Les Représentants

Jérôme Soufflet

Des représentants, des émigrants, un équipage, une carcasse de baleine, un bateau, le choeur plein de bonne volonté des artistes de complément, le fond d'un océan dont la mer s'est retirée...

             Le seul espoir réside dans le fait de pouvoir prendre le dernier navire en partance pour le Sud, pays mythique où, dit-on tout serait encore possible. Mais les compagnies maritimes sont intraitables: pour embarquer, il faut une "identité" : des papiers, beaucoup de papiers… et un beau costume !

             

 

NOTES D'INTENTION

Fable. Parabole. Farce cruelle. Odyssée bizarre. Théâtre musical, épique, politique.

La toile de fond est un monde maritime épuisé. Tout a disparu, jusqu'à la mer. Un peu comme cette région de la mer d'Aral après le détournement des fleuves qui la faisaient vivre. La mer s'est asséchée suite aux grands travaux délirants entrepris par Staline. Là, on ne sait pas exactement ce qui s'est passé, surexploitation, guerre, catastrophe naturelle ayant provoqué massacres et pillages, quoi qu'il en soit, ce monde est exangue. Plus d'espoir, plus rien à manger. Personne ne sait plus où aller, sauf madame Schloss qui a organisé sa survie : elle invente un mirage, le Sud, pays des merveilles dont ses représentants font la promotion. Quant aux malheureux candidats à l'émigration une fois rabattus, on leur fait faire un dernier petit tour de manège - l'embarquement - avant de les tuer et de les dépecer pour les manger comme du bétail. Pour que tout se passe dans le calme on joue la farce jusqu'au bout - équipage pimpant et fanfare - comme aux prisonniers des camps à qui l'on donnait un savon et une serviette avant de les emmener à la chambre à gaz.

Madame Schloss et Anatole, ce sont aussi ces parents ogres des vieux mythes, qui dévoraient leurs enfants.

L'identité est également une trame importante de l'histoire. Pour pouvoir embarquer - et que les émigrants croient à l'existence d'une organisation bien réelle - on leur vend une identité qui se résume à un costume, une fonction, et des piles de papiers, costumes et papiers d'ailleurs récupérés sur les morts et recyclés. La jeune fille par ailleurs, n'a pas de nom, c'est Romain qui la baptisera, mais trop tard. Chacun est guidé par sa fonction, son passé ou son rêve, et tous en sont déchus. Anatole n'est plus harponneur, Romain rêve d'un Sud qui n'existe pas, la jeune fille ne sait pas où aller et rêve de quelqu'un qui la sorte de ce monde désolé : Romain n'y parviendra pas, le jeune artiste de complément aurait voulu être cascadeur, mais il fait de l'asthme, la mère tricot est une ancienne comédienne qui n'a pas eu sa chance, les émigrants eux aussi croient à un Sud qui n'existe pas... Représentants... figurants...

La mer est constamment présente aussi, et son absence... Anatole et madame Schloss utilisent beaucoup d'images maritimes dans leur langage, Anatole ne cesse de se rappeler de son passé de harponneur, et il tuera Japhet avec son harpon.

L'idylle entre Romain est la jeune fille, c'est la rencontre de deux enfants plus qu'un amour d'adulte. Son évolution va créer le drame, la tension. Anatole ne veut pas la livrer à madame Schloss, et bien entendu ne veut pas la laisser partir avec Romain, il ne se rendra compte de ce qu'il éprouvait pour elle qu'en l'ayant perdue, mais ne se révoltera pas pour autant contre madame Schloss.

Les artistes de complément ont deux fonctions : créer un contre-point drôlatique, humoristique, mais aussi symboliser ce que nous faisons tous plus ou moins lorsque nous nous intéressons de loin aux évênements du monde en nous croyant bien à l'abri. Ils croient participer à un spectacle, mais lorsqu'ils rentrent dans le décor, ils entrent dans la fable, passent de l'autre côté, et se font dévorer à leur tour. Le jeune artiste de complément, même mort ne se rend compte de rien, c'est lui qui concluera le spectacle.

Le grondement qui talonne les personnages, c'est la terre qui se révolte et finira par tout engloutir.

Il y a plusieurs chansons dans le spectacle, ou plutôt bribes de chansons que les personnages fredonnent, mais d'une manière générale, la musique est très présente, ambiances légères à l'intérieur des scènes ou des tirades, un peu comme on utilise la musique au cinéma. Il y a également la boîte à musique de Romain qui a son importance dans la pièce : l'ambiance musicale tourne en effet autour de la boîte à musique, et de ses ritournelles bringuebalantes.

Le langage très quotidien des artistes de complément - sauf lorsqu'ils s'essayent au choeur antique - est volontairement très différent de celui des autres protagonistes.

 

 

 

LES REPRESENTANTS

JEROME SOUFFLET

Déposé à la SACD

Contact : 06-03-89-11-72 / jerome.soufflet411@orange.fr

19-21 RUE DES GRANDES CULTURES ENTREE A

93100 MONTREUIL SOUS BOIS


 

PERSONNAGES :

ANATOLE : représentant de la maison "Schliessen, Schloss, Geschlossen, and CO" et ancien harponneur. Plus tout jeune, mais encore vigoureux.

ELLE  ( ISABELLE ) : jeune femme, "assistante" d'Anatole, rêveuse.

ROMAIN : jeune homme, candidat à l'émigration, rêveur.

MADAME SCHLOSS : directrice de la maison "Schliessen, Schloss, Geschlossen, and

CO". Sans âge, comme la mer.

GABRIEL : boy de madame Schloss.

JAPHET : idem.

SEM : idem.

REPRESENTANT 1: représentant de la maison "Schliessen, Schloss, Geschlossen, and CO".

REPRESENTANT 2 : idem.

EMIGRANT 1 : comme son nom l’indique.

EMIGRANT 2 : idem.

EMIGRANTE : idem, compagne de l’émigrant 2

LE VOYAGEUR AFFAME : il n'en peut plus.

LE CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT : une cinquantaine d'années, artiste de complément qui prend son métier très à coeur.

LE JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT : artiste de complément qui débute et qui ne voulait pas forcément faire ça.

LA MERE TRICOT : une soixantaine d'années, artiste de complément qui tricote, ancienne comédienne.

Les seize rôles peuvent être joués par dix comédiens.

Le décor représente la cuvette d'un océan. Un désert de vase dont la mer s'est retirée. Pénombre et brume. Au fond, une hauteur sur laquelle une carcasse de baleine est échouée. Ce n'est plus qu'un grand squelette blanc. Devant, un couloir nu, au bord du plateau. On entend grincer une porte. Un rai de lumière s'allonge sur le sol. Trois personnages apparaissent en avant-scène, ce sont les artistes de complément: un petit bonhomme méticuleux d'une cinquantaine d'années, qui sera le chef de choeur des artistes de complément, imperméable boutonné jusqu'au col et chaussures bien cirées, portant une glacière et un pliant;  une dame, que nous appellerons la mère tricot, une soixantaine d'année, manteau qui fut élégant, châle de laine sur les épaules, portant un pliant et un cabas; un jeune homme, les mains dans les poches de son blouson, blue-jean, bottes mexicaines, le jeune artiste de complément. On entend la porte claquer lourdement, le rai de  lumière disparaît. Silence. Ils s'habituent à la pénombre, et cherchent à voir si quelqu'un vient.

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Voilà. C'est ici.

Personne.

Hangar numéro six. C'est bien ça, oui ? Vous avez tous vu le chiffre peint sur la tôle ondulée ?

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

On ne peut pas être sûr. Il fait déjà nuit.

LA MERE TRICOT

Et puis la tôle ondulée, c'est trompeur.

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Enfin quoi... ça ressemble bien à une salle de spectacle...

LA MERE TRICOT

C'est vite dit ça. Pas de rideau, pas de velours, pas d'ouvreuse...


CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Enfin tout de même, il y a de la lumière...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Y'a même des gens, non ?

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Où ça ?

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT (montrant sans conviction la salle)

Ben là...


CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

(Mettant sa main en visière pour essayer de voir mieux)

Non non... impossible ! On les sentirait... Un public, ça se sent !

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Pourtant j'ai l'impression...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Ben voyons, ça débarque dans le métier et ça a déjà des impressions... Qu'est-ce qu'on t'a dit quand on t'a appelé ? Je te tutoie, hein, dans la partie tout le monde se tutoie... Qu'est-ce qu'on t'a dit ?

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Ben pas grand chose justement...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Mais on ne t'a pas dit que ça commençait ce soir, au moins ? Je veux dire les représentations ?

Non... bien sûr... ce ne serait pas très professionnel... Non... non non non non...

Moi on m'a parlé de figuration intelligente... Figuration intelligente, faut répéter... ou alors c'est pas de la figuration intelligente...

(Temps)

C'est pour un choeur, d'après ce que j'ai compris; mais je n'ai pas pu en savoir plus, ça va toujours à une vitesse, ce genre de chose !...  (Temps)  C'est sans doute un opéra !

LA MERE TRICOT

Il y aurait des plus beaux décors...

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

On ne peut pas se rendre compte, ça n'est sûrement pas fini...

 

LA MERE TRICOT

Oui, ça ! Ca peut pas être fini...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Moi j'ai déjà vu des trucs moins finis...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Oh vous ça va !

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Je croyais qu'on se tutoyait, collègue !

Anatole apparaît sur la hauteur. Un grand manteau maritime très usagé. Il avance à tâtons, dans la brume, un harpon à la main. Il ne voit pas les artistes de complément.

LA MERE TRICOT

V'là quelqu'un !

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Tout de même ! C'est toujours comme ça : la figuration, tout le monde s'en fout ! La cinquième roue du carrosse, pourtant sans nous, pas de vie, pas d'ampleur... Un opéra sans figurant c'est pas un opéra, c'est de la musique de chambre... Bonjour...

Anatole ne réagit pas. Voyant qu'on les ignore, les artistes de complément s'installent en catimini à l'avant-scène jardin, le chef de choeur et la mère tricot sur leur pliant, le jeune homme directement sur le sol. La mère tricot sort son tricot. De temps en temps, ils chuchotent entre eux.

ANATOLE

Maudite brume ! Maudite vase !

Heureusement que j'ai le sens de l'orientation...

Tu m'entends maudite vache ?

Sans moi tu serais déjà complètement envasée, au fond d'un trou, la gueule à l'envers, empalée sur un os de baleine... ou bien bouffée ! Oui oui, bouffée ! Quand on a faim, on bouffe n'importe quoi, vieille carne !

Tu réponds pas, crevasse, tu sais qu'j'ai raison... Ca te fait mal au ventre pire que d'saigner, mais l'expérience, le métier et surtout savoir où on va, ça n'est pas donné à tout le monde !

Maudite brume... saloperie de vase !

Mes jumelles !

Mes jumelles ! Ca vient traînasse ? Tu as intérêt à te secouer, si tu veux garder ta place...

Quand je pense qu'il y en a qui seraient prêts à tuer père et mère et nouveau-né, à se faire clouer les mains sur les brancards de ma carriole, à bouffer ce que je voudrais bien chier dans leur écuelle, pour pouvoir travailler avec un type comme moi, qui sait où il va...

Mais qu'est-ce qu'elle fout ?... C'est pourtant pas compliqué de me suivre et de tirer la...

(Il se cogne dans la carcasse de baleine)

Aïe ! Qui... qui va là ? Attention si tu bouges mon gaillard, je t'étripe avec mon harpon !

Mais ? ... Oh, putrailles, encore une carcasse de baleine ! Je l'avais oubliée, celle-là !... Je préfère ça ! Ce n'est pas qu'j'aie peur... mais dans le brouillard... Quand on sait où on va et qu'on a de l'expérience, on ne peut pas se perdre, bien entendu, mais tout de même... cette maudite brume ça n'inspire pas confiance, on n'ose pas laisser parler son instinct...

(pour lui) Et puis je suis fatigué moi ! Toujours faire attention à elle, qu'elle ne bousille pas le matériel... C'est pourtant pas compliqué de marcher droit...

(à Elle) Alors ? Mes jumelles !... (Il fouille à tâtons autour de lui et se rend enfin compte qu'il est seul) Ma carriole ! Ca y est ! Elle s'est perdue ! Ou elle s'est encore endormie en route... Si jamais les collègues la trouvent ... hou hou ! hou hou...

Un voyageur affamé, épuisé, en loques, avance lui aussi à tâtons.

ANATOLE

Hou hou !

Ah je te tiens ! Mais ? (Il se rend compte, terrifié, qu'il est en face d'un inconnu)

Ah ! Putrailles !

VOYAGEUR AFFAME

Monsieur...

 

ANATOLE

Pas un pas, mon garçon ! Ou gare à mon harpon ! Si tu avances je te troue un grand coup et je te désembobine l'intestin !

 

VOYAGEUR AFFAME

S'il vous plaît monsieur... j'ai faim...

ANATOLE

Ca, c'est à la portée de tout le monde, mon garçon, pas d’ quoi s'en vanter...

VOYAGEUR AFFAME

J'en peux plus...

ANATOLE

Ben voyons... est-ce que je me plains, moi... N'avance pas, j'te dis... Qu'est-ce que tu fais là ? Tu ne sais pas où aller, je parie...

VOYAGEUR AFFAME  (Il s'affale plus qu'il ne s'assoit. Au fur et à mesure, il parle avec de plus en plus de difficulté, presque pour lui seul, halluciné et épuisé)

Quand c'est arrivé je suis parti... comme les autres... mais partout c'est pareil... plus rien...

