Les trips, la route et la zone

gilles-failleur

La cinquième fêlure : Les trips, la route et la zone.

 

Culture underground :

En préalable, je dois vous redire que la contestation interne aux USA contre la guerre au Viêt-Nam se développa rapidement dans ces années là, à travers la contre culture, la musique Underground, avec le Folk, le Rock et la Pop, de Bob Dylan et Joan Baez à Country Joe Mac Donald, de Frank Zappa et du Jefferson Airplane à Janis Joplin, des Doors à Jimmy Hendrix, tous ces groupes de musique s’appliquèrent à délégitimer la guerre et le patriotisme guerrier, à légitimer toutes les formes de refus de la guerre et de fuite de l’engagement militaire. La contestation se massifia et s’organisa à travers des livres et des journaux, par des manifestations et des Sit-in ou d’autres actions non violentes sur les Campus universitaires. Les drogues furent aussi associées à cette résistance à la guerre pour favoriser le Drop-out, la sortie du système de l’American Way of Life. Ces contre-valeurs se diffusèrent aussi en Europe occidentale où elles essaimèrent dans la jeunesse allemande, française, italienne et anglaise.

Yves écoutait la même musique et fredonnait les mêmes refrains anti-guerre que ses homologues américains. Il lut les mêmes livres qui prônaient ces contrevaleurs comme celui de Jerry Rubin, Do-it, qui racontait qu’ayant rejoint Cuba pour rallier la révolution, il s’entendit dire par Fidel Castro lui-même qu’il fallait : _" Créer dix autres Vietnam, cent autres Viêt-Nam partout et d’abord aux USA ! ».

Ce fut à cette période qu’Yves fuma ses premiers "joints"[1]en écoutant des disques du Gratefull Dead avec quelques amis déjà affranchis. Il avait encore du mal à s’assumer, les fêlures liées au cousin pédophile n’avaient pas disparu. Le haschisch le détendait, dans ses rapports avec les autres, les choses filaient, planaient en suspens, auréolées par la musique et cela facilitait ses rapports avec les autres. Ses meilleurs amis étaient musiciens, ils grattaient des glissandos évanescents sur leur guitare en plaquant leur Bottle Neck[2] sur les cordes pendant que d’autres tapotaient leurs Tablas ou Darbouka[3]. Pendant ce temps, Yves faisait des projections Light Show[4] avec une visionneuse à diapo et les plaques de verre de laboratoire badigeonnées avec du mercurochrome, du bleu de méthylène et d’autres produits colorés et transparents, qui réagissaient à la chaleur et se mélangeaient aléatoirement en faisant sur le mur de grandes images colorées comme des mirages.

L’année de son bac, il partit à Pâques rejoindre ce groupe d’amis à Amsterdam. Il partit en stop, retrouva ses amis sur le Dam, la grande place du centre ville et découvrit avec eux cette ville accueillante à l’égard de la jeunesse européenne qui venait là profiter de la tolérance vis-à-vis des paradis artificiels, avec ses Koffee-Shops où tout un chacun pouvait acheter et consommer son Haschisch contrôlé auparavant pour sa qualité et sa pureté. La petite bande fuma donc des joints à satiété et resta ensemble quelques jours puis Yves les quitta avec l’un d’eux pour rentrer en France et préparer son bac.

Marilyn la Californienne :

Après avoir réussi son Bac, Yves obtint de ses parents un passeport et fit un second voyage en stop avec un ami Baba Cool aristocrate fin de race et ils descendirent toute l’Italie en stop, dormant au bord des autoroutes, mangeant des pizzas et des paninis à l’occasion, visitant les lieux magiques de l’Italie gréco-romaine, comme le Forum Trajan de Rome, les ruines de Pompéi et les temples de Paestum, où ils dormirent cette fois-là au pied des portiques d’un temple et en rêvant dans leur duvet, adossés à des colonnes millénaires, soumis à la puissance évocatrice de ces ruines magnifiques. Ils parvinrent ainsi jusqu’à Reggio di Calabre, prirent le bac pour franchir le détroit de Messine en Sicile, refirent du stop jusqu’à Palerme d’où ils prirent le ferry boat pour le port de La Goulette en Tunisie, là ils passèrent un mois et demi idyllique dans ce pays hospitalier, se déplaçant là aussi en stop de Tunis à Tabarka, de Sousse à Sfax. Ils découvrirent par hasard l’archipel de Kerkennah où ils furent quasiment adoptés par une famille de pêcheurs rencontrée sur le bac auprès de laquelle ils vécurent un séjour homérique, où ne manquaient qu’Enée et Didon. Le ressenti de ce voyage prit souvent la dimension d’une libération inouïe pour Yves qui reprit ainsi de plus en plus confiance en lui-même à travers toutes les situations aventureuses, inattendues et insolites auxquelles il devait faire face. Yves fit donc l’apprentissage libérateur de la "Route", propre à sa génération habitée par le livre fétiche de Jack Kérouac, On the Road, qui poussa des milliers de Babas Cools jusqu’en Inde et au Népal, errant comme des pèlerins modernes, à la poursuite d’un présent nomade étranger aux mirages de la société de consommation occidentale.

