péage, ils mirent le cap sur lui avec toute l'assurance dont ils savaient faire preuve. Ils ne mirent pas longtemps à se porter à sa hauteur, à l'interpeller puis à le ramener sur le côté.

De loin, sans la comprendre, nous observions la scène. Mon père faisait de grands gestes, tentant probablement d'expliquer qu'il était à la recherche d'un document qui s'était envolé. Les gendarmes ne furent pas satisfaits de ses justifications puisqu'ils raccompagnèrent mon père jusqu'à notre voiture.

-       Papiers du véhicule, papiers d'identité ! Imposa l'un des gendarmes d'une voix ample et rocailleuse lorsqu'il fut arrivé à notre niveau avec mon père.

Celui-ci s'exécuta, farfouillant dans la boite à gants, tout en continuant de jeter des regards angoissés vers la barrière de péage. Il semblait davantage chagriné par son document que par l'intervention des gendarmes. Ces derniers examinèrent les papiers que mon père leur présenta et lui enjoignirent de remonter dans la voiture et de démarrer, le dispensant, pour une raison que je n'explique pas, de payer une contravention pour divagation et mise en danger d'autrui.

A contrecœur, mon père démarra, s'assurant toutefois dans le rétroviseur que les deux motards étaient partis. Mais ces derniers n'avaient pas l'intention de bouger. Alors, dépité il accéléra et s'éloigna rapidement. Nous parcourûmes quelques kilomètres avant que ma mère ne rompit le silence.

-       Enfin Barnabé, te-rends-tu compte de ce que tu viens de faire. Je ne t'ai jamais vu comme ça. Tu m'inquiètes. Qu'as-tu à la fin ? Demanda-t-elle ?

-       Rien ! S'agaça-t-il. Pourquoi veux-tu qu'il y ait un problème ?

-       Et ce papier après lequel tu cours !

-       D'après toi, fit-il en lui jetant un regard glacial.

-       Que veux-tu dire ?

Il eut ce petit mouvement de mâchoire qui était chez lui le signe de l'énervement le plus abouti.

-       Je veux dire, finit-il par lâcher lentement, que si je décide brusquement de courir, tel un dératé, après un bout de papier sur l'autoroute, au risque de me faire percuter par un véhicule, c'est peut-être parce que le papier en question m'est d'une grande importance. Non ?

Ensuite, mon père ne prononça plus un mot et resta de marbre, silencieux. Il roulait désormais à tombeau ouvert, les mains crispées sur le volant, fixant un horizon qui ne tardait pas à venir s'engloutir sous ses roues.

Quarante kilomètres après le péage, il prit la voie de dégagement qui menait à une grande station-service. Un panneau immense, sur la droite, nous indiquait que nous arrivions aux «Portes du Sud ». Des dizaines d'automobilistes nous avaient précédés et le lieu était bondé. Il nous fallut une quinzaine de minutes avant de trouver une place libre, à proximité de l'aire de jeux pour enfants. Je me souviens encore parfaitement du moment où mon père retira la clef du contact : l'horloge de la voiture laissa doucement s'effacer ses chiffres électroniques 66:66... Nous descendîmes de voiture, nous étirant comme nous pouvions, engourdis par ce long périple. Le vent semblait être définitivement tombé laissant une terrible chaleur s'abattre sur nous. Au loin nous parvenait, assourdi par les airs, le vacarme de l'autoroute.

-       Pause-déjeuner ! Clama ma mère avec entrain, dans l'espoir de revigorer un peu son clan.

Mon père, toujours aussi fermé, se dirigea vers les sanitaires sans un mot. Je ne lui connaissais pas cet air accablé. Je le suivis. Il s'engouffra dans les toilettes pour en ressortir quelques minutes plus tard. Devant la grande glace, à mes côtés, il se passa longuement de l'eau sur le visage. Il était blême et je peinais à le reconnaître. Il saisit mon regard, s'y attarda quelques secondes qui me parurent interminables. Était-ce lui mon père ? Je ne voyais pas dans ses yeux la bienveillance avec laquelle il couvrait habituellement ses enfants. J'aurais voulu lui parler, lui poser les questions essentielles. Le rassurer peut-être... Dans mon esprit, aucun problème ne restait jamais sans trouver sa solution. Mais rien ne venait...