Si... Une fois je me suis retrouvé devant une ville... des murailles toutes noires... Plein de gens comme moi tout autour, qui essayaient d'entrer, mais les autres, les habitants, i’ s'étaient enfermés à l'intérieur... Au bout d'un moment, dedans, ça s'est mis à gueuler, à gueuler... ça a duré plusieurs jours et puis un matin : grand silence... On a réussi à forcer les portes... jamais bien compris c'qui  s'était passé... Des corps... des morceaux d’corps... On avançait dans les rues, on entrait dans les maisons... des corps et des corps et des corps... les visages dévorés... des morceaux, oui des morceaux, comme si des bêtes étaient passées... mais y a plus d'bêtes depuis longtemps... Dans des positions... on penserait pas que des corps ça peut se tordre autant qu'ça... Et puis la terre qui gronde, ou le ciel, ou je sais pas quoi, ça a recommencé... On est partis sans rien prendre... On est restés en bande, comme ça, avec l'idée de fuir par la mer... et puis quand on a compris qu' y en avait plus non plus, chacun s'est mis à marcher au hasard droit devant lui... Ceux qui s'arrêtaient, on savait bien qu'ils allaient crever, alors on avançait toujours... petit à petit on s'est perdus de vue...  et puis pus rien... Y'a pus rien... J'ai faim... J'ai faim... monsieur...

ANATOLE

Le Sud mon garçon ! Le Sud ! Tu n'es pas au courant ?

VOYAGEUR AFFAME

Le sud ?

ANATOLE

Oui, le Sud... Le Sud a été épargné... Il y a un bateau qui assure un service régulier... Là-bas, tout est encore possible ! Un pays magnifique : du soleil, du travail, des tas de bonnes choses à manger...

VOYAGEUR AFFAME

Un bateau ? La mer s'est retirée...

ANATOLE

Mais non, gros bêta ! Elle ne s'est pas retirée, elle s'est juste éloignée... Seulement mon garçon, pour le prendre, ce bateau, il faut être en règle, avoir des papiers, une identité convenable et un beau costume... Ils sont bien gentils dans le Sud, mais ils n'acceptent pas n'importe qui...

Fais pas cette tête, là, va ! Tu ne pouvais pas mieux tomber... On peut vraiment dire que tu as de la chance ! Je me présente: Anatole, représentant ! Maison Schliessen, Schloss, Geschlossen, and CO... J'ai tout ce qu'il te faut et je peux même te guider jusqu'au port... Le tout est de savoir si tu as quelque chose à me donner en échange... On n'a rien sans rien...

 

VOYAGEUR AFFAME (Fouillant ses loques)

Une montre... couteau... ficelle... gourde... et une gamelle...

 

ANATOLE

Avec ça, faudra pas t'attendre à avoir une identité de première classe, mais je vais voir ce que je peux faire... Surtout, ne bouge pas !

VOYAGEUR AFFAME

Je peux plus bouger... J'en peux plus... J'ai faim...

ANATOLE

A bord, on te donnera à manger : ration de survie ! (il glousse) Un peu de patience...

Où elle peut bien être cette vachasse, elle va me faire rater un client...

(Il repart d'où il est venu en chantonnant. Le malheureux voyageur s'affaisse doucement)

Quand le moral est au plus bas

Hardi les gars hardi les gars

Il ne faut pas baisser les bras

Hardi les gars hardi les gars

C'est la fierté et c'est l'honneur

Et haut les coeurs et haut les coeurs

Des vrais marins des harponneurs

Et haut les coeurs et haut les coeurs

C'est pas parc' qu'i’ y a pas d ' poisson

Qu'il faut baisser son pantalon

Dressons dressons notre harpon

C'est pas parc' qu'i’ y a pas d ' poisson

Qu'il faut baisser son pantalon

Pon pon pon pon...

Anatole disparaît. En contrebas, dans une éclaircie de brume, on découvre un instant une jeune femme, visiblement attifée des rebuts d'Anatole, allongée sur une petite charrette ou voiture à bras: la carriole. Elle rêve et parle dans son sommeil avec une voix d'enfant. Elle est d'abord terrorisée, puis ravie.

 

ELLE

Non... s'il te plaît... ça sent pas bon... non... tu fais mal... NON ! Je veux pas sentir comme toi... va t'en ! Je veux pas que ça pousse dans mon ventre...

(Soudain, Elle se met à rire, un rire d'enfant qui jubile, elle tend ses bras comme un bébé)

Ah oui ! Tu es joli toi, et puis tu lui as fait peur... si tu t'en vas il va revenir et il va vouloir encore me remplir... pourquoi tu viens pas toujours ?... t'es joli toi... tu sens drôlement bon... si je me cache bien sous toi il me trouvera pas... Je sais bien me cacher comme ça...

La brume l'enveloppe de nouveau. Silence.

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Bon, ben apparemment la répétition a commencé...

LA MERE TRICOT

Finalement c'est p't'êt' bien un opéra...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

M'étonnerait, pas assez de musique...

Pourtant on m'a bien parlé d'un choeur...

Ca doit être un choeur antique !

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Ca n'a pas l'air non plus d'une tragédie grecque...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Ecoutez, puisqu'on ne nous dit rien, improvisons ! Après tout, n'oublions pas que même si nous ne sommes que des artistes de complément...

 

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Des quoi ?

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Des artistes de complément ! C'est le terme exact, syndical, et ça dit bien ce que ça veut dire, nous sommes des artistes, modestes certes, mais des artistes quand même, donc des créateurs, alors puisque personne ne s'occupe de nous, nous allons leur montrer de quoi sont capables de vrais professionnels...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Mais...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

C'est pas compliqué : un choeur, ça commente l'action, ça pose les vraies questions, ça éclaircit la situation...

LA MERE TRICOT

Moi, pour l'instant, j'ai rien compris...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Forcément, c'est le début... Je vais faire un essai...

Quel est cet océan sans eau ? Où sont parties les mers ?

Quel est ce sud de cocagne dont parlent nos héros ?

A vous... enfin à toi !

LA MERE TRICOT

A moi quoi ?

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

A toi de faire le choeur...

 

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Et moi, pendant ce temps là ?

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Tu fais comme moi ! On l'entoure, on fait corps avec elle... on fait choeur quoi...

LA MERE TRICOT

Ca n'a pas l'air facile facile...

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Vas-y !

LA MERE TRICOT

Ca n'a pas l'air facile facile facile pour eux...

Je me demande comment ça va bien pouvoir finir...

Je... je n'aimerais pas être à leur place...

 

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

A moi ! Nous sommes là, haletants et inquiets, chroniqueurs du destin !

Nous n'y pouvons rien mais nous sommes là quand même !

Nous sommes... nous sommes les artistes de complément !

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Tous ensemble !

CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Nous sommes les artistes de complément !

Anatole réapparaît sur la hauteur, suivi d'Elle, qui tire péniblement la carriole.

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Mais voici que revient le premier personnage...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Suivi de la jeune femme qui parlait dans son sommeil...

LA MERE TRICOT

Et d'une charrette !

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT + JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Chut !

 

ANATOLE

Il ne devrait plus être loin... Le brouillard se dissipe, heureusement... Si tu ne passais pas ton temps à rêvasser tu ne te perdrais pas... à cause de toi, on a failli rater un client...

Tu te serais vue, à te tortiller dans tous les sens sur la carriole en marmonnant des mots doux à l'homme de tes rêves ! Je me demande bien quelle tête i’ peut avoir, ton prince charmant... Après tout, si ça se trouve, c'est mon portrait craché...

 

ELLE

J'aime bien le brouillard... On se rend moins compte...

 

ANATOLE

Ca, évidemment, dans le temps c'était quand même plus gai... Il n'y avait pas que de la vase, la mer n'était jamais loin, il y avait des bistrots, on chassait les baleines, on jouait aux cartes, on lisait les journaux... Ah c'était autre chose, ça avait de la gueule ! La vie quoi ! Le moindre village grouillait de monde... et puis c'était l'expansion, les guerres, les conquêtes ! Il y avait comme un souffle, tu comprends... Oui c'est ça, il y avait du souffle...

(Il mime le souffle)

Ca t'amuse...

 

ELLE

Je ne sais pas, je n'ai pas écouté...

ANATOLE

C'est bien c'que j'disais : ça t'amuse de me laisser parler tout seul.

ELLE

Non.

ANATOLE

Ah ! Le voilà ! Allez réveille-toi mon garçon, j'ai quelque chose pour toi, quelque chose dans tes moyens bien entendu, mais vu tes moyens, c'est déjà un cadeau...

(Anatole secoue le voyageur qui ne peut plus réagir)

Merdaille il est mort !

Imbécile...  

(à elle)A cause de toi nous avons raté une occasion... Si jamais je ne ramène pas de client à madame Schloss... Je vois d'ici le tableau, gros comme une baleine !

Ici, on ne peut rien en faire, et pas question de le trimballer... Dans l'état où il est, il va puer très vite...

ELLE

Qu'est-ce que ça peut faire ? 

ANATOLE

Tu ne connais rien aux affaires, tais-toi et aide moi !...

(Il fouille le cadavre)

Il n'avait pas menti... Une montre, un couteau, de la ficelle, une gourde - avec toi, ça m'en fera deux ! - un peu d'eau croupie - c'est mieux que pas du tout - et une gamelle... Déshabillons-le... C'est pas terrible, mais une fois lavé et repassé, ça peut toujours servir... Tu vas te remuer, oui?

(Elle obéit et déshabille le cadavre sans entrain)

On fait sa délicate, maintenant ? Pourtant, t'en as déjà tâté, de l'homme, non ? Tu sais comment c'est fait, il me semble...

(il la laisse se débrouiller et examine chaque chose. Il secoue la montre.)

Ah ! La canaille ! Il a essayé de m'arnaquer, sa montre est arrêtée...

(Il fait rouler le corps derrière la hauteur)

Voyons ça... Tu as l'heure?

ELLE

Evidemment... (elle sort une grosse montre oignon qu'elle regarde rapidement et range aussitôt)

Il est bientôt...

 

ANATOLE

Bientôt quoi ?

 

ELLE

C'est difficile à retenir, ça change tout le temps...

(elle ressort sa montre qu'elle ne quitte pas des yeux cette fois)

Il est bientôt midi...

ANATOLE

BIENTOT midi ?!

 

ELLE

Midi moins cinq !

ANATOLE

N'oublie jamais d'être précise...

Il essaye de remettre la montre du voyageur à l'heure, mais il n'y parvient pas et la jette vers le cadavre.

ELLE

Je n'oublie pas.

ANATOLE

Je l'espère bien, ça fait partie de tes fonctions... Il ne faut pas rater le rendez-vous, sinon madame Schloss...  Et on n'aura rien à manger !

(Anatole, soudain absorbé, clappe plusieurs fois de la langue) 

J'ai faim ! 

 

ELLE

On campe là alors ?

ANATOLE

Tu as une autre proposition à faire ?

Temps. Elle regarde autour d'elle.

 

ELLE

Non.

 

ANATOLE

Je m'en doutais ! Allez hop au boulot !

Elle sort une nappe, installe un pique-nique. Anatole s'assoit, s'attache soigneusement un morceau de tissu infect  autour du cou en guise de serviette, etc...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Bon, apparemment, il y a un temps mort, alors on fait comme on a dit, hein ! Attention, un, deux, trois...

CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

(La mère tricot est surtout absorbée par son tricot, le jeune artiste de complément est un peu hésitant mais essaye de bien faire, seul le chef de choeur des artistes de complément est vraiment enthousiaste.)

Le pauvre voyageur a fini son voyage

Son corps qui roule se mêle au paysage

(Temps)

Mais quoi, nous sommes tous mortels !

 

LA MERE TRICOT

J'ai sauté une maille...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

C'est pour qui ?

LA MERE TRICOT

Oh, pour personne, pour m'occuper, on attend toujours tellement dans ce métier...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Ah bon... je croyais que c'était pour un enfant...

LA MERE TRICOT

Je connais pas d'enfant...  je varie juste les tailles, ça évite la routine...

CHEF DE COEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Bon, ben, j'commence à avoir faim, moi aussi, pas vous ?

 

Deux jeunes  hommes, Sem et Gabriel, entrent en tirant une carriole sur laquelle une femme, madame Schloss, et un autre jeune homme, Japhet, viennent visiblement de coucher ensemble. Tous portent de longs manteaux, comme Anatole.

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Mais voici que s'avance un nouvel équipage...

LA MERE TRICOT

Ca entre, ça sort...

MADAME SCHLOSS

Ahhh... mmmmh... C'est bien, mon poulet, tu tiens la grande forme ! La souplesse de l'anguille et le coup de reins de l'espadon qu'on tire de l'eau ! (Elle pioche un morceau de viande dans une boîte) Attrape, mon Japhet, tu l'as bien mérité ! (Elle le flatte de la main) Allez vas vite mon coco ! Gabriel, au rapport !

Japhet  descend de la carriole et prend la place de Gabriel aux brancards, tandis que celui-ci rejoint madame Schloss. 

 

GABRIEL

Tout de suite, madame Schloss !

 

MADAME SCHLOSS

Allez mon ange, surprends-moi ! Et vous autres, accélérez un peu, hein ! Allez au trot !

Les affaires avant tout !

 

Ils sortent. Les artistes de complément cassent la croûte. Le chef de choeur et la mère tricot partagent leur pique nique avec le jeune artiste de complément qui n'a rien prévu.

 

ANATOLE

Alors, ma chérie, quel succulent menu nous as-tu concocté aujourd'hui ?

ELLE

Ma chérie ?

 

ANATOLE

Oui, j'ai décidé d'être gentil, tu ne le mérites pas, mais un peu de fantaisie n'a jamais fait de mal à personne, ça rompt la monotonie du voyage...

ELLE

Ah bon.

ANATOLE

Ca ne te plaît pas ?

ELLE

Ben... "ma chérie", quand même...

ANATOLE

J'ai décidé d'être gentil, "grosse vache", ça n'est pas gentil gentil...

"Ma vache" peut-être...

ELLE

Si c'est ça, je préfère encore "grosse vache"...

ANATOLE

Tu m'emmerdes.

ELLE

C'est pas gentil, ça...

 

ANATOLE

J'ai plus envie. Qu'est-ce qu'on bouffe ?

ELLE

Des gâteaux secs... mais avec l'humidité...

ANATOLE

Quoi ?

 

ELLE

C'est tout ce qui reste... et encore va falloir se rationner...

 

ANATOLE

Cherche encore voyons !

 

Elle fouille la carriole; pendant ce temps, Anatole sort un morceau de viande racorni de ses poches et se met à le mâchouiller discrètement. Elle s'en aperçoit et se jette sur lui.

 

ELLE

Tu planques de la viande ? T'es vraiment dégueulasse !