Après son retour en France effectué dans les mêmes conditions qu’à l’aller, Yves entreprit des études d’arts plastiques à l’Ecole des Beaux-arts, où il fut admis sur présentation de dossier de travaux personnels. Yves rencontra alors une jeune californienne, Marilyn K. dont il tomba éperdument amoureux. Marilyn venait pour la deuxième fois en France dans le cadre d’un échange universitaire pour continuer des études de littérature comparée. Marilyn était très jolie, petite mais bien proportionnée. Elle était blonde platine avec des yeux bleus comme de la porcelaine. Elle avait un vrai teint de blonde, pâle et rosé.

C’est à la fac qu’ils se rencontrèrent, au restaurant universitaire plus précisément, où ils échangèrent des propos anodins, puis se revirent pendant un concert de rock, au cours duquel ils se trouvèrent côte à côte. Marilyn se serra contre Yves, puis leurs mains et leur bouche se rencontrèrent. Bientôt enlacés, ils en oublièrent le concert en cours et leurs voisins dans les gradins. Après le concert, Marilyn euphorique l’invita dans sa chambre où ils tombèrent enlacés sur le lit, elle lui dit en s’offrant à lui : _ "Oui c’est ça, viens mon petit Français, faisons l’amour comme des Français, montre-moi comment c’est l’amour avec un French Lover, fais-moi crier de plaisir ! " et elle l’attira sur elle, le guida en elle sans préliminaire. Ils s’étreignirent en riant pour la première d’une longue série de nuits d’amour.

Yves était déjà éperdument amoureux de Marilyn et décida très vite de vivre avec elle, en quittant le domicile familial. Le père de Marilyn était artiste peintre. Ray K., Pop californien peignait et exposait des ponts et signaux d’autoroute qu’il vendait assez bien. Il était mort quelques années auparavant en lui léguant ses peintures et ses biens, ce qui donnait une certaine aisance matérielle à Marilyn. Yves et Marilyn décidèrent de vivre ensemble, au grand dam du père d’Yves qui menaça de porter plainte contre Marilyn qui était majeure, pour détournement de mineur, Yves n’ayant pas vingt et un ans, âge nécessaire pour être majeur à l’époque. Il y renonça quand son fils lui demanda : _ "Tu penses sérieusement que Marilyn me détourne contre mon gré. Tu te vois porter plainte contre elle alors que c’est moi qui l’ai décidée à ce qu’on vive ensemble ? Avant tout, je voudrai que vous invitiez Marilyn et quelques autres de mes amis américains pour les connaître, comme ça vous vous ferez une meilleure idée de Marilyn et de ma nouvelle vie, d’accord ? ". Son père accepta, sa mère prépara une blanquette de veau, le père sortit de bonnes bouteilles et tout le monde fut content et conquis à l’issue de ce repas. Yves quitta donc sa famille comme beaucoup de jeunes de sa génération post soixante-huitarde. Yves et Marilyn s’installèrent dans un appartement plus vaste, où ils accueillirent souvent nombre d’autres marginaux américains ou français pour manger, parler, faire la fête, fumer quelques pétards[5]. Ils partagèrent cet appartement avec des amis californiens de Marilyn, Gregory et Kate qui étaient de passage pour quelque temps. Cette nouvelle vie séduisait Yves et il oubliait ses fêlures anciennes. Il allait régulièrement en cours à l’Ecole des Beaux-arts où sa passion pour la gravure sur métal, au burin et à l’eau forte le retenait souvent.