-       Pourquoi est-ce que papa ne parle plus ? Me demanda Marcus l'air contrit, lorsque je revins vers lui.

Je regardais mon frère. Ses moues d'enfant montraient toute sa contrariété. Il n'avait pas l'habitude de voir notre père mettre autant de distance entre nous.

-       Il doit être fatigué, lui répondis-je un peu las.

La station était immense. Elle avait été construite dans les années soixante-dix en même temps que l'autoroute et avait déjà été rénovée deux fois de fond en comble. Elle présentait un aspect accueillant et semblait rutiler avec ses couleurs rouge et jaune. Elle grouillait d'une foule de vacanciers et il fallait faire la queue pour aller aux toilettes, pour payer le carburant, pour s'acheter des sandwiches ou des revues. L'été était bien là. Les shorts, les tongs, les paréos même, étaient de sortie. En attendant les autres, je m'étais dirigé naturellement vers le coin des livres. La station possédait un petit rayon anticipation et science-fiction assez inhabituel pour ce genre d'endroit. Je me souviens que je feuilletais « Le Monde parfait 2 » quand un type, très grand et très blond, m'avait abordé. Il devait avoir seize ou dix-sep ans comme moi et feuilletait une revue d'héroic-fantaisy.

-       C'est un bon choix, m'avait-il dit, tandis que j'étais absorbé dans la quatrième de couverture. Tu as déjà lu « Le Monde parfait 1 », ajouta-t-il ?

Je répondis que non.

-       Évidemment parce qu'il n'a jamais été publié !

Son petit ton entendu m'avait paru d'emblée très agaçant. Il m'avait fait penser à Sarkissian, le fayot du lycée, qui ne pouvait s'empêcher de prononcer la moindre parole sans y mettre un accent de componction dégoulinante et qui envisageait la moindre de ses phrases comme une victoire sur l'autre.

-       Dans ce livre, poursuivit-il, Koglinski a développé la théorie d'un monde bipolaire dans lequel esclaves et maitres échangent leur rôle régulièrement avait-il continué. En somme, le lundi tu te fais fouetter et le mardi tu fouettes. L'équilibre parfait, en réalité. C'est ce qui manque à notre société, l'équilibre. Imagine, aujourd'hui tu es ministre et la semaine prochaine chômeur... Et le mois d'après tu es une pop-star adulée dans le monde entier et l'instant d'après tu ramasses des papiers gras dans la rue. Koglinsky explique que....

Il avait continué à développer ses étranges théories pendant de longues minutes. Que répondre à cela ? J'avais bredouillé deux trois mots convenus, puis m'étais éloigné. En repensant à ce type, je ne me souviens que d'un détail. Il était de profil et lorsqu'il me parlait, je ne voyais qu'un œil, une partie de son nez ainsi que la moitié de sa bouche. Il regardait droit devant lui, le regard fixé sur les revues et les livres posés sur les présentoirs.

Une fois que chacun avait terminé de se rafraichir, nous nous étions retrouvés devant le snack dans l'attente d'y déjeuner.

-       Je vous rejoins, dit mon père, je dois passer un coup de fil important. Commandez-moi une omelette, des pommes frites et de la salade. J'arrive !

-       Nous ne sommes pas à cinq minutes près, nous t'attendons suggéra ma mère.

-       Non, non, allez-y j'arrive, avait-il insisté.

-       Mais enfin c'est ridicule...

Il ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase.

-       Écoute ! Je te dis d'y aller avec les enfants alors cesse de toujours compliquer les choses !

Son visage semblait défiguré par la colère. Mais l'instant d'après, il reprenait le doux sourire que nous lui connaissions et montrait un air détendu. Pourtant, lorsque je repense à cette scène, je ne peux m'empêcher de la trouver bancale. Je me souviens de l'avoir vu s'éloigner lentement, d'avoir traversé la foule qui se pressait et d'être sorti du bâtiment. A un moment, il s'était retourné comme pour voir si nous étions encore là. Nos regards s'étaient croisés. Instinctivement, il m'avait fait un signe de la main, qu'il avait accompagné d'un sourire appuyé. C'était peut-être ça, le détail qui clochait : cette impression qu'il partait pour un voyage et non pas qu'il s'éloignait pour quelques instants.