Dégueulasse.

Dégueulasse...

ANATOLE

T.T.T.T.T....

 ELLE

J'en peux plus...

ANATOLE

Ne dis donc pas de bêtise, tu es plus jeune que moi ! Est-ce que j'ai l'air fatigué ? Et puis regarde-moi ce dos, ces bras, ces jambes, hein, tâte-moi ça si c'est ferme ! Ca pète la santé !    ( Il en profite pour la peloter ) Et cette dentition ? Elle est pas superbe ? Les jolies petites quenottes... les p'tites nonottes qu'on a envie d'lécher... ( Il essaye de l'embrasser mais elle se débat )

ELLE

Laisse moi ! Laisse moi !

ANATOLE

C'est quoi, cette nouvelle manie ? Il n'y a plus que la nuit qu'on peut te toucher, maintenant ?

ELLE

La nuit j'te vois pas !

J'vais m'en aller !

ANATOLE

Bon.

Tu vas aller où ?

ELLE (Réalisant)

Je sais pas.

ANATOLE

Evidemment, tu sais pas ! Moi je sais...

En faut pas plus pour faire un couple... Allez ! On remballe, tu mangeras plus tard, ça t'apprendra...

 

Elle se met à ranger. Anatole scrute l'horizon avec ses jumelles.

 

CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT (La bouche pleine)

Courage, courage,

un jour viendra,

petite fille,

où tu n'useras plus tes jolies mains

sur les brancards de l'infecte carriole

Un jour viendra,

petite fille,

où les derniers des derniers

seront au premier rang...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Dîtes donc, vous trouvez pas qu'on s'avance un peu ?

LA MERE TRICOT

Plus ça va, moins j'comprends !

 

ELLE

( Elle chante tristement tout en rangeant. Les artistes de complément font des grands signes des bras sans résultat à Anatole qui regarde de leur côté avec ses jumelles, puis haussent les épaules et se mettent à jouer aux cartes )

Qu'il est joli mon amoureux

Y'm'fait danser ça tangue un peu

C'est chaud c'est doux et c'est joyeux

Ca cogne au coeur

            Mais j'ai pas peur

Qu'il est joli mon amoureux

Je ne peux plus m'passer d'ses yeux

C'est comme sa peau ou ses cheveux

Ca m'manque au coeur

            Ca ça m'fait peur

Qu'il est joli mon amoureux...

ANATOLE

Mets une sourdine, s'il te plaît, à cette inepte scie... Tu n'as pas à te plaindre, tu aurais pu tomber plus mal, il n'y a pas que des beautés chez "Schliessen, Schloss, Geschlossen and CO", ah non ! Loin de là ! (Il rit tout seul) Tiens, l'autre pouilleux, là... Un nez comme une étrave, une peau de baleine, aussi grasse, aussi épaisse, les genoux vermoulus, le cul à la traîne comme un chien qui va crever, comment qui s'appelle çui-là déjà ?

Un jeune homme, Romain apparaît sur la hauteur. Long manteau, jumelles pendues au cou, sac en bandoulière, le nez en l'air. Elle l'aperçoit, tandis qu'Anatole continue à scruter l'horizon avec ses jumelles.

ELLE

Anatole !

ANATOLE

Certainement pas ! Ne dis donc pas de bêtises ! S'il s'appelait comme moi, je m'en souviendrais, et puis d'ailleurs, tu ne le connais pas...

ELLE

Un homme ! Un jeune homme... ( Elle le dévore des yeux )

ANATOLE

Ah non, ça suffit ! Je t'en prie ! Ne recommence pas avec tes hallucinations, ça devient pénible! La nuit, passe encore, mais en plein jour... Enfin, quand je dis "plein jour", faut pas être difficile...

ROMAIN

Bonjour... je ne fais que passer... je cherche la mer... vous savez où est la mer ?

ANATOLE

Ahhhh ! Putrailles !

ROMAIN

Je m'appelle Romain...

 

ANATOLE

Mon harpon ! Mon harpon !

 

ROMAIN

N'ayez pas peur, je...

ANATOLE

J'ai pas peur ! Mon harpon !

ROMAIN

Je cherche la mer... vous savez où elle est ?

ANATOLE

Ah ! La mer ?... Très bien, ça ! Très très bien... Mais la mer, ça ne se trouve pas comme ça, au coin de la rue ni sous le pied d'un cheval, mon garçon... D'ailleurs, faudrait déjà trouver un cheval ou une rue, hein ? (Il glousse)... Pensez donc, la mer... Faut savoir par quel bout la prendre... et je sais de quoi je parle, parce que moi, mon p'tit gars, quand j'avais ton âge, j'étais harponneur, alors tu vois, la mer... (il mime la mer devant les deux autres, médusés)

ROMAIN

Enfin, je veux surtout atteindre le Sud...

ELLE

(Très impressionnée) Vous savez comment on y va ?

ROMAIN

Bien sûr... Enfin je crois... Il paraît qu'il y a un bateau qui assure un service régulier... Le problème, c'est les formalités... Il faut avoir une identité convenable, des papiers... et un beau costume... Enfin... C'est ce que dit la rumeur...

ANATOLE

Alors là, mon gaillard, t'es un sacré veinard... Anatole, représentant ! "Maison Schliessen, Schloss, Geschlossen and CO"... Tu en as sans doute déjà entendu parler ?

ROMAIN

Heu... Sans doute oui...

ANATOLE

(Très excité ) Une maison in-ter-na-tio-nale ! C'est-à-dire implantée partout, et habilitée bien entendu à délivrer identités, papiers et beaux costumes, (il glousse) Fondée en... Je ne sais plus très bien quand, mais en tous cas, ça a fait date... Depuis la mort de ses associés, c'est madame Schloss qui la dirige toute seule... Madame Schloss, ça te dit quelque chose, ça, non? Une poigne de fer dans un gant d'acier clouté ! (Il glousse) Nous vendons tout ! Absolument tout ! Et c'est bien normal, puisque tout s'achète... Evidemment, nous nous changeons pour traiter avec nos clients... Là, tu nous as pris au dépourvu dans nos costumes de voyage...

( A Elle ) Sors les redingotes, voyons !

(A lui) Il faut tout lui dire ! Non non, ne prends pas sa défense, je suis déjà trop faible avec elle! Ce n'est pas que j'aie toujours raison, évidemment, mais je n'ai pas souvent tort... ( Il lui montre les redingotes ) Voilà, superbe qualité, comme tu peux le constater, touche... si si, touche... Fournies par la maison, et le reste est à l'avenant... à condition d'avoir du répondant bien entendu...

Silence

Tu as quelque chose à échanger ?

ROMAIN

Ah oui... Oui bien sûr... Mes jumelles... ( il hésite un instant ) et puis ma boîte à musique ( il sort une boîte ressemblant assez à un vieux moulin à café )

ANATOLE

Ca fait quel genre de musique ?

ROMAIN

Ca dépend de qui tourne la manivelle... quand c'est moi, ça fait ça :

Il tourne la manivelle et on entend une musique qui pourrait être un tango polonais, mais joué aux grandes orgues.

ANATOLE

Ca me donne envie de dire la messe !

ELLE

Oh non !

ANATOLE

J'ai le droit ! Quand j'étais harponneur, c'était moi qui la disais sur le bateau... Comme quoi j'avais déjà la fibre du représentant... Je peux essayer ?

ELLE

Oh non !

ANATOLE

Pas la messe, tête de flaque, son machin à musique !

ROMAIN

Tenez !

Anatole prend la boîte à musique et tourne la manivelle: aucun son n'en sort. Etonnement général. Romain reprend l'engin et le fait de nouveau fonctionner: on entend le tango polonais. Anatole lui arrache quasiment la boîte des mains et essaye une nouvelle fois: toujours le même silence. Il tend la boîte à Elle.

ANATOLE

Essaye, toi !

Elle se cache les mains derrière le dos et secoue la tête, effrayée.

 

ROMAIN

Si ça lui fait peur, il vaut peut-être mieux ne pas insister, monsieur Anatole... Je veux dire, on ne sait pas... ça pourrait être très pénible à entendre...

ANATOLE

Oui, enfin, de toute façon, musicien, c'est un métier... et à propos de métier, les affaires avant tout !

(A elle:) Allez!

(Ils  enfilent leurs redingotes )

Ouf ! Elles n'ont pas bougé... J'ai toujours peur qu'elles se gâtent avec l'humidité... Un rien m'habille, tu ne trouves pas ? Mais comment fais-tu pour être aussi gourde !

(Au fur et à mesure qu'il parle, il en profite de nouveau pour la peloter un peu)

Tiens-toi droite voyons, allez rentre le ventre, serre les fesses, sors la poitrine... Attends!

(Il prend dans la carriole des piles de papiers, de longues bandes, pliées en accordéon)

Voilà, essaye de marcher et de garder ça en équilibre sur ta tête, allez, sans les mains !

Une bonne représentante doit avoir un port de reine... (La pile tombe)

(A Romain) Si c'est pas malheureux ! Autant essayer d'apprendre le tango à un cachalot...

( A elle ) Regarde bien et prends-en de la graine !

(A Romain: ) Pour faire l'article, je préfère vouvoyer, c'est plus professionnel...

Cher monsieur, vous avez frappé à la bonne porte, si je puis m'exprimer ainsi... Les compagnies maritimes ont besoin de savoir à qui elles ont affaire, or, ne le prenez pas en mauvaise part, vous ne ressemblez à rien, c'est à dire à tout le monde ! Comment voulez-vous qu'on ne se méfie pas ? Heureusement, la maison "Schliessen, Schloss, Geschlossen and CO" vous propose un éventail d'identités de premier choix : ( Il place les différents costumes au fur et à mesure sur Romain, et des piles de papiers tout autour de lui) Costumes, postiches et papiers, tout est compris ! Admirez le réalisme !

 (A elle:) Allez remue-toi morte-fente ! Et tiens toi droite, comme je te l'ai montré ! ( Elle prend une pile de papier qu'elle place sur sa tête, comme Anatole lui a montré à l'instant. Romain la regarde ahuri, Anatole écarte les bras en signe d'impuissance )

ELLE

(Dans le même temps, se prenant au jeu ) Admirez le réalisme !

ANATOLE

Amiral en retraite avec galons !

ELLE

Avec galons !

ANATOLE

Moustache blanche et culotte de peau !

ELLE

(Hurlant) Chirurgien du bord !

ANATOLE

Oui ! Stéthoscope, thermomètre et caducée ! On a toujours besoin d'un médecin à bord d'un bateau, et pourvu qu'on n'aggrave pas les choses, n'importe qui est capable de s'en tirer, il suffit d'un peu de bon sens, et de parler doucement pour qu'on ne vous comprenne pas bien !

ELLE

(Très près de Romain)

Tout doucement tout doucement tout doucement...

ANATOLE

Bon ! Ca suffit, toi ! Nous avons aussi l'avocat et sa robe, l'homme d'affaires et son attaché-case, le fonctionnaire, le plombier... pas plus compliqué que le médecin, tout ça... Alors, qu'est-ce qui vous tente ?

 

ROMAIN

Ben... Comme ça, c'est difficile à dire... J'ai besoin de réfléchir, vous comprenez... ça sera mon identité...

ANATOLE

J'aurais dû m'en douter ! Eh ben y réfléchira en route alors ? Parce que nous, on n'a pas que ça à faire, le temps presse !

(A Elle : ) D'ailleurs où en est-il ?

ELLE

(Elle sort sa montre ) A midi moins cinq...

ANATOLE

Midi moins cinq ? Mais c'est impossible ça ! Montre-moi ta montre !

Elle est arrêtée ! Putrailles !

ELLE

J'ai... j'ai oublié de la remonter... Tu n'as qu'à t'en occuper, toi aussi...

ANATOLE

(Fonçant sur elle, tandis que Romain s'interpose ) Quoi ? Salope, va ! Pouffiasse ! Tu mériterais que j'te crève ! Que j'te crève, tu entends ? Merdasse va ! Grosse vache !

ROMAIN

Oh hé ho, du calme, hein ! 'tention, là, hein ! Oh !

ANATOLE

( Le jugeant plus fort que lui ) On prend la défense des dames ? C'est bien ! C'est d' ton âge... Je me suis laissé emporter... ça arrive, non ?

Comment on va faire, maintenant ? Avec ces saloperies de nuages on voit même pas l'soleil...

ROMAIN

Je l'ai, moi, l'heure... ( Il sort la même montre qu'elle) Il est midi trente...

ANATOLE

Ah ! Voilà quelqu'un de précis, ça fait plaisir à voir...

ELLE

( Déçue, à Romain) Ah bon ? Vous aussi ...

ROMAIN

C'est pour le bateau... une fois que je l'aurai trouvé, je ne voudrais pas rater le départ...

ANATOLE

Eh ben justement ! Foutons le camp !

(A Elle : )Tu as remis ta montre à l'heure, toi ?

(A Romain: ) Faut tout lui dire !

( Montrant la carcasse ) Et attention aux arêtes !

ROMAIN

C'est pas des arêtes... Heu... je veux dire... Les baleines, c'étaient pas des poissons, c'étaient des mammifères comme nous...

 

ANATOLE

Et alors ? C'étaient des mammifères qui puaient l'poisson ! (A Romain : ) Dis donc, à propos, tu as de quoi manger, toi ?

ROMAIN

Oh oui ! J'ai même assez de gâteaux secs pour nous trois... si on n'est pas trop loin de la côte...

ELLE

Si mon compte est juste depuis qu'on voyage ensemble... et si il ne se trompe pas sur la distance entre là où il m'a trouvée et là où on va... on est encore assez loin !

 

ANATOLE

ASSEZ loin ?

ELLE

Cent kilomètres !

ANATOLE

En effet !

ELLE

Quoi "en effet" ?

ANATOLE

Je le savais ! C'était pour voir si tu comptais correctement les kilomètres ! N'oublie pas que tu dois ...

ELLE

Je sais !

ANATOLE

Il y a des moments où on ne le dirait pas, il y a des kilomètres entiers que tu as l'air de ne pas voir passer...