Marrakech Express :

Yves et Marilyn décidèrent avec d’autres étudiants californiens et Gregory et Kate, de partir au Maroc pour les vacances de Noël. Trois couples dont Yves et Marilyn partirent en stop et en train pour traverser l’Espagne. Marilyn et Yves s’arrêtèrent à Madrid pour attendre les autres et visiter le Prado. Yves découvrit les peintres espagnols du Siècle d’or, Zurbaran, Ribera, Murillo, Vélasquez, mais il fut surtout fasciné par Jérôme Bosch et son retable du Jardin des délices, dont il n’arrivait pas à se détacher, revenant à plusieurs reprises contempler ce chef-d’œuvre, à propos duquel il déclara à Marilyn : _"C’est la première fois que la contemplation d’un tel tableau me fait cet effet là. Il y a tellement à voir dans ce retable qu’on ne peut pas l’épuiser par l’observation. Tout ce monde inimaginable que Bosch nous montre est tellement riche en détails fantastiques, en inventions hallucinantes qu’on se demande ce qu’il prenait quand il peignait, c’est hors du temps et du rationnel". Dans une bodega, ils rencontrèrent deux étudiants qui vivaient en communauté dans la banlieue de Carrabanchel et qui les invitèrent chez eux pour dormir et faire la fête. Ils fumèrent ensemble du H marocain et discutèrent à bâtons rompus, loin des oreilles indiscrètes, de la situation générale en Espagne. Alors, les étudiants leur parlèrent de leurs frustrations culturelles et politiques et des privations de liberté d’expression et d’association qui régnaient encore en Espagne, partout en ville, à l’université et ailleurs, c’était pesant et irrespirable, il fallait toujours faire attention avant de pouvoir parler.

Après deux jours à attendre, les autres les rejoignirent à Madrid et tous prirent ensemble le train à la gare d’Atocha de Madrid pour Algésiras, où ils prirent le Ferry boat pour Tanger. Là, ils dormirent dans un vieil hôtel colonial prés de la médina. Ils passèrent quelques jours à flâner dans Tanger, à siroter des thés à la menthe et à fumer des Sepsis[6], à demi allongés sur les nattes des cafés maures. C’était très agréable et très dépaysant de se retrouver dans ce cadre à fumer du H avec de vieux marocains souriants et détendus avec qui ils jouaient aux dominos ou aux cartes en discutant de tout et de rien, propos décousus et volutes de fumée bleue, gargouillis du thé qui se déverse dans les petits verres émaillés, absence totale de parano quant à la fumette, sempiternelle musique arabe de Farid El Hatrache ou d’Oum Kehl Soum en fond sonore exotique.

Puis ils prirent un bus pour visiter Meknès la ville impériale avec sa médina magique, hantée par les croquis et les peintures d’Eugène Delacroix. Ils y restèrent quelques jours, le temps d’aller folâtrer dans les ruines romaines de Volubilis toutes proches puis reprirent le car pour Kenitrah, un port sur l’Atlantique près de Rabah, aux vagues réputées pour le Surf. Arrivés la veille, ils avaient campé sur la plage et le lendemain, après avoir déjeuné et fumé un joint avec leurs amis, Marilyn et Yves s’étaient éloignés en amoureux pour admirer la côte, les vagues et les surfeurs. C’était une première pour Yves, car si le surf était déjà répandu en Californie et à Hawaï, il était encore inconnu en France. Yves et Marilyn marchèrent sur la jetée jusqu’au phare pour observer les surfeurs qui étaient à l’eau de plus près, le ciel était gris et bas, la mer était démontée avec de grands rouleaux de vague chevauchés par les surfeurs. Le phare offrait un point de vue surélevé, propice à l’observation des surfeurs, Yves et Marilyn enlacés et passablement Stoned[7] regardaient la mer avec ses lames et ses déferlantes sur lesquelles glissaient les surfeurs.

Convalescence au Bordel :

A un moment, Yves s’éloigna de quelques pas sur les polyèdres de béton qui formait la pointe de la jetée battue par les flots et se retourna vers les surfeurs. Il tournait ainsi dangereusement le dos aux vagues qui battaient le mole. Soudain une lame plus haute que les autres s’abattit sur lui, le surprit et l’emporta assommé, elle se retira et le drossa plus bas sur les polyèdres en béton qui constituaient la jetée, Yves gisait alors inanimé dans une de ces anfractuosités. Marilyn le chercha du regard et ne le vit plus, elle réalisa très vite ce qui était arrivé et elle hurla son nom, ne reçut aucune réponse et le chercha partout, la panique l’envahissait puis elle l’aperçut en bas, menacé d’être emporté et noyé par une autre vague. Instinctivement, elle se précipita et l’arracha littéralement du creux plein d’eau où il reposait. Avant le retour prochain des vagues, Marilyn parvint à le tirer sur la plateforme où elle l’appuya à l’abri du mur du phare puis elle inspecta les plaies assez nombreuses que le choc sur le béton avait provoquées chez son amant.

