Les strings

Nini Bringsted

Les symboles sont des consolations.

Les strings

 

 

« De plaine ize foule ».

Ca sentait pas bon, ça. « Quoi ? »

« Tout layte. De plaine ize foule. Iou choude ave caume eurlieur» a dit la meuf d'Air France avec sa gueule pincée de prof de maths et ses lunettes de chouette. « Arillou eulone ? »

-       Putain, meuf, j'ai dis à Vanille. Y'a trop de monde dans l'avion. On est arrivées trop tard ils ont donné nos places. 

-       Girls, arillou eulone in New York ? a répété la vieille.

-       No, no, fine, fine, oké, j'ai dis.

Vanille était livide, je l'ai prise par le bras et on a quitté le guichet.

Elle est pas restée livide longtemps. Une minute après elle était rouge tomate et elle me hurlait dessus comme si c'était que de ma faute, que j'étais toujours à la masse, que j'en avais rien à foutre de rien, qu'elle allait se faire buter par ses parents, qu'elle aurait jamais du venir avec moi de toutes façons, que j'avais dit qu'on aurait le temps, et que je savais pas lire l'heure et nianiania et nianania. Et moi j'ai gueulé aussi, j'ai dis que si elle était pas contente elle avait qu'à s'occuper un peu de l'organisation aussi, qu'elle était une grosse flippette, et que franchement je l'avais pas forcée à venir me coller jusqu'à New York.  

Les choses sont devenues encore pires parce que les téléphones marchaient pas et qu'on pouvait prévenir personne, et puis on avait froid, on avait la dalle et il était une heure du matin. Avec ca, une grosse tempête s'est levée et on pouvait plus sortir de l'aéroport. Vava avait de plus en plus la trouille. Aucun avion ne pouvait nous prendre avant trois jours, alors qu'on était mineures, et mon parrain, qui nous avait hébergées pendant 3 semaines, venait de partir pour la Californie.

On a passé la nuit comme des crevardes dans le hall de JFK. On a compté nos sous, en silence. Vava ne voulait plus m'adresser la parole. Ca a pas été facile de trouver un hôtel qui veuille bien de nous, vu qu'on était mineures ils étaient tous suspicieux. On a échoué dans Harlem, dans une piaule crado avec la télé. Les parents de Vava étaient paniqués et appelaient dans notre chambre toutes les deux minutes. Ils voulaient pas qu'on sorte de l'hôtel, qu'on ne bouge plus d'un pouce. Ils lui ont interdit de venir en Normandie chez Anna alors que c'était prévu depuis hyper longtemps. Ils ont dit que si elle dépensait un centime de plus elle irait en Angleterre chez sa tante pendant tout le mois d'Aout. Vava avait trop les boules alors elle disait oui oui, désolée, en me regardant avec des yeux de tueuse.

 

Moi je devenais tarée à regarder Mandy Moore toute la journée à la télé, du coup je me barrais toute seule me balader. Vava ne voulait pas venir. On arrivait pas à se réconcilier. Pourtant, Vava et moi, c'était à la vie à la mort. On avait le même âge, on habitait dans la même rue, on était dans la même classe. Ça depuis des années. Même les vacances, on les passait ensemble. Et New York, c'était notre rêve. En fait, c'était le rêve de toute la classe. Tous les gens stylés allaient à New York. Vava et moi on rêvait d'être stylées et populaires, d'aller en Amérique, de fumer des clopes et de sortir avec des garçons. Du coup, trois semaines à Broadway chez mon parrain c'était le kiff intégral. On n'a pas touché terre. On a fait que glousser et rigoler, on s'est paumées mille fois, on a bouffé des glaces et des cookies sans arrêt, on a acheté plein de souvenirs, de breloques, on a essayé de se faire tatouer, on a eu notre première cuite à la bière, et on a toutes les deux choppé un mec pour la première fois, on était au top du top.

 

Sauf que là, on se parlait plus, et ça me rendait un peu malade. Vava elle était de type rancunière, et je détestais qu'on se dispute parce que ça durait longtemps et que New York sans elle c'était beaucoup moins, mais beaucoup moins rigolo. Parce que cette fille a beau être une flippette, c'est aussi la meuf la plus marrante et la plus tarée que je connaisse, ce qui fait qu'on chiale de rire toute la journée. Du coup, toute seule, c'était un peu triste. Mais y'avait rien à faire, impossible de la dérider. J'errais seule, je culpabilisais, je me refaisais le film de notre ratage d'avion. C'est vrai que ses parents allaient la buter, ils étaient grave sévères.