(à Romain ) Elle dort en marchant, elle parle en dormant, elle pleure en ... oui, enfin... Allez ! En route mauvaise troupe !

ROMAIN

(A Elle qui a rechargé la carriole et a pris place entre les brancards : ) Je peux vous... je peux t'aider ?

ELLE

Oh non ! Je préfère pas...

(tout bas, pour elle-même, tandis qu'il s'éloigne) T'es plus joli comme ça ...

Elle, Anatole et Romain descendent au pied du monticule.

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Bon sang ! Je crois qu'c'est à nous !

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

J'allais gagner !... On n'a qu'à finir la partie, de toute façon, tout le monde s'en fout... Et puis moi j'ai décroché, on peut pas à la fois être au jeu et à la parlote...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Et la conscience professionnelle ?

LA MERE TRICOT

Non seulement ça n'a ni queue ni tête, ç't'affaire, mais en plus c'est vulgaire, tous ces gros mots... je préfère l'opéra, c'est plus propre...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Ca fait partie du personnage d'Anatole, apparemment c'est quelqu'un d'odieux, et...

LA MERE TRICOT

C'est pas l'problème, on peut être un odieux personnage et parler proprement !

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Bon...

Les filles du destin, de leurs doigts implacables...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Où ça, des filles ?

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

C'est pour faire joli...

Les filles du destin, de leurs doigts implacables

Tissent patiemment l'intrigue irrévocable

LA MERE TRICOT

Irrévoquoi ?

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

C'est pour la rime...

L'amour pourra-t-il naître dans ce désert de vase ?

L'amour...

Grondement sourd au lointain.

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

J'ai pas fini...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Te fatigue pas, papy... A moi d'jouer !

Grondement plus long. La nuit-pénombre enveloppe Anatole, Elle et Romain.

 

ANATOLE

Ca recommence... ça gagne on dirait...

ROMAIN

On n'a qu'à continuer à avancer...

ANATOLE

En pleine nuit ! On est sûr de se perdre, sans parler des ravins ! Les grandes failles océaniques, t'en a jamais entendu parler ? Et puis je suis plus un jeune homme, moi, j'en peux plus... Couchons-nous !

Il s'allonge et s'enroule dans son manteau. Elle et Romain restent debout, fascinés, face à face. Temps. Anatole se retourne.

 

ANATOLE

Qu'est-ce que j'viens d'dire !?

ELLE

(Faisant une révérence comme une petite fille ) Bonne nuit quand même monsieur Romain...

ROMAIN

Bonne nuit...  comment... comment tu t'appelles ?

Silence. Panique chez Elle et Anatole.

 

ELLE

Je sais pas...

ANATOLE

Ben merde ! Moi non plus...

ELLE

Personne me l'a jamais demandé... J'ai dû oublier...

ROMAIN

Pour vous parler, vous faites comment ?

 

ANATOLE

Oh, je l'appelle "gross"... heu..

"ma chérie " !

ROMAIN

Ah...

ANATOLE

Oui !

Ils s'installent pour la nuit. Romain, un peu à l'écart. Il a posé son sac à côté de lui. Nuit-pénombre.

 

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Non non non non, tu peux plus en avoir, tu viens de couper !

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Chut !

Anatole ronfle déjà. Elle se relève, s'approche de Romain, le regarde un instant: lui aussi s'est endormi. Elle frissonne puis va prendre la boîte à musique dans le sac du jeune homme. Elle s'éloigne un peu et, curieuse et inquiète, tourne  tout doucement la manivelle. On entend la musique de sa chanson de tout à l'heure : "Qu'il est joli mon amoureux". Noir sur eux.

Aussitôt, la carcasse toute rafistolée d'un paquebot, apparaît, glisse sans bruit et vient masquer Anatole, elle et Romain. Les artistes de complément s'arrêtent de jouer. Madame Schloss, toujours sur sa carriole, surgit devant la carcasse avec ses trois garçons.

 

LA MERE TRICOT

Houuuu, qu'est-ce que c'est que c'bazar ?

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

A mon avis, là, il doit y avoir une ellipse...

LA MERE TRICOT

Je vois pas l'rapport avec la lune...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Une ellipse, pas une éclipse ! Une ellipse c'est quand on passe à autre chose sans transition, comme ça : (il claque des doigts) pour l'effet dramatique, ou parce que la pièce est déjà assez longue...

Les "garçons" de madame Schloss ont retiré leurs manteaux. Dessous ils portent des tenues de marins d'opérette. Un gros phono à manivelle, sur une petite carriole qui porte aussi les ustensiles de nettoyage, leur permet d'être accompagné d'un air de comédie musicale pendant qu'ils nettoient la carcasse avec de longs balais tout en exécutant une chorégraphie burlesque: l'un met les pieds dans deux seaux et fait des claquettes avec, les deux autres s'assomment avec leurs balais etc...

 

MADAME SCHLOSS

Allez hop, au boulot ! Du nerf et de l'huile de coude ! Faut qu'ça brille de partout ! Briquez-moi ça de la poupe à la proue, c'est pas l'moment de jouer les mollusques ! Hop hop hop hop hop hop ! Faut qu'ça soit propre et rutilant, pimpant comme une guinguette ! Mais attention : classe in-ter-na-tio-nale !

N'oubliez pas : faut qu'on leur en mette plein la vue...

Faîtes chauffer les chaudières, y'a des cheminées, faut qu'ça fume ! Du panache ! Qu'on puisse les voir de loin!

Gabriel ! Un cigare !

Faîtes un essai avec la sirène ! (Son pitoyable)

Elle est encore désaccordée ! Arrangez-moi ça vite fait bien fait !

Et qu'ça saute ! Dans la joie et la bonne humeur... De la gaieté ! De l'insouciance !

N'oubliez pas qu'ici, c'est la fin des soucis ! Le quai du grand départ ! On appareille pour le Sud! Le pays des merveilles ! Flonflons et fanfare ! Carnaval et paillettes ! Mais attention: du style! De l'élégance! Et en cadence les p'tites fesses, mes p'tits matelots ! C'est la samba du bas du dos !

Pas dégueulasses ces cigares au varech...

Et maintenant le balais des balais ! Le tango des seaux ! Le fox-trot des brosses...

Tout le monde sur le pont ! Pare à virer nom de Dieu !

Noir.

 

 LA MERE TRICOT

C'est fini ?

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Non non, ça m'étonnerait...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

A tous les coups, c'est l'entracte !

LA MERE TRICOT

J'ai une de ces envies de faire pipi...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

On va essayer de trouver quelqu'un... Hummm ... (Pressé)

Quel est ce mystérieux vaisseau

Qui attend nos héros ?

Serait ce l'arche des légendes ?

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

(Très fier de lui)

Ou une galère ? On se l'demande !

Bon allez, on y va !

Ce n'est pas l'entracte. La lumière revient, les artistes de complément sont sortis. Restent les deux pliants et leurs petites affaires. La carcasse de bateau a disparu.

Au fond: horizon blafard, et lointains squelettes de baleines; devant: un petit cimetière sans pierre ni signe, sur le renflement des tombes, sauf sur l'une d'elles, où se trouve plantée une ancre de marine.

Anatole, Romain et Elle se tiennent  debout derrière les tombes, immobiles.

 

ANATOLE

Qu'est-ce que ça fout là, ça ? Ca n'était pas là, la dernière fois...

ROMAIN

Peut-être...

ANATOLE

Quoi ?!

ROMAIN

Peut-être qu'on est perdus...

ANATOLE

T.T.T.T. ! Je sais où j' vais, moi ! C'est récent, c'est tout...

ROMAIN

( Désignant l'ancre de marine ) Et ça, c'est quoi ?

ANATOLE

L'ancre d'un bateau... le type là-dessous devait être marin... comme moi j'étais harponneur... 

Il a voulu qu'on s'en souvienne...

(A elle:) Si je meurs avant toi, "ma chérie", tu n'auras qu'à me planter mon harpon sur le ventre... Mais pas avant, hein ! Allez ! Aide-moi ! Reste pas plantée là comme une grosse vache, y a rien à voir passer !

Il se met à creuser. Les autres le regardent, Romain effaré, Elle gênée.

ANATOLE

Qu'est-ce que vous avez à me regarder comme ça, avec des yeux de poissons morts ?

ROMAIN

Pourquoi... pourquoi vous... pourquoi tu veux creuser, c'est des tombes, non ?

ANATOLE

Tu ne t'es jamais demandé où on les trouvait, les beaux costumes ? Tu crois qu'il y a encore des magasins ? Des petits tailleurs pittoresques ?

Dans les ruines et les cimetières, il y a tous les styles et toutes les tailles ! Bien lavé, bien repassé, qui pourrait dire d'où ça vient ? Evidemment, sur le coup, c'est pas très agréable, mais qu'est-ce qu'il y a d'agréable, hein ?

Silence

Mais je l' dégoûte ma parole ! Tu seras pourtant bien content d'avoir un beau costume pour pouvoir embarquer !

Putrailles ! C'est toujours comme ça... La marchandise on en veut bien, on en bouffe, on s'en fout plein la lampe, mais on veut surtout pas savoir d'où ça vient, ni comment c'est venu...

Et toi aussi tu fais ta dégoûtée ? Ca te gêne, devant monsieur ? ( A Romain) Pourtant y a pas plus agile qu'elle pour déboutonner les cadavres ! Moi j'ai des gros doigts gourds, mais elle: une vraie princesse ! On dirait qu'elle a fait ça toute sa vie... (A elle) Alors, tu t'y mets ou tu continues à faire ta coquette ?

ROMAIN

Je vais l' faire !

Elle n'a qu'à se reposer un peu...

ELLE

Non !

Non non, il a raison... j'ai l'habitude...

ANATOLE

Eh ben dîtes donc...  En voilà des amabilités...

Si on s'y met tous, ça ira plus vite, allez !

ELLE

(A Romain ) Attends !

Elle prend son écharpe et s'en sert pour recouvrir la bouche et le nez de Romain.

 

ANATOLE

Le plus important, c'est de rester concentré sur ce qu'on a à faire... Ne pas regarder les visages, surtout... Une fois qu'on prend garde à ça, ça pue toujours, mais c'est pas pire que le reste...

ELLE

( A Romain ) Ils n'y peuvent rien, eux, si ils puent... Faut pas leur en vouloir...

 

Tous déterrent et déshabillent les morts. Romain a un haut-le-corps et se retourne pour vomir. Silence. Elle se lève pour aller vers Romain, mais Anatole la retient, ils s'affrontent du regard.

 

ROMAIN

Ca va aller... Il faut que je m'habitue, c'est tout...

Il se remet à déterrer les morts et à les déshabiller tout en chantonnant pour se donner du courage.

ROMAIN

Et la mer retrouvée

Nous fera traverser

Lavera notre crasse

Effacera nos grimaces

Il déterre un cadavre  d'enfant. Nouveau haut le corps. Il continue.

Me laiss’ra dénudé

Dans le milieu des sables

Une pierre nichée

Insouciante et friable

Dans le tamis du vent

Je serai chanson douce

Un' rim' simple d'enfant

Qui ne sait pas qu'il pousse

Et la mer retrouvée

Nous fera traverser...

 

ELLE

C'est vraiment si joli que ça, le Sud ?

ROMAIN

Je crois, oui...  enfin j'espère... Je crois, oui.

Et puis c'est grand !

ANATOLE

Ici aussi c'est grand !

ROMAIN

C'est vide...

ELLE

Et là-bas, c'est plein de quoi ?

ROMAIN ( Encore pour se donner du courage )

Oh... de gens, d'abord... Et puis de soleil surtout... Quand il y a de la brume, elle est chaude, lumineuse, elle n'est pas glacée comme ici, elle ne colle pas à la peau, elle ne pue pas... elle est propre...

J'ai trouvé un vieux livre de géographie dans une ruine... Je passais mes journées avec... Oh, il n'y avait pas beaucoup d'illustrations... des dimensions surtout : énormes ! Chez moi, je veux dire, quand j'étais enfant, tout était tout p'tit, serré, tellement serré qu'on parlait jamais vraiment à voix haute, on chuchotait... Alors c'est ça qui m'a plu, d'abord : l'énormité... Des centaines de mètres de pluie chaude en déluge, et en même temps, pas bien loin, des siècles de sécheresse, avec leurs terres craquelées qui finissent par partir en poussière, des lacs comme des océans, et des chutes d'eau comme des montagnes... "Les chutes Isabelle", c'est à cause d'une reine qu'on les a appelées comme ça... c'est les plus impressionnantes: cinq cent cinquante mètres de haut ! Vingt-huit mille mètres cubes d'eau par seconde...

ANATOLE

Au moins, ça, c'est de la précision, (à elle) prends-en de la graine...

ROMAIN

Oh, bien sûr, il y en a des plus hautes, des plus puissantes, mais généralement, elles sont en escalier, et seulement saisonnières...

ANATOLE

Oh, alors ! Ca vaut pas la peine d'en parler...

ELLE

Qu'est-ce qu'il y a d'autre encore ?

ROMAIN

Des forêts monstrueuses, avec des arbres comme des maisons... D'ailleurs, c'est sûrement dans un arbre comme ça que j'habiterai quand je serai là-bas... Des lianes, des fruits... de gros fruits lisses de toutes les couleurs, avec une chair tellement juteuse qu'on les boit presque autant qu'on les mange... et puis qui poussent tous seuls ! Faut juste se baisser pour les ramasser, ou se hisser sur la pointe des pieds pour les cueillir... Des fruits comme vous n'en avez jamais mangé !

ANATOLE

C'est ça ! Fais nous envie...

ROMAIN

Les tombeaux ressemblent à des palais... Les morts n'y pourrissent pas… Ils ont l'air de dormir...

 

ANATOLE

Précis, mais bavard !

ROMAIN

Les marchands... on dirait des princes ! Ils traversent le pays sur des animaux tellement fiers qu'ils n'ont jamais l'air d'avoir soif... Et puis il y a les sorciers !

ANATOLE

Plus on est de fous, plus on rit ! Qu'est-ce qu'il pue, celui-là... le costume est incrusté dans le corps, on pourra pas l' récupérer...

ELLE

C'est quoi, un sorcier ?