Nous nous étions retrouvés tous les quatre attablés sous les ventilateurs qui peinaient à rafraichir l'atmosphère. Marcus s'était calmé et avait cessé de chercher des poux dans la tête de Béléna. Moi, je ne pouvais détacher mes pensées de l'incident du péage et de l'attitude de mon père. Après les hors-d'œuvre, ma mère avait commencé à regarder sa montre. Mon père n'était toujours pas revenu. Elle avait déjà tenté par deux fois de le joindre sur son téléphone portable mais elle était tombée dans le vide de sa messagerie vocale.

-       Tu veux bien aller jeter un coup d'œil dehors, près de la voiture et si tu l'attrapes, dis-lui que nous l'attendons, avait-elle fini par exhorter.

J'étais sorti et, d'un pas vif, m'étais rendu à la voiture, regardant bien autour de moi si je n'apercevais pas la silhouette familière de mon père. Rien ! J'avais fait le tour de la station, m'étais aventuré vers les pelouses sur lesquels les vacanciers pique-niquaient. En vain. Sans doute, était-il retourné enfin au restaurant.

L'aire d'autoroute formait un vaste cercle. En son milieu, se trouvait l'immense bâtiment qui regroupait les sanitaires, le snack, la librairie, la supérette. Autour du bâtiment étaient disposés la station-service, l'espace pour enfants avec sa grande pyramide de cordes, les parkings pour les poids-lourds et les autos ainsi que les espaces verts. Un petit bois, agrémenté de bosquets de haute taille, permettait à ceux qui voulaient s'écarter de la foule, de trouver un peu d'intimité. L'aire était ceinturée par un grillage. Au-delà, la campagne s'étendait jusqu'à l'orée d'une forêt dont la masse sombre et imposante se découpait au milieu des champs.

De retour au snack, je n'avais pu que constater l'absence de mon père. Son omelette avait été servie devant une chaise vide. Nous avons terminé le déjeuner dans une ambiance lourde, seulement ponctuée par les injonctions de ma mère qui demandait à Marcus de finir son steak haché frites.

Nous avons encore patienté quelques minutes devant nos assiettes à dessert vides, espérant que l'équilibre rompu par l'absence de notre père allait se rétablir. Mais il ne se passa rien. Nous n'avions plus qu'à retourner à la voiture.

La température avait encore monté d'un cran, transformant l'endroit en une fournaise. Le moindre centimètre carré d'ombre était désormais occupé par des familles joyeuses et turbulentes. Un incessant ballet de véhicules animait la station, lui donnant cet air gai et estival. Papa se faisait toujours attendre.

-       Quelle heure est-il ? M'avait demandé ma mère.

-       13h30, avais-je répondu, réalisant aussitôt à quel point le temps avait passé.

-       Déjà plus d'une heure et quart qu'il est parti, marmonna-t-elle.

Je sentis son inquiétude et cela me peina. Tout le monde monta dans la voiture.

-       Essaie de l'appeler à nouveau sur son portable ! Me dit-elle en me tendant son téléphone.

L'air inquiet, elle regardait par la fenêtre tandis que je composais le numéro de mon père. Je patientais quelques secondes, quand soudain nous entendîmes un bruit familier. Tout le monde dressa la tête. Très distinctement, nous pouvions entendre les quelques notes de l'adagio d'Albinoni qui composait la sonnerie du mobile de mon père. Ma mère se tourna vers moi, intriguée mais également pleine d'espoir. Une deuxième sonnerie retentit qui provenait de l'avant de la voiture, près du volant. Ma mère se pencha, tendit la main, et saisit le téléphone de mon père qui était dissimulé par une carte routière dans le vide-poche.

-       Mon Dieu ! S'écria-t-elle en portant sa main à la bouche.

Le téléphone continua de sonner dans le vide tandis, qu'avec effroi, je commençais à réaliser que la situation devenait réellement inquiétante.

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