Avec de l’eau de mer, elle nettoya les plaies pour sonder leur gravité, puis le banda avec son foulard sur la jambe droite pour qu’il puisse marcher. Elle lui parlait doucement mais sa frayeur rétrospective transparaissait dans ses intonations, elle réalisait qu’elle avait failli le perdre, qu’il s’en était fallu de peu. Peu à peu, Yves revenait à lui et prenait conscience de ce qui lui était arrivé, il comprit qu’il lui devait la vie. Il s’en émut, voulut lui parler mais réalisa qu’il parlait difficilement car sa lèvre enflée saignait et le gênait, il ne put que l’étreindre pour la remercier de l’avoir sauvé. Marilyn le soutint et l’aida à marcher sur la jetée battue par les vagues et cahin-caha, ils revinrent vers la terre et le campement. Kate avait de quoi désinfecter mieux ses blessures, mais tous convinrent qu’il fallait absolument faire recoudre la jambe et la lèvre d’Yves, ce qui signifiait qu’il fallait l’accompagner à l’hôpital ou dans un dispensaire. Tout à coup Gregory se rappela : _"Attendez, je crois qu’il y a une base de l’armée de l’air américaine à Kenitrah et ils doivent pouvoir le soigner, je vais l’y amener en taxi". Marilyn et Kate voulurent les accompagner et c’est ainsi qu’ils débarquèrent à la base américaine, sûrs d’être secourus. Ils exhibèrent leurs passeports au Chek point et pénétrèrent dans la base.

Après avoir réussi à trouver l’hôpital de la base, ils se heurtèrent au refus obstiné du personnel médical américain de soigner Yves : _"No young lady, we can’t work on your friend even though you're American. We don't work on French people[8]. Ici on ne fera rien pour lui. C’est une base de l’armée américaine pas un dispensaire. Allez- voir ailleurs". Marilyn, Gregory et Kate tentèrent de faire fléchir les médecins militaires américains : _ "Vous ne pouvez pas le laisser dans cet état, il faut le soigner d’urgence, sinon ses plaies vont s’infecter, c’est de la non assistance à personne en danger, pensez à l’alliance franco-américaine et à Lafayette qui nous a aidé à gagner notre indépendance", mais rien n’y fit. Puis la situation se dénoua heureusement, car les infirmiers marocains proposèrent à nos amis de soigner Yves : _" Attendez un petit moment, quand ils vont partir, on va soigner votre ami en lieu et place des toubibs américains, les blessures ne sont pas graves, nous pouvons nous en charger, recoudre ses plaies et lui faire le vaccin antitétanique, d’accord ? ". Yves et ses amis acceptèrent avec empressement. Les infirmiers recousirent les plaies d’Yves sans anesthésie, lui firent la piqure antitétanique en dédramatisant la situation, puis ils conseillèrent à Yves de rester quelques jours sur place alité et lui firent une ordonnance pour que le dispensaire lui enlève les points après cicatrisation.

Après avoir chaudement remercié ces infirmiers marocains pour leur aide, ils repartirent et décidèrent de loger à l’hôtel pendant quelques jours, le temps de permettre à Yves de rester alité et de cicatriser. Le taxi les amena dans un hôtel bon marché qui se révéla être un hôtel borgne. Un grand patio était entouré de coursive sur trois étages sur lesquelles donnaient les chambres. Ils louèrent trois chambres, une par couple et la convalescence d’Yves commença. Il y avait beaucoup d’animation et de va et vient entre le patio de l’hôtel où il y avait un restaurant en rez-de-chaussée et où les femmes pensionnaires et les clients du bordel vaquaient à leurs saines occupations.

Mais bientôt, la rumeur avait du se répandre de la présence des Américains et du Français dans l’hôtel, l’on vit souvent des pensionnaires et des clients faire irruption dans la chambre d’Yves pour discuter, lui apporter gâteaux et thé à la menthe, quelquefois la Sepsi de Kiff et la chambre fut souvent pleine de marocains rigolards et bavards, extrêmement cordiaux qui transformèrent la vie du convalescent. Marilyn avec ses cheveux blonds platine et ses yeux bleus semblait être aussi le centre d’intérêt des clients, qui restaient ébahis et fascinés par la gentillesse de son accueil. De temps en temps, une proposition grivoise fusait de la part d’un des clients, vite remis à sa place par les femmes pensionnaires présentes. Le rustre battait en retraite sous les lazzis et tout rentrait dans l’ordre. Bientôt les plaies d’Yves cicatrisèrent, les points furent enlevés et le petit groupe put reprendre sa route vers Essaouira, ex Mogador, port de pêche en dessous de Casablanca, protégé par une citadelle et situé tout au Sud du Maroc.