ROMAIN

Un homme capable de faire tomber la pluie... de rendre la terre et les femmes fertiles, de guérir les maladies des hommes et des bêtes... parce qu'attention, là-bas, les maladies aussi sont énormes: les yeux peuvent éclater comme des cloques à force de soleil, les jambes enfler comme des troncs... Un sorcier, c'est quelqu'un qui sait chanter, et qui danse... Qui peut jeter des sorts, transformer des animaux en hommes, et des hommes en bêtes, ou bien faire fuir la peur comme on fait s'envoler des oiseaux, enfin comme on faisait avant... quelqu'un qui raconte des histoires anciennes, et qu'on craint, qui a des peintures flamboyantes sur le visage, quelqu'un qui a des nouvelles des morts... Et puis surtout,  là-bas… on est à l'abri !

ANATOLE

Tu pourrais faire un bon représentant...

ELLE

(A Anatole, soudain violente) Pourquoi tu m'as jamais dit que c'était comme ça, le Sud ?

ANATOLE

Parce que j'ai jamais étudié la géographie !... Et puis qu'est-ce que ça peut t' faire ? C'est pas un pays pour une femme seule, surtout aussi peu dégourdie que toi ! Même au paradis, faut être capable de se débrouiller !

ROMAIN

Mais vous... tu pourrais l'emmener... tu n'as pas envie d'y aller ?

ANATOLE

J'ai une situation, moi, représentant, maison "Schliessen, Schloss, Geschlossen, and CO" ! Et puis, il faut bien qu'il y en ait qui se dévouent, sinon comment vous feriez pour trouver le bateau, pour avoir costumes, identités, et tout le bazar, vous autres, messieurs les grands voyageurs ? Ca cause, ça cause, mais c'est tout c'que ça sait faire... J'fais au moins trois cadavres pendant qu'il en finit pas un... Allez on charge et on y va ! On a encore de la route !

ROMAIN

On les réenterre pas ?

ANATOLE

Pour une fois qu'ils peuvent se dégourdir un peu les jambes, tu vas pas les priver d'sortie, non... Mais par contre, si t'as la vocation, j'ai un beau costume de croque-mort en réserve... Non ? Va quand même falloir que tu fasses ton choix, tu sais...

 

Noir. Les artistes de complément reviennent à leur place en s'éclairant avec un briquet.

 

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Vous arrêtez pas brusquement comme ça !

LA MERE TRICOT

Pas trop vite ! J'y vois rien, moi, c'est tout noir...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Non seulement on n'a trouvé personne, mais en plus on s'est perdus ! Je commence à en avoir ma claque, moi, tant pis pour le cachet !... et puis ça pue, vous trouvez pas ?...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Ca faut avouer, il y a une drôle d'odeur...

LA MERE TRICOT

Oh oui, ça sent pas bon !

 

Elle sort un petit flacon et vaporise autour d'elle.

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Ca va pas, non ?

La nuit-pénombre laisse apparaître Anatole, Romain et Elle. Le cimetière n'est plus en vue. Anatole est allongé. Il ronfle. Elle est penchée sur lui et le surveille.

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Merde ! Ca recommence, on est coincé !

 

Elle revient vers Romain qui s'est installé à l'écart. Elle s'assoit à ses côtés. Ils chuchotent.

 

ROMAIN

Tu... tu es sûre qu'il dort...

 

ELLE

Il ronfle comme un cachalot... (elle rit )

Je sais même pas ce que c'est... je finis par parler comme lui à force d'entendre ses histoires de harponneur...

Vivement qu'on arrive, Romain...

Parle-moi encore du Sud... Sois gentil...

Il lui chuchote quelque chose à l'oreille.

Tu me fais rire

ROMAIN

Tant mieux...

ELLE

J'ai froid...

ROMAIN

Pense au Sud, là bas, tu n'auras plus jamais froid.

ELLE

On est encore ici...

Il la prend dans ses bras.

 

ELLE

Tu crois que ça sera vraiment aussi bien que tout c'que tu racontes ?

ROMAIN

Il ne faut pas en douter... heu... ( il rit ) Dis donc, faudrait quand même que t'aies un nom... Comment t'aimerais t'appeler ?

ELLE

Je sais pas... Je préfère que tu choisisses...

ROMAIN

D'accord... Je vais y réfléchir.

Tu as peut-être froid, mais... heu... tu es drôlement chaude...

ELLE

Tu me fais rire...

ROMAIN

Tu me l'as déjà dit...

Ils s'embrassent.

 

ELLE

T'as bon goût, toi...

J'ai peur qu'il m'empêche de partir avec toi...

ROMAIN

Tais-toi. Il ne faut plus avoir peur, maintenant... je l'empêcherai de t'empêcher... Dommage que tu ne saches pas aller au bateau toute seule, on partirait tout de suite...

ELLE

Tu m'as déjà dit ça la nuit dernière... Je n'ai jamais vu le bateau, c'est la première fois qu'il y revient avec moi... Ca fait juste quelques mois qu'il m'a prise avec lui... mais j'ai l'impression que ça dure depuis toujours...

Tu serais venu me voir, l'autre nuit si j'étais pas venue ?

ROMAIN

Euh, oui, bien sûr... Peut-être pas l'autre nuit, mais oui, j'aurais sûrement fini par venir...

Et il ne t'a jamais proposé de partir pour le Sud ? Comme cliente...

ELLE

Non... Pourtant il avait peur de revenir bredouille et que madame Schloss le punisse... mais bon, je tire sa carriole, je compte les kilomètres... et il pouvait me prendre comme il voulait, alors...

Tu vas vraiment m'emmener ? C'est pas seulement pour faire comme Anatole ?

ROMAIN

Je m'appelle Romain...

Anatole grogne et se retourne. Romain s'écarte d'elle aussitôt, mais Anatole dort toujours. Elle se  rapproche de nouveau de Romain.

 

ELLE

Tu sais, faudra peut-être le tuer pour qu'il me laisse partir...

 

Silence gêné.

ROMAIN

Quand je suis arrivé... Anatole parlait de tes "hallucinations"... Tu as des... "zhallucinations" ?

 

Temps. Elle prend une grande inspiration.

 

ELLE

Quand il me prenait, il enfonçait ses ongles dans ma peau, il me parlait dans la bouche comme si il avait voulu me faire avaler ses mots, me les faire manger, mais ils puaient ses mots, sa peau, ses cheveux, les poils gris sur sa poitrine, le petit bâton tordu qu'il me rentrait dans le ventre, tout ça puait, il puait tout entier... Et ses yeux jaunes, pleins de sang, qui lui sortaient de la tête, ils puaient aussi... Alors quand il me laissait dormir, je voulais tellement que quelqu'un vienne et m'emmène, quelqu'un que j'aurais vraiment envie de suivre, que je finissais par le voir arriver... Et puis Anatole me réveillait...

Temps.

Depuis que tu es là, il n'a pas essayé de me toucher une seule fois... C'est pas normal... Il me fait peur...

Vivement qu'on arrive au bateau, Romain...

ROMAIN

Mais pourquoi tu restais avec lui ?

ELLE

Je savais pas où aller...

ANATOLE (il marmonne dans son sommeil)

Elle va plonger !... Plus vite !...

Elle se précipite aussitôt vers lui, tandis que Romain fait semblant de dormir. Elle n'a pas le temps de s'allonger, Anatole se redresse et se réveille.

 

ANATOLE

AHH... Elle... elle a plongé...

Qu'est-ce que tu fais debout ?

 

ELLE

Tu m'as fait peur...

ANATOLE

La baleine aussi avait peur... On était vraiment passé tout près, j'avais vu son oeil, un tout petit œil, perdu dans la masse monstrueuse, un oeil tout seul... de l'autre côté du corps, l'autre oeil regardait l'horizon libre, mais celui là il me regardait moi... je te jure qu'il avait peur cet oeil, alors je l'ai crevé avec mon harpon... l'autre oeil a dû se demander ce qui arrivait... Elle a plongé,  elle voulait venir sous la chaloupe et nous envoyer mourir... mais les remous de son plongeon nous ont ramenés loin d'elle... les gars forçaient sur les rames... Le revoilà, le dos luisant ! Hardi les gars ! La baleine en colère était pleine de harpons, d'autres baleiniers l'avaient chassée, une vraie pelote d'épingle ! Mais c'est mon harpon qui l'a touchée à mort... Le filin se dévidait à toute vitesse, les gars l'arrosaient pour qu'il ne prenne pas feu, moi je ne la quittais pas des yeux...

On l'a amarrée à bâbord du bateau, on a commencé à la découper, debout sur le corps avec des longs couteaux bien aiguisés... on balançait les blocs de chair et de graisse sur le pont, ça tombait avec un grand bruit mat, tout de suite à fondre à la marmite...

Et puis l'oeil que j'avais pas crevé s'est ouvert...

Putrailles, la graisse que ça rend ces bêtes là, tu peux pas t'imaginer...

 

Noir sur eux.

 

LA MERE TRICOT

(Elle a repris son tricot et chante. Le jeune artiste de complément s'est endormi. Seul le chef de choeur suit encore vraiment.)

Ne pleureu pas Janne-etteu

Nous te mari-e-rons

Nous te mari-e-rons...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Heu... si je puis me permettre... cela ne me semble pas très approprié... (au jeune:)

Réveille-toi, voyons !

LA MERE TRICOT

C'est p't'êt' pas très approprié, mais en tout cas, c'est toujours plus propre que toutes leurs cochonneries ! On peut se distraire avec des jolies choses, quand même !... Moi, quand j'ai commencé à travailler, par exemple...

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Oui, enfin, moi, je verrais plutôt quelque chose comme...

Courage, courage,

un jour viendra,

petite fille...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT (il bâille)

On l'a déjà dit, ça !

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Si tu m'avais laissé finir, tu te serais aperçu qu'il y avait une variante !

Courage, courage,

un jour viendra,

petite fille

où tu pourras partir vers d'autres matins

loin des bras repoussants de l'infect Anatole !

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

N'empêche, c'est pas normal qu'on n'ait trouvé personne...

J'en ai marre de poireauter en bord de scène... Tu parles d'artistes !

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

C'est le triste lot des artistes de complément...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Oui, ben chez moi, c'était pas une vocation, je voulais être cascadeur...

Les films d'action, les bagarres, les westerns, les poursuites en bagnoles...

LA MERE TRICOT

Oh oui, c'est bien, ça ! J'aime bien, moi les cascades... Ca c'est du spectacle !

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Ben oui, mais je fais d'l'asthme...

LA MERE TRICOT

Je vais te tricoter une écharpe !

Elle détricote le tricot qu'elle avait commencé.

Lumière sur la carcasse de bateau. Une passerelle mène à l'intérieur, mais pour l'instant la porte est fermée. Musique de fête, sirène de bateau...

Des émigrants et des représentants attendent l'arrivée de madame Schloss. Chaque émigrant porte une pile de papiers. L'émigrant 1 est habillé en dompteur, l'émigrant 2 en pompier, et sa compagne en hôtesse de l'air. Les représentants sont en redingotes.  Brouhaha. Au début l'émigrant 2  essaye de poser sa question, mais il est interrompu à chaque fois par l'émigrant1.

 

EMIGRANT 2

Dîtes...

 

EMIGRANT 1

On ne voit pas la mer...

REPRESENTANT 1

C'est normal, on la voit mieux du bateau...

EMIGRANT 1

Ca n'a pas l'air tout neuf tout neuf...

REPRESENTANT 2

Ca devrait vous rassurer : qui saurait construire un bateau comme ça au jour d'aujourd'hui ? Vous n'avez pas l'air content de partir...

 

EMIGRANT 1

C'était mon pays...

Vous êtes sûr que le costume... ?

REPRESENTANT 2

Il vous va comme un gant...

EMIGRANT 2

Excusez-moi de vous demander ça encore une fois, mais... vous nous garantissez bien que là-bas...

REPRESENTANT 1

Aucun problème ! Ils n'attendent que vous, "là-bas"...

REPRESENTANT 2

A condition d'être en règle, bien entendu...

EMIGRANT 2

(A sa compagne:) Tu tiendras le coup ? On a de la chance tu sais ! On allait crever de faim quand on les a rencontrés... Ca pourra plus nous arriver dans le Sud, c'est plein de bonnes choses à manger, pour tout le monde... On sera enfin à l'abri... Tu te rends compte ! Plus de pillards, plus de massacres... Tous ces morts... On laisse ça derrière nous, et la vase avec ! (Il rit) Notre bébé ne pourra jamais s'imaginer comment ça pouvait être moche !

 

REPRESENTANT 1

Quel bébé ?

 

COMPAGNE DE L'EMIGRANT 2 (la main sur son ventre très légèrement arrondi)

Là...

REPRESENTANT 1

Mais vous m'l'avez pas dit !

 

EMIGRANT 2

On ne pensait pas que c'était important...

REPRESENTANT 1 (Il jette un coup d'oeil pour vérifier que madame Schloss n'arrive pas, et entraîne le couple à l'écart. Il parle bas, en vérifiant de temps en temps que madame Schloss est toujours absente.)

Va falloir payer un supplément !

EMIGRANT 2

Mais on vous a déjà tout donné...

REPRESENTANT 2 (Qui s'est rapproché et montre une bague à l'un des doigts de la jeune femme)

Et la bague, là ?...

COMPAGNE DE L'EMIGRANT 2

( Elle essaye de retirer sa bague, sans succès. ) Je n'arrive pas à l'enlever... C'est ma mère qui me l'a donnée, toute petite...

REPRESENTANT 1

Permettez ! ( Il  prend le doigt de la jeune femme et le suce un instant, puis il essaye de retirer la bague, qui cette fois s'en va. ) Et voilà l'travail !

Madame Schloss sort de la carcasse, suivie de Gabriel qui lui installe une petite table et une chaise sur le côté de la passerelle. Madame Schloss sort des tampons administratifs de ses poches et les pose sur la table.

 

REPRESENTANT 1 + REPRESENTANT 2

Madame Schloss !

 

Elle  fait un signe à Gabriel, met en marche le phono et commence à chanter, tout en s'accompagnant de maracas.

 

GABRIEL

En route pour le Sud

Vers d'autres latitudes !