 

Mais un jour, il s'est passé un truc de fou. J'étais allée me balader à Manhattan quand il s'est mis à pleuvoir comme vache qui pisse. Je me suis abritée sous l'auvent de Bloomingdale's. J'ai poussé la porte. J'ai halluciné. C'était immense de chez immense, avec des lumières partout, des fringues pas possibles dans tous les sens, ça sentait le parfum et le cuir italien. J'ai passé des heures à me déguiser en imitant des stars dans le miroir. Je me suis dit : « Il faut que Vava voie ça » Alors j'ai couru la chercher, j'étais dithyrambique, je lui ai vendu un rêve incroyable. Elle était encore un fâchée, mais j'ai senti que j'avais trouvée une faille. Dès qu'elle est rentrée dans le magasin, elle a recommencé à sourire. J'étais contente. On a marché dans les rayons, je crois qu'elle avait de moins en moins le cafard même si elle ne voulait pas le dire. J'étais un peu soulagée. Mais elle ne me parlait toujours pas, jusqu'au moment où on est arrivées à la lingerie. Juste en face des escalators, croyez-le ou pas, il y avait un énorme bac rempli de culottes avec écrit en énorme, en lettres rouges et noire : « SALE ». J'ai littéralement explosé de rire, à m'en fendre la poire, et j'ai entendu le rire gras de Vava qui se marrait aussi comme une malade. J'avais des larmes qui coulaient tellement je riais, à voir le panneau SALE au dessus des culottes et Vava qui se tortillait au point qu'elle allait finir par pisser dans la sienne.

Du coup, forcément, on s'est réconciliées.

On s'est approchées du bac « SALE », en hoquetant de rire. Dedans, il y avait des strings Calvin Klein soldés à 15 dollars, avec l'imprimé CK en plein de couleurs différentes. Ça nous a coupé le sifflet. 15 dollars. On s'est regardées et on a vu qu'on pensait la même chose. Whaou ! Des strings Calvin Klein putain ! Il faut dire, pour ceux qui ne savent pas, qu'à l'époque c'était grave la mode du string en France, que tout le monde en avait sauf nous, évidemment, parce que nos coincées de darones trouvaient que « ça faisait pute » et que c'était 3 jours de renvoi si on se faisait gauler avec au bahut. Autrement dit, c'était ri-gou-reu-seu-ment interdit. C'était génial. Les yeux rivées sur le trésor, les mains plongées dedans, on se disait : « Mais putain pourquoi on n'a pas vu ça avant ? » « Chaipas, mais c'est putain de génial. » Alors on a prit toutes les tailles et toutes les couleurs, on a discutaillé pendant des heures et comme on n'arrivait pas à choisir, on a tout prit. 

On voulait en rapporter plein aux copines, pour le coup c'est là qu'elles allaient être sur le cul. C'était du pain béni comme dit la vieille de ma vieille. Le début de notre carrière de meufs populaires. Tous les jours, on est revenues voir s'il n'y avait pas de nouvelles couleurs ou de nouvelles coupes. On a claqué toute la thune qu'il nous restait, jusqu'au dernier cent. C'était littéralement la frénésie du string. C'était la liberté.

 

Quand on est rentrées à Paris on avait une telle banane que nos parents ont presque oublié de nous engueuler. On s'est quittées le cœur léger en se faisant de la main le V du string dans le hall de Roissy.

 

Aujourd'hui, je suis aussi dans les rues de NY, devant Bloomingdale's, mais j'ai dix ans de plus et moins d'étoiles dans les yeux. Mon sac est toujours plein de strings Calvin Klein, mais c'est parce que maintenant c'est moi qui les vends. La mode du string est passée et le marché s'est brusquement effondré. On a des tonnes et des tonnes de stocks invendus qui attendent dans des hangars que la mode revienne. Mais elle ne reviendra pas. Même au Brésil ça marche de moins en moins. Les gens veulent des culottes en coton.

Vanille est morte il y a deux ans, et cette fois je sais pourquoi je suis seule dans les rues de New York et pourquoi je ne trouve plus de blagues à faire. Ce coup-ci, je ne peux même plus l'engueuler, la traiter de mauviette, lui dire « Mais quoi, vient, on va rigoler. » Il n'y a plus grand chose qui me fasse rire. Il n'y a même plus grand chose qui me fasse sentir libre. Sauf ces strings. Voilà. Ils sont moches hein, faut pas croire. Ils sont moches et vulgaires, mais je les kiffe tellement. C'est pour ça que c'est moi qui les vends. Je suis la meilleure à ça. J'arriverais à les refiler à des sexas. Je raconte des histoires de gamines, de liberté. Je dis ce que s'est de grandir, de se sentir devenir une femme. Je dis qu'une provocation cachée sous une jupe c'est une provocation pour soi, pacifiste, que c'est comme une révolution qui ne fait de mal à personne. Je dis que c'est bien d'être à contre-courant, de ne pas être à la mode. De ne pas être stylé. Je dis tout ça, et d'autres choses. Mais je ne dis pas que, s'il n'y avait pas ces strings, je ne veux pas savoir ce qu'il adviendrait de moi.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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