Essaouira :

Le bus les laissa aux portes de la ville le soir venu, ils dormirent à l’Hôtel des Amis, une Riad[9] toute décorée de peintures murales psychédéliques et sonorisé en permanence par des disques de Jimmy Hendrix qui y avait séjourné quand il était venu au Maroc jouer avec les musiciens "Gnahoua"[10]. Le lendemain matin ils firent le tour du souk et se promenèrent longtemps sur les quais et sur les remparts d’Essaouira. C’était un lieu magnifique, encore intact, où les touristes n’étaient pas encore trop envahissants. Yves et Marilyn goûtaient à l’air salin, aux couleurs chatoyantes des tissus et des tapis, aux émaux des poteries, aux pâtes de verre multicolores, tous deux s’achetèrent des djellabas dont ils se revêtirent pour se fondre dans la foule sans passer pour les Dupont et Dupond. La criée était magnifique ce matin là, les chaluts avaient ramené une pêche miraculeuse de thons, de bonites et de roussettes, petits requins aux yeux émeraude et ils s’attablèrent à une cantine sur le quai où ils dégustèrent des dormeurs, sorte de gros crabes succulents.

Le lendemain, ils prirent le taxi collectif pour rejoindre Safi, une vieille ville portuaire où les surfeurs avaient déniché les plus belles vagues du Maroc. Gregory y retrouva une connaissance, un ex-étudiant déserteur de Berkeley qui vivait là à demeure. Ils campèrent à côté de sa maison car le temps était clément, ils pouvaient ainsi profiter des commodités de sa maison pour préparer à manger et se laver. La Sepsi de Kiff et le bon vieux chilom bourré à ras bord de "H" marocain circulaient autour de la table et le temps passait d’une manière égale et douce, la chanson de Crosby, Stills, Nash & Young : "Marrakech Express" passait souvent sur le tourne disque de la maison et illustrait parfaitement cette atmosphère. Il arriva à Yves et Marilyn de s’éloigner dans les dunes pour aller fumer un joint puis faire l’amour en djellaba, allongés dans le sable, heureux de se sentir si proches. Une fois, un troupeau de moutons les surprit dans le feu de l’action, ils eurent le temps de conclure en riant, complètement entourés des ovins pacifiques et bêlants puis de se réajuster et de se relever avant que n’arrive à leur hauteur le petit berger, avec qui ils discutèrent et ils burent du thé rouge, après, ils rejoignirent la maison de leur hôte américain, où la fête battait toujours son plein, ils voyaient à ce moment là, plus bas sur la grève, les pêcheurs qui rentraient du large et remontaient leurs barques sur la plage en les faisant rouler sur des troncs d’arbres.

Puis il leur fallut repartir et remonter en bus vers Tanger, traverser le détroit de Gibraltar et à Algésiras reprendre le train jusqu’à la France. Tout se passa bien au retour, mais quarante jours plus tard, Yves se réveilla avec une hépatite "B" qu’il avait du attraper au Maroc. Il dut faire un régime très strict et surtout rester couché pendant plus de quinze jours. Marilyn le soigna avec des steaks et des salades, lui procura du plaisir par des fellations savantes, lui prépara quelques joints à partager. Elle fut à son tour malade de la même façon et Yves eut du mal à assumer son rôle d’infirmier, mais Marilyn récupéra plus rapidement et ils reprirent chacun leurs études, elle à la Fac de lettres et lui à l’Ecole des Beaux-arts.

[1] Cigarette roulée avec un mélange de tabac et de haschisch.

[2] Cylindre en métal tenu comme un dé à coudre plaqué sur les cordes et produisant des sons en glissando à la guitare.

[3] Percussions arabe et indienne.

[4] Projection de lumières et de formes colorées.

[5] Joints.

[6] Petites pipes de Kiff du Riff.

[7] Drogués.

[8] Non, jeune fille, nous ne pouvons pas travailler sur votre ami même si vous êtes américaine. Nous ne travaillons pas sur des Français.

[9] Demeure traditionnelle marocaine.

[10] Musique traditionnelle du Grand Sud.

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