Le soleil est plus chaud

Tout le monde est plus beau !

En route pour le Sud

Vers d'autres latitudes !

Pour tous y'a du travail

Des dates et des papayes !

En route pour le Sud

Vers d'autres latitudes !

Alors vaille que vaille

C'est l'heure de s'dire bye bye !

C'est l'heure de s'dire bye bye !

Les candidats pour une place au soleil

au pays des merveilles

sont priés de bien vouloir se mettre en rangs

devant le bureau d'embarquement !

Madame Schloss en personne, directrice de la maison "Schliessen, Schloss, Geschlossen and CO", va personnellement vérifier vos costumes et vos papiers !

(Il baisse le volume du phono qui continue en sourdine pendant la scène.)

MADAME SCHLOSS

Allons, allons, pressons, pressons... Alors ma belle, t'es qui, toi ? Hein ? Y faut être quelqu'un, et quelqu'un de bien, pour pouvoir embarquer ! On ne peut pas accepter n'importe qui, sinon on n'en finirait pas...

COMPAGNE DE L'EMIGRANT 2

Je suis hôtesse de l'air...

MADAME SCHLOSS

Mais si tu sais voler, t'as pas besoin d'bateau... (Elle rit) C'est pour rire... Montre voir quand même si mes employés ont bien fait leur boulot...

COMPAGNE DE L'EMIGRANT 2

( Terrifiée, elle mime maladroitement les démonstrations des hôtesses de l'air.) Le commandant et son équipage sont heureux de vous accueillir à bord du vol trois petits points en destination de trois petits points. Les sorties de secours s'ouvrent de chaque côté de l'appareil. Sous votre siège se trouve un gilet de sauvetage, placez le comme ceci, fixez le comme cela, et tirez un coup sec sur le cordon jaune ! Mais pas avant d'être sortis !

MADAME SCHLOSS

(Hurlant de rire) C'est à pisser de rire !... (au représentant 1) Dis donc, où t'as dégotté ça ?

REPRESENTANT 1

Dans une carcasse d'avion, vous savez, les espèces de bateaux qui volaient, il y avait un manuel avec le costume...

MADAME SCHLOSS

A pisser de rire !... Et pourquoi elle veut aller dans l'Sud, l'hôtesse de l'air ?

GABRIEL

Pour prendre l'air !

 

MADAME SCHLOSS

Arrête ! Tu vas me faire crever, si tu continues...

(Tout en pouffant, elle tamponne avec fantaisie la pile de papier qu'elle a dépliée. Elle suspend son geste en fixant la compagne de l'émigrant. En apparté, au représentant 1: )

Mais dis-donc, elle est pleine... (le représentant 1 acquiesce )

(A elle : ) C'est très bien, ça ! C'est rare de nos jours... Dommage que le bébé ne soit pas né, il va rater le voyage... Allez ! Bonne route... Suivant !

EMIGRANT 2

Je suis avec elle... heu... Pompier...

MADAME SCHLOSS

(Soudain très sérieuse) Tes bottes sont mal cirées ! Alors tu les astiques et quand tu reviens, je veux pouvoir me voir dedans ! (Se retourne un instant vers Gabriel, hilare) Suivant !

 

EMIGRANT 1

Dompteur...

MADAME SCHLOSS

 Ah oui ? Prouve-le ! (Même jeu que précédemment)

EMIGRANT 1

Comment ?

MADAME SCHLOSS

( Elle s'est levée et lui tend son tabouret) T'as qu'à dompter le pompier !

EMIGRANT 1

Mais puisque j'ai mes papiers...

REPRESENTANT 1 (Menaçant)

Vaut mieux pas discuter...

EMIGRANT 1

Monsieur je suis désolé, mais...

EMIGRANT 2

Je sais... je comprends... faites vite...

L'émigrant 1 fait claquer mollement son fouet, l'émigrant 2 monte avec dignité sur le tabouret.

 

MADAME SCHLOSS

On dirait une paire de moules ! Donne !

(Elle prend le fouet, le fait claquer plus fort puis le retourne et tape avec le manche sur le tibia de l'émigrant 2)

Allez, la papatte !

( Il lève la jambe sur laquelle elle vient de taper, elle tape sur ses mains, il lève les mains )

Et maintenant, le saut de la mort !

( A l'émigrant 1: ) Roulements de tambour !

(L'émigrant 1 ne comprend pas )

Allez roule, bon dieu ! Avec la bouche !

(L'émigrant un émet un pauvre roulement de tambour avec sa bouche, pendant que madame Schloss forme un cerceau avec le fouet.)

Allez, saute Sultan !

(L'émigrant 2 saute dans le cerceau improvisé )

Je préférais l'hôtesse de l'air, mais ça ira, allez, foutez-moi le camp !

Paré à embarquer, Gabriel !

Et en musique !

(Gabriel monte le volume du phono, puis il fait rentrer les trois émigrants, entre à leur suite et referme la porte. Dès que la porte est fermée, madame Schloss va éteindre le phono.)

( Aux deux représentants) Faudra vous débrouiller pour faire mieux la prochaine fois !

Dès que Gabriel revient avec vos costumes et vos provisions, vous vous remettez au boulot, vous repartez immédiatement, compris ?

Et soyez à l'heure au prochain rendez-vous !

REPRESENTANT 1 + REPRESENTANT 2

Oui madame Schloss !

 

Gabriel ressort avec quatre gros sacs, deux de costumes, deux de provisions. Il les distribue  aux deux représentants, qui filent aussitôt. L'un d'eux ne peut pas s'empêcher de sortir un morceau de viande séchée de son sac et de l'avaler goulûment.

MADAME SCHLOSS

L'embarquement s'est bien passé, beau capitaine ?

GABRIEL

Impeccable, madame Schloss, comme d'habitude...

 

MADAME SCHLOSS

Alors viens me montrer que tu ne voles pas ta nourriture !... (Il s'assoit sur les genoux de madame Schloss)

Anatole est encore en retard, il se croit tout permis ce vieux schnock, va falloir que je lui remette les pendules à l'heure...

Mais dis-moi, ça a l'air de t'exciter, les embarquements, hummm ?

N'empêche, on rigole on rigole, mais les affaires, elles, sont à la baisse... ça va finir par devenir inquiétant...

GABRIEL

Ca... Il y aura forcément un jour où il n'y aura plus personne...

MADAME SCHLOSS

Vaudrait mieux pas, ma p'tite sardine, vaudrait mieux pas...

Elle l'embrasse. Sem et Japhet sortent du bateau.

 

SEM

Tout est...

JAPHET

OK !...

SEM + JAPHET

Madame Schloss !

MADAME SCHLOSS

C'est bien mes p'tits poissons rouges ! Sem, tu viens là et tu attends ton tour ! Tiens-toi prêt, le Gabriel, c'est un rapide ! Toi, Japhet, mon agile, mon beau, mon dauphin, pendant c'temps là, va-t-en un peu rôder aux alentours, voir si Anatole ramène pas sa graisse...

Et ne traîne pas trop, hein ! Quand quelque chose me manque, ça me met vite en colère...

(Grondement sourd. Tous sont suspendus un instant et écoutent.)

On dirait que ça se rapproche...

 

Noir. Seuls les artistes de complément sont éclairés.

CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Les dieux des flots prendront-ils en pitié les pauvres émigrants ?

La mer roulera-t-elle complaisamment ses vagues vers le sud ?

Quel est ce bruit terrible qui gronde sourdement ?

Lumière. Le bateau n'est plus en vue, on retrouve Anatole, Elle et Romain qui dorment. Anatole d'un côté, Elle et Romain de l'autre.

Japhet entre sur le plateau et découvre les trois endormis, il les observe attentivement, Elle et Romain d'abord, puis Anatole qu'il reconnaît. La situation semble l'amuser.

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

On dirait que ça s'accélère.

 

LA MERE TRICOT + JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

( de plus en plus énervés ) Y s'rait temps !

Japhet se penche au-dessus d'Anatole et lui parle bas, à la fois moqueur et menaçant, tout en lui balançant des petits coups de pied:

 

JAPHET

( Imitant Anatole ) Maudite vase !

Putrailles ! Merdailles !

J'ai failli marcher dans une baleine, on dirait, vu c'que ça pue le poisson !

Mais non, ça bouge, c'est encore vivant ! Ca ne peut pas être une baleine...

Oh mais non, c'est cette vieille sangsue d'Anatole ! Salut, mon vieux Totole !

ANATOLE

Japhet !...

JAPHET

Alors, on se la coule douce ? Méfie-toi, c'est le meilleur moyen pour couler à pic ! Pique nique douille, ce s’ra toi l'andouille !

ANATOLE

Ferme-la, sale petite pute !

JAPHET

Oh ! La vilaine morue ! Va falloir lui laver la gueule, si elle continue comme ça...

Tu as peur que je réveille tes clients ?

C'est madame Schloss qui va être contente : deux d'un coup !

(Anatole découvre le couple endormi.)

C'est bien, mon vieux Totole, tu t'éloignes du gouffre, il était temps !

ANATOLE

Je n'ai ramené qu'un seul client... la fille... c'est mon assistante.

 

JAPHET

Eh ben ! On dirait pas ! Mais de toute façon, je ne crois pas que madame Schloss verra les choses comme ça...

Tu pensais t'offrir des des fantaisies, alors qu'on manque de tout...

T'as pas honte, vieille carcasse, vieux pont vermoulu, vieille baleine à la traîne ?!

Non seulement, tu es extrêmement en retard, tout le monde s'inquiète... on espère qu'un pareil contretemps sera justifié par une récolte magnifique, abondante, et c'est pas le cas ! Mais en plus tu te mets de la marchandise de côté ?!

Tu t'imagines que madame Schloss...

ANATOLE

Madame Schloss ne saura rien, la fille restera ici.

JAPHET

Ben voyons !

Et moi, bien entendu, je vais te couvrir, au risque de contrarier madame Schloss ?

Pour avoir osé imaginer une énormité pareille, même dans tes rêves les plus folâtres, pauvre, pauvre, vieille épave, il faut vraiment que ta cervelle soit déjà en train de pourrir dans sa petite boîte en os !...

Anatole lui plante son harpon dans le ventre.

ANATOLE

C'est çui qui dit qui y est !

Tu vois, t'es mort.

Crève, petit marin...

(il chante tout en enfonçant encore son harpon)

C'est pas parc' qu' i’ y’a pas d ' poisson

Qu'il faut baisser son pantalon

Dressons dressons notre harpon

Pon pon pon pon...

Romain et Elle se réveillent.

 

ELLE (bas à Romain, catastrophée)

Romain, on s'est endormis !

ANATOLE

(Survolté, menaçant) On a fait un gros dodo, mes p'tits chéris ? Heureusement qu'je suis là !

Sinon c'était l'massacre, finis les p'tits poissons... 

ELLE

Il voulait nous tuer ?

ROMAIN

Il est mort ?

 

ANATOLE

Vous feriez mieux de m'aider, au lieu de poser des questions stupides...

Ca pense qu'à roupiller, bien au chaud, agrippés l'un à l'autre, et ça se permet...

ROMAIN

Mais non... on n'était pas...

ANATOLE

Oui, je sais : le terrain est en pente et elle a roulé vers toi pendant la nuit !...

Putrailles, tu vas m'aider, oui ou non ?

Romain va l'aider à dégager Japhet du harpon.

ROMAIN

Un marin ! C'est un marin !

La mer ne doit plus être loin maintenant !

ANATOLE

Un marin, ça ne prouve rien, mon garçon ! Quand j'étais harponneur et que j'étais loin de la mer, j'étais un harponneur loin de la mer, et puis c'est tout ! La mer, elle me suivait pas partout comme un petit chien ! Et ben lui, c'est pareil...

Je te l'ai déjà dit, la mer ça se trouve pas comme ça, au hasard, le nez au vent, je sais de quoi je parle !

ELLE

D'après mes calculs, on doit quand même être tout près...

ANATOLE

Ben voyons, vu ton état, je me demande comment tu peux compter les kilomètres... je te vois, tu sais...

ELLE

Qu'est-ce que tu vois ?

ANATOLE

Tu ne tiens plus debout ! Peut-être que tu ne dors pas assez la nuit, hein, "ma chérie" !

Et toi, mon p'tit oiseau bleu des îles, t'as pas bonne mine non plus... pourtant, fort comme tu es... Mais qu'est-ce que tu fous ?

Romain est en train d'enlever le costume de marin de Japhet pour l'essayer...

ROMAIN

Je veux essayer son costume, si il me va, c'est celui-là que je choisis !...

Si il me va, je serai marin, tu n'auras plus qu'à me fournir les papiers !

ANATOLE

Les morts te dégoûtent plus ? T'as vite appris !

Et moi alors ? Mon avis, tout le monde s'en fout ! Tu te crois déjà à la mer, au bateau ? Et qu'est-ce qui vous dit qu'on est dans la bonne direction, d'abord ? Il n'y a que moi qui la connais, la route, n'oublie pas ça, mon garçon ! Putrailles ! Qu'est-ce que tu crois ?

Et si chaque matin on repartait par où on était arrivé la veille ? Vous y avez pensé à ça ? Si je m'amusais à vous faire tourner en rond ? Sans soleil, sans étoiles, on peut se permettre pas mal de fantaisies... après tout, il suffit que je retourne la carriole, c'est notre seul repère...

ELLE

Ca m'étonnerait que tu joues à ça, avec madame Schloss qui t'attend, et puis on n'a plus rien à manger, plus rien à boire, même la viande que tu bouffais en cachette, elle est finie...

Temps.

ANATOLE

Tu as raison, je disais ça pour rire... Faut bien rire un peu quand on a tué quelqu'un, sinon on serait plus capable de s'arrêter...

( A Romain, qui est en train de se changer ) Tu as vu juste, mon garçon, on est tout près ! Je prépare tes papiers et je t'emmène au bateau...

ROMAIN

On est arrivé ?

ANATOLE

Presque ! Quelle heure est-il ?

ELLE

Sept heures trente-deux !

ANATOLE

De la précision du premier coup ? Tu as une bonne influence sur elle, mon garçon...

ELLE

C'est pour qu'il ne rate pas l'embarquement...

ANATOLE (il l'entraîne à l'écart et parle bas. Romain est  en train de s'habiller avec le costume de Japhet)

Il faudra pourtant bien qu'il se débrouille sans toi pour la dernière ligne droite !

Tu resteras ici, avec la carriole, on sera plus légers... et puis c'est plus sûr, y'a des tas de gens bizarres qui traînent sur les quais...

Ne t'inquiète pas, va, je reviendrai vite !

Et ne t'avise pas de nous suivre, sinon je t'attache !

ELLE

Mais...

ANATOLE

Qu'est-ce qu'il y a ? Tu veux t'embarquer ? Me piquer un costume, une pile de papiers et me fausser compagnie ? Non... tu ne f’rais pas ça au vieil Anatole ? Tu as vu ce qui arrive quand on le met en colère ?

ROMAIN (Encore tout à sa joie d'avoir trouvé son costume)

Le costume me va, non ? Ca, ça me plaît ! Marin, ça, ça me plaît ! Le trou de harpon, on peut le raccommoder... Le plus gênant c'est le sang, on n'a même plus d'eau...

 

ANATOLE

T'auras qu'à mettre le maillot à l'envers, avec le manteau, on n'y verra que du feu... Bon ! Tes papiers !

Il va fouiller dans la carriole, déplie des piles de papier, farfouille... Elle entraîne Romain à l'écart.

ELLE

Romain ! Il ne veut même pas que j'aille jusqu'au bateau, tu as vu dans quel état il est, il est capable de me tuer si je pars avec toi... Tu ne vas pas me laisser Romain ?

ANATOLE

(Toujours dans ses papiers)

Non... Ca, peut-être... Non plus...

ROMAIN

Mais non, voyons, je vais aller jusqu'au bateau avec lui, comme ça je saurai où c'est, et je reviens te chercher cette nuit...

ELLE

Et si le bateau part ? Emmène moi tout de suite ! On est tout près Romain !

ANATOLE

J'avais conservé mes papiers de harponneur... finalement on peut pas rêver mieux !...

Qu'est qu'elle a, ma petite vache ? Elle tremblote ? Ah... c'est les adieux , ça la bouleverse !

ELLE

J'ai froid !

ANATOLE  (Soudain hors de lui, il la pousse contre la carriole comme pour la prendre)

J' vais t' réchauffer, moi ! Vite fait bien fait ! Ca faisait longtemps qu'on s'était pas frotté, tous les deux...

Tu permets, mon p'tit gars ? Pour la route ! Tu sais c'que c'est : quand ça vient, faut qu'ça passe!

ELLE

Romain !

ROMAIN

Laisse-la !

Elle se dégage et court vers Romain. Anatole reprend aussitôt son harpon, qu'il avait posé contre la carriole. Il est de plus en plus hors de lui.

 

ANATOLE

C'est l'ponpon, ça, mon Romain ! Cette vachasse, elle a froid, mais elle veut pas se réchauffer!

Faut pourtant faire quelque chose, elle est toute glacée...

Oh, j'y suis ! Ca fait longtemps que tu ne nous as pas parlé du Sud...

Il va bien ? (Il rit)

Ca réchaufferait l'atmosphère, une belle histoire de sorcier, non ? Oh, tiens ! Voilà la bonne idée! Tu sais c'que tu vas faire mon garçon ? Tu connais bien les sorciers ? Ben voyons, un marin comme toi, qui a bourlingué, vu du pays, bouffé du pittoresque ! (Il ricane) Non non, ne fais pas le modeste ! Dis-moi plutôt, tu dois sûrement connaître une danse pour faire venir le soleil, hein ? La danse de la pluie, la danse du soleil, logique, non ? Dans la nature, tout va par paire, c'est bien connu... Une jolie danse pour avoir bien chaud... Vas-y, danse, mon joli ! Je vais t'en faire de la musique, moi, pas besoin de ta boîte à merdailles, regarde !

(Il parodie une danse de sorcier)

Wou pou pou  wou pou pou pou pou wou...

Mais vas y bon dieu, puisqu'elle a froid ! Allez, fais moi plaisir, fais-lui donc un peu d' Sud, là, tout de suite, puisqu'elle ira pas !

Vas-y, toi aussi, danse, "ma chérie" ! Ca te réchauffera, crois-moi...

Sois pas timide, beau matelot, invite-la...

La jeunesse c'est fait pour danser, et les vieux pour regarder !

Vous voulez pas danser ?

Putrailles !

J'ai mon compte !

C'était toi qu'elle appelait la nuit, hein, c'était toi qui la faisais se tortiller comme une petite anguille, toi qui la faisais se recroqueviller sur son ventre, serrer ses poings entre ses cuisses !

Elle rêve de toi et tu finis par arriver, joli coup ! Mais je la garde !

Elle est à moi, à moi, tu entends !... Faut qu'elle s'en souvienne maintenant, elle est à moi !

ELLE

Laisse moi partir !

ANATOLE

Tu sais où tu vas, maintenant, grosse vache ?! T'en as trouvé un autre à suivre, un qui sent bon en plus !

Eh ben j'te jure qu'il va puer, ton prince charmant, putrailles ! J'te jure qu'il va puer...

Il lève son harpon et vise Romain. Elle se précipite vers Anatole.

ELLE

Laisse-le !

Profitant de la diversion, Romain se dégage en contournant Anatole.

 

ROMAIN

Et madame Schloss ?!...  Sans moi pas de client !...

ANATOLE

Madame Schloss...

 

Anatole se retourne pour le suivre, alors Elle s'empare du sac de Romain, qui contient sa boîte à musique, et s'en sert pour frapper de toutes ses forces Anatole à la tête. Il tombe à genoux, elle le frappe de nouveau et il s'écroule. Elle frappe encore. Romain accourt et ramasse le harpon.

ELLE

Tue le ! Tue le !

Silence.

ROMAIN

On va l'attacher... Si jamais on ne trouve pas le bateau, on revient et on le fait parler !

 

Noir sur eux.

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Pour ce qui est d's'accélerer, ça s'accélère ! J'ai bien cru qu'on ne pourrait plus en placer une jusqu'à la fin...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Justement, j'en ai ma claque, moi, j'étouffe ! Faut qu'je sorte ! Si je sors pas tout d'suite j'vais m'taper une crise d'asthme!

Où il est l'metteur en scène, d'abord ! Qu'est-ce que c'est qu'cette production ! J'vais leur foutre le syndicat sur le dos, ça leur apprendra à traiter les gens comme ça ! On n'est peut-être que des figurants, mais...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Des artistes de complément...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

De complément mon cul ! Tout le monde s'en fout ! Les comédiens nous regardent même pas! Mais moi, j'en ai rien à foutre de leur histoire ! Moi la mer, je m'en tape! Je préfère la montagne !

Vous faites c'que vous voulez, mais moi, j'me casse !

Il disparaît par où ils sont entrés au début.

 

LA MERE TRICOT

J'ai pas fini son écharpe...

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Ca n'a pas de patience ! Ca veut avoir tout tout de suite ! Continuons sans lui !

Vont-ils réussir à s'embarquer ?

Vont-ils... (désemparé, à la mère tricot ) Allez, quoi !

LA MERE TRICOT

Rien du tout ! Il a raison l' petit !

C'est pas une façon de traiter les gens ! J'ai jamais vu ça !

J'ai pas toujours fait de la figuration, moi, j'ai joué des vrais rôles ! Dans des vrais spectacles !

J'étais pas plus mauvaise qu'une autre, j'ai pas eu ma chance, c'est tout ! Alors je veux bien prendre sur moi pour pas crever d'faim, j'ai même fait des son et lumière, mais y'a des limites, on n'est pas du bétail !

 

Elle ramasse ses affaires et sort également.

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Vont-ils pouvoir toucher quand même leur maigre cachet ?...

Mais qu'est-ce que j'raconte... Eh ! Attendez moi !

Il ramasse aussi ses affaires et sort à son tour. Elle et Romain entrent à l'opposé. Il la porte sur son dos et se sert du harpon d'Anatole comme d'un bâton de marche. Elle est vêtue d'un costume de ballerine avec un gros tutu. Ils marchent en parlant.

 

ELLE

(Elle chante)

Dans le tamis du vent

Je serai chanson douce

Un' rim' simple d'enfant

Qui ne sait pas qu'il pousse

Et la mer retrouvée

Nous fera traverser...

Ca y est ! je la sais !

ROMAIN

(Exténué)

Oui... C'est bien ...

ELLE

( Très excitée) Tu sais Romain, ça m'a pris tout à coup... comme si je me réveillais... pourtant il était pas vraiment pire qu'un autre, après tout, mais en partant, j'avais envie de lui donner des coups de pied dans le ventre... j'avais envie de lui écrabouiller la tête dans la vase jusqu'à ce qu'il ne puisse plus ressembler à rien ...

 

ROMAIN

N'empêche que si on ne trouve pas le bateau, on aura besoin de lui...

Elle se contorsionne pour fouiller dans le sac de Romain et en sort la boîte à musique.

 

ROMAIN

Arrête de gigoter, c'est déjà assez difficile comme ça...

 

Elle tourne la manivelle et on entend la musique de sa chanson "Qu'il est joli mon amoureux".

ELLE

C'était pour voir si je l'avais pas cassée en tapant sur Anatole...

Le grondement recommence.

 

ELLE

Plus vite Romain !...

ROMAIN

Je fais c' que j' peux ! J'en peux plus et je crève de faim ! Si tu marchais aussi...

ELLE

Si mon costume de danseuse est plein de vase, ils ne me laisseront peut-être pas monter dans le bateau...

Anatole disait qu'il fallait être très convenable, très présentable, avoir un beau costume, une identité, des papiers en règle...

ROMAIN

Et moi alors ?

ELLE

Un marin c'est pas pareil ! Surtout un harponneur !

On entend la sirène désaccordée du bateau.

 

ELLE

C'est par là ! Plus vite Romain !

Ils sortent par où sont sortis les artistes de complément.

Noir.

On entend de nouveau la sirène.

Lumière.

Gabriel est devant la carcasse du bateau dont la porte est entrouverte. La table et le tabouret de madame Schloss sont à la même place que tout à l'heure, ainsi que la passerelle et le phono. Tout ce qui suit doit être très rythmé.

 

GABRIEL

( Criant vers la porte ) Essaye encore, Sem !

Nouveau coup de sirène, toujours aussi désaccordée.

GABRIEL

Je crois qu'il n'y a rien à faire, madame Schloss !

Celle-ci sort du bateau.

 

MADAME SCHLOSS

Laissez tomber ! De toute façon, je crois qu'on n'aura plus de clients, aujourd'hui...

Toujours pas de nouvelles de Japhet ?

GABRIEL

Non, madame Schloss...

MADAME SCHLOSS

Ni d'Anatole ?

GABRIEL

Non plus, madame Schloss...

Les artistes de complément reviennent, mais cette fois près du bateau.

 

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

C'est pas vrai ! Mais c'est à se taper la tête contre les murs, ça ! Pas moyen de retrouver la sortie, pas de lumière, personne  ! J'en peux plus moi ! J'étouffe ! J'vais tout péter, moi, faut qu'je sorte !

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Chut ! Voyons ! On est dans le décor ! On ferait mieux de retourner à notre place !

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Pas question ! Je m'en fous, moi du décor !

(A Gabriel) Eh ! Dis donc toi...

 

GABRIEL

Moi ?

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Ben oui, toi ! Paraît qu'dans l'métier, tout l'monde se tutoie...

C'est où la sortie ?

LA MERE TRICOT

Et pour nos cachets ? On s'est déplacés et...

GABRIEL

Vous voulez embarquer ?

LA MERE TRICOT

C'est à dire, on nous a appelés et...

GABRIEL

Vous voulez embarquer, oui ou non ? Le bateau va bientôt partir pour le Sud !

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

Un instant je vous prie...

Il entraîne ses deux collègues à l'écart. Pendant ce temps Madame Schloss interroge Gabriel du regard. Celui-ci fait signe qu'il ne comprend pas.

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

( A ses collègues ) Attendez ! Je crois que j'ai compris ! En fait, c'est pour ça qu'on nous a appelés : pour grossir la foule des émigrants ! Alors montrons leur que malgré tout, même si on ne nous a rien dit, nous sommes de vrais professionnels !

( A Gabriel ) Oui ! Nous désirons embarquer... (il fait un clin d'oeil à ses collègues ) Partir pour le Sud, le pays des merveilles !

GABRIEL

Les affaires reprennent, madame Schloss !

Il court mettre le phono en marche, monte sur la passerelle, ferme la porte et se met à chanter.

En route pour le Sud

Vers d'autres latitudes...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

(Il éteint le phono)

Je veux bien jouer l' jeu mais si on pouvait faire vite ...

GABRIEL

Bon ben, madame Schloss va vérifier vos papiers alors...

MADAME SCHLOSS

Qui vous a amenés ici ? Vous êtes venus sans représentant ?

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Puisqu'on vous dit qu'on nous a appelés !

MADAME SCHLOSS

(Interloquée)

Heu... Vous avez quelque chose pour régler la traversée, alors ?

 

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

( A madame Schloss, tout en chuchotant et en lui faisant un clin d'oeil)

On peut donner deux-trois bricoles, mais on les récupère après, hein ?

 

MADAME SCHLOSS

Heu... Allons-y alors ! (Elle s'installe à sa table)

Chacun son tour ! Toi l'excité, c'est quoi ton costume ?

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Cascadeur... mais je fais d'l'asthme... faut qu'je fasse une démonstration ?

MADAME SCHLOSS

Pas la peine, j'ai pas envie de rire aujourd'hui ! Tes papiers !

Il sort son porte feuille et déplie le porte carte plastifié qu'il contient.

 

MADAME SCHLOSS

J'en ai jamais vu, des comme ça... mais pourquoi pas...

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Il jette le jeu de cartes sur la table.

Et ça, ça ira, ça pour la "traversée" ?

MADAME SCHLOSS

Heu... oui... Tu peux avancer sur la passerelle d'embarquement. Suivant ! Et toi, la vieille, c'est quoi ton costume ? Un costume de vieille ?

LA MERE TRICOT (Elle montre ses papiers)

Je suis comédienne madame ! ( Elle  tend son tricot à madame Schloss, qui le prend et le pose sur la table, de plus en plus déstabilisée ) Et si je suis vieille, madame, au moins, quand j'avais votre âge, je ne jouais pas dans des spectacles vulgaires !

Mais si vous voulez une démonstration, je peux vous dire une fable !

"La baleine et le cachalot"

Dans les vagues crémeuses

De l'océan houleux

Où les bêtes rieuses

Sautent en bonds joyeux,

Un cachalot, un jour,

Aima une baleine...

Et comme cet amour

Ne se fit pas sans gêne...

MADAME SCHLOSS

(Commençant à craquer) Suivant !

La mère tricot rejoint sur la passerelle le jeune artiste de complément qui s'impatiente.

CHEF DE CHOEUR DES ARTISTES DE COMPLEMENT

( A madame Schloss, tout en lui faisant un nouveau clin d'oeil, sur le ton de la confidence )

Je tenais à te le dire, je t'ai trouvée très bien... Si si ...

( Il montre ses papiers et tend son pliant à madame Schloss complètement abasourdie)

Bon, alors moi, je ne suis qu'un modeste artiste de complément... mais... professionnel !

Et sinon, chez moi, j'ai mon propre costume de gendarme, de curé, et d'infirmier, mais c'est en plus du cachet...

MADAME SCHLOSS (complètement ahurie)

Gabriel !

GABRIEL

Allez messieurs-dames, on embarque ! En route pour le Sud !

Il les fait rentrer, rentre à leur suite et referme la porte derrière lui. Madame Schloss regarde effarée les objets que lui ont laissés les artistes de complément.

Romain et Elle entrent à leur tour.

 

ROMAIN

Le bateau !

ELLE

On est arrivé à temps Romain !

Elle saute à terre et ils s'embrassent. Romain est épuisé, il tient à peine debout.

 

MADAME SCHLOSS

Gabriel !

GABRIEL (Passant sa tête par l'entrebâillement de la porte)

Tout est OK, madame Schloss ! (Madame Schloss lui montre les nouveaux venus)

Oh ! Décidément, pour une bonne journée, c'est une bonne journée, madame Schloss !

(Il descend les rejoindre)

ELLE

(Complètement excitée)

Nous sommes en règle ! Nous avons des costumes convenables, tout un tas de papiers, et voilà pour la traversée ! (Elle sort la boîte à musique, dont elle tourne la manivelle, on entend la musique de "Qu'il est joli mon amoureux") Tenez ! Et puis ça, et puis ça, et puis ça...

( Elle entasse au fur et à mesure boîte à musique, jumelles, gourde et gamelles dans les mains de madame Schloss)

 

GABRIEL

( Il prend le harpon à Romain, qui s'appuyait dessus pour reprendre son souffle)

Désolé jeune homme, mais les armes sont interdites à bord !

MADAME SCHLOSS

Et vous aussi, vous êtes arrivés là comme ça, tous seuls, sans représentant ?

ELLE

Ben...

ROMAIN

Pour tout vous dire, on était bien avec un de vos représentants, Anatole...

ELLE

Mais cette grosse vache voulait me garder pour lui, comme assistante, soi-disant... il ne voulait même pas me laisser venir jusqu'au bateau...

ROMAIN

Oui, en somme, il voulait vous voler une cliente !

MADAME SCHLOSS

Vous l'avez tué ?

ELLE

( Désignant Romain sur un ton de reproche)

Ben non, il a pas voulu...

 

ROMAIN

On l'a juste assommé...

GABRIEL

Madame Schloss ! Regardez ! Il y a du sang sur le harpon..

ELLE

On n'a pas tué Anatole !

ROMAIN

Non, c'est plutôt le contraire ! Enfin, j'veux dire...

MADAME SCHLOSS

(Inquiète )

Anatole a tué quelqu'un ?

ROMAIN

Oui, un marin, un jeune, ce matin, pendant qu'on dormait...

GABRIEL

Madame Schloss !...

MADAME SCHLOSS

Laisse-moi réfléchir !

ELLE

Oui, on dormait, on n'a rien fait, on n'a tué personne ! Anatole il est attaché pas bien loin, hein Romain ? Juste assommé ! Alors ? On peut embarquer ? Le bateau part bientôt ?

Grand silence. Tout le monde regarde madame Schloss, qui elle, fixe Romain. Soudain elle laisse tomber les objets qu'elle avait dans les mains.

MADAME SCHLOSS

Bon.

On va vérifier vos papiers. Suivez moi !

Elle va s'asseoir à sa table.

 

ELLE

Romain ! Ca y est ! On part !

 

MADAME SCHLOSS

Les dames d'abord... ( elle examine les papiers ) Danseuse, hein ? Pourquoi pas ? C'est la journée des fantaisistes ! Gabriel ! Tu peux la faire embarquer tout de suite !

 

Gabriel la prend par le bras et l'entraîne sur la passerelle. Romain et elle ne se quittent pas des yeux .

 

ELLE

Romain !

ROMAIN

J'arrive ! Je vous en prie, madame, faites vite !

Gabriel la fait rentrer dans le bateau, referme la porte et attend devant.

 

MADAME SCHLOSS

Chaque chose en son temps mon garçon ! Harponneur, hein ...

ROMAIN

Je peux y aller madame ?...

MADAME SCHLOSS

Qu'est-ce que t'en penses, Gabriel ? Il est plutôt bien bâti...

GABRIEL

Vous savez, moi, madame Schloss...

MADAME SCHLOSS

Il a à peu près le même gabarit que Japhet... Il a déjà son costume...

(A Romain de plus en plus inquiet)

Tu l'as pris au marin qui a été tué, hein ?...

J'ai quelque chose à te proposer mon garçon... Ce marin, il était à moi, mais Anatole l'a bousillé, sans doute pour pouvoir garder la fille, alors tu vois, maintenant, il me manque quelqu'un dans mon équipe, et j'aime pas quand quelque chose me manque... C'était un bon p'tit gars mon Japhet… Tu vas le remplacer ! Tu seras logé, nourri, et puis tu verras, j'aime bien la rigolade, pas vrai Gabriel ?

GABRIEL

Sûr, madame Schloss !

Anatole surgit.

ROMAIN

Je suis désolé pour votre employé, madame, mais j'y suis pour rien... Je vous en supplie, laissez moi partir, je vous jure que je suis bon à rien !

ANATOLE

Ca c'est vrai ! Même pas foutu de faire des noeuds qui tiennent le coup ! Tu parles d'un marin! Où elle est ?

MADAME SCHLOSS

Elle vient d'embarquer !

ANATOLE (Il reste un instant comme suspendu, puis, très doucement, en regardant vers le bateau, pour Elle:)

J'ai fait c' que j'ai pu, mais t'as voulu en faire qu'à ta tête...

Moi aussi j'étais beau, quand j'étais harponneur... Tu m'aurais vu, dressé dans l'écume à la proue des bateaux...

Je puais pas, je sentais juste un peu le poisson...

Et puis un jour y'a plus eu de baleines, plus d'océan, et puis plus rien...

Est-ce que c'est ma faute à moi ?

J'ai fait c'que j'ai pu...

(Il se retourne vers Romain)

Putrailles !

Il  fonce sur Romain en hurlant de rage et de douleur.

Ils se battent.

 

GABRIEL

Arrêtez, ou j'en plante un !

Ils continuent à se battre en roulant sur le sol.

Gabriel laisse tomber le harpon et essaye de les séparer.

MADAME SCHLOSS

Sem !

Sem accourt. A deux ils réussissent à séparer Anatole et Romain.

Gabriel immobilise Anatole, et Sem s’occupe de  Romain.

Madame Schloss ramasse le harpon et vient se planter devant Anatole.

 

MADAME SCHLOSS

Toi, vieille carne, je devrais te crever comme t'as crevé mon Japhet, mais tout bien réfléchi, il me faut quand même un minimum de personnel... Alors j'te garde, seulement, tu bougeras plus d'ici !

Elle lui plante le harpon dans le pied.

Puis le retire.

Anatole s'écroule en gémissant.

MADAME SCHLOSS

(A Gabriel) Tu peux le lâcher maintenant, va aider Sem...

Bien ! A nous maintenant, mon joli...

Sem va aider Gabriel à tenir Romain.

ROMAIN

Laissez moi partir !

MADAME SCHLOSS

Partir où ? Dans l' Sud ? Mais dans l' Sud c'est comme ici : la même vase... Y'a plus d'mer, plus d' Sud, plus d' bateaux... Regarde ! Regarde bien !

Elle va au milieu du bateau et fait glisser l'un des côtés, l'autre côté glisse seul, et les deux parties s'éloignent l'une de l'autre comme les portes coulissantes d'un hangar.

Derrière, se trouve une rangée de crocs, comme ceux où l’on accroche les carcasses des bêtes dans les abattoirs, mais là, ce sont les corps des émigrants, des artistes de complément, et d'Elle qui y sont accrochés. On a déjà commencé à dépecer certains corps, et des bras, des jambes sont entassés sur un étal. Derrière encore, un grand four, dont les cheminées semblaient être celles du bateau, lorsque la façade était en place.

 

MADAME SCHLOSS

Bienvenue aux établissements Schliessen, Schloss, Geschlossen and CO !

Romain, horrifié, essaye de se débattre. Il hurle.

MADAME SCHLOSS

Tu t'y feras mon garçon...  Je sais, c'est pas joli joli à voir, mais faut bien comprendre une chose: y'a ceux qui bouffent, et ceux qui crèvent ! Manger ou être mangé, c'est la  loi de la nature... Réfléchis bien ! Je me suis juste organisée pour survivre... et faire survivre ma petite communauté ! Le Sud, le pays des merveilles, le grand départ, les jours meilleurs, c'est un bon appât ! Je n'ai pas à avoir honte, je peux même être fière de moi : mes petits représentants me rabattent le gibier, en échange, je les nourris, et tout le monde est content... (elle désigne les cadavres) Même eux ! Après tout, eux au moins ils ont eu de l'espoir, du rêve... Et puis faut pas oublier une chose : ça demande un sacré boulot pour qu'ils puissent y croire... Ca vaut bien un petit sacrifice...

Tu verras, quand on m' connait, je n' suis pas plus mauvaise qu'une autre...

Romain s'est affaissé dans les bras des deux autres pendant la réplique de madame Schloss, et délire doucement.

ROMAIN (Très doux)

Isabelle... Isabelle...  chut... faut pas lui dire que j'ai choisi un nom... je veux lui faire la surprise en arrivant dans le Sud... Une fois débarquée, je la laisse faire quelques pas devant moi, dans le soleil, et puis je l'appelle... Isabelle... Isabelle... Comme les grandes chutes d'eau du Sud... les chutes Isabelle...  cinq cent cinquante mètres de haut ! Vingt-huit mille mètres cubes d'eau par seconde... Isabelle...

MADAME SCHLOSS

Attachez-le sur ma carriole ! Avec un peu de chance il deviendra raisonnable... et sinon, il sera toujours temps d'aviser...

(A Anatole qui se redresse peu à peu) Quant à toi, vieille carne, n'essaye plus de m'arnaquer, hein !

Nous, on va aller prospecter un peu, ça nous changera... Toi, tu gardes la boutique, y'a du boulot ! Quand je reviens, je veux que toute la viande soit débitée, séchée et salée...

Vous avez chargé les provisions, vous autres ?

SEM + GABRIEL (off)

Oui madame Schloss !

MADAME SCHLOSS

Quelle heure est-il ?

SEM + GABRIEL (off)

Bientôt midi madame Schloss !

MADAME SCHLOSS

BIENTOT midi ?

SEM + GABRIEL (off)

Midi moins cinq, madame Schloss !

MADAME SCHLOSS

De la précision, mes petits dauphins, toujours de la précision, il ne faudrait pas rater le prochain rendez-vous ! Allez, on y va, on mangera en route !

Elle s'allume un cigare au varech et sort.

ANATOLE (Très doux)

Isabelle, hein ?...

Il ramasse la boîte à musique qui était restée au sol. Il tourne la manivelle . On commence à entendre "Qu'il est joli mon amoureux". Surpris, il suspend son geste, puis recommence à tourner tout doucement la manivelle. La musique reprend et continue jusqu'à la fin de la scène. La lumière baisse doucement, sauf sur le jeune artiste de complément, pendu à l'un des crocs, qu'un halo blafard, montant peu à peu en intensité, cerne de près. Il semble flotter dans l'espace. Il n'a plus ni bras ni jambes. Son visage est blanc, du sang a coulé de sa bouche. La musique semble le tirer du néant. Il parle un peu comme dans un rêve.

JEUNE ARTISTE DE COMPLEMENT

Je m'sens tout drôle moi... ben j'ai du m'endormir... eh, monsieur... comment i’ s'appelle déjà, çui là ?... monsieur... eh, les collègues... eh... i’ doivent roupiller aussi... monsieur... c'est fou ça, personne m'entend on dirait... oh j'me souviens maintenant, i’ faisait tout noir, j'ai dû m'cogner la tête... il est dangereux, leur théâtre... j'vais prévenir la commission d'sécurité, moi... eh monsieur, faut m'descendre maintenant... eh les collègues... j'ai eu très mal dans l'dos aussi... maintenant ça va, j'ai plus mal nulle part... je sens plus mes bras non plus... ni mes jambes... ah ben j'ai plus d'bras... et pis plus d'jambes... c'est drôlement bien fait, leur trucage... faut m'descendre maintenant, hein... moi, toutes vos histoires, c'est pas mes affaires, j'suis juste venu faire de la figuration, c'est tout... je m'sens vraiment tout drôle... j'ai l'impression d'flotter... oh y'a plein de gens maintenant... oh la la... ça grouille de partout, tout à coup... des tas de gens qui marchent, qui avancent... qui avancent... tiens... mes collègues... le p'tit vieux... la dame au tricot... eh, attendez moi... attendez moi, quoi...

Le grondement monte sur la fin de son texte, devient énorme et engloutit tout.

 

NOIR.

Amiens, le 28-02-2000.

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