Lettre d'un enfant de 2070

oreline

Je partage un trente mètres carrés avec ma mère et mon grand-père. Rien d’incroyable puisque tous les gens que je connais font de même. J’habite au vingt troisième étage d’un bâtiment construit dans les années 2050. Propre, fonctionnel, écologique.

Si j’écris cette lettre aujourd’hui, c’est parce que j’ai entendu un gars de mon école dire que les scientifiques étaient sur le point d’inventer la machine à remonter dans le temps. Cela serait absolument délirant. J’ai vu « Retour vers le futur » des milliards de fois. J’aurais adoré connaître Doc. Je ne suis pas complètement idiot et je sais que, si la machine existe, je ne serais certainement pas l’un des premiers à l’utiliser. Du coup, je me suis dit qu’une lettre, ça ne tenait pas de place et que si je demandais poliment, le gars bordé de nouilles qui serait le premier à faire le voyage pourrait bien prendre ma lettre et essayer de la mettre sur internet, soixante ans plus tôt. Donc voilà, j’écris.

Ici, en 2070, nous sommes 12 milliards d’êtres humains agglutinés sur une planète au trois quarts recouverte de flotte. Avec le réchauffement climatique, adieu Pays-Bas, iles paradisiaques et Venise. J’aurais aimé voir Venise… Quand je feuillette le livre que grand-père avait acheté lors de l’un de ses voyages en Italie des dizaines d’années plus tôt, je me dis que j’aurais adoré fouler les pavés de cette ville et me faufiler dans ces petites ruelles regorgeant de trésors. Y a pas à dire, le livre est mieux conservé que la ville, ensevelie en partie sous l’eau.

Bien sûr, Venise, c’est l’iceberg, ce que ça cache, c’est que nous, les douze milliards d’êtres humains, nous sommes entassés dans des cages à lapins. Mais je ne me plains pas. J’ai toujours connu ça. Grand-père parle parfois de la maison dans laquelle il a grandi. Quatre cents mètres carrés rien qu’à lui et ses parents ! Le rêve ! Un jardin, un potager, une balançoire et une maison avec au moins six pièces ! Je me rappelle lui avoir dit alors : « Mais donc tu étais riche ? » Car je savais qu’à l’époque, avec l’argent, on pouvait tout acheter. « Non, la plupart des gens pouvaient se le permettre… » m’a-t-il répondu. Pour ma part, j’avais du mal à imaginer… Aujourd’hui, l’argent n’a plus beaucoup d’importance. Même milliardaire, tu ne vivras guère mieux que dans un quarante mètres carrés. La faute à la surpopulation et au réchauffement climatique.

J’aurais aimé courir autre part que dans une salle de sport. Même si elle possède des supers écrans plats et des appareils ultra performants. Malheureusement, la nature, le grand air, c’est restriction. Il fallait conserver le peu de biodiversité qu’il nous restait. C’est pourquoi, la forêt de Fontainebleau avec ses quinze milles hectares est mieux gardée que la Banque de France. Toutefois, chaque habitant a droit à son bol d’air. Pour grand-père et moi, c’est le premier dimanche du mois. La majorité des gens s’y rendent à l’ouverture. Plus filous, grand-père et moi, nous arrivons deux heures avant l’ouverture. Nous sommes ainsi les premiers à y pénétrer. Et un instant, je me dis que j’habite au cœur de celle-ci, dans un cabanon en bois. A la fermeture, je suis un peu morose. De nouveau, un mois à attendre. Le parc archi blindé en bas de chez moi et la salle de sport comme seules perspectives.

De ma vie, j’ai dû monter que trois fois sur une balançoire. Faire la queue une heure trente pour deux minutes de balancement, très peu pour moi.

Je vais à la salle de sport six fois par semaine. Ce n’est pas terrible de courir en regardant des films bidons sur les écrans géants. Mais ça a l’avantage d’être un geste citoyen. En effet, il y a un type qui a eu l’idée géniale de récupérer l’énergie générée par l’homme pour en faire de l’électricité. Imaginez douze milliards d’humains qui courent une heure, six jours par semaine. Cela fait beaucoup d’énergie ! En tout cas, ça nous a bien aidé à sortir du pétrole et du nucléaire…

Le mot nucléaire me donne de l’urticaire… Celui qui a inventé ça est le roi des cons. A cause de lui et de tous ces anciens chefs d’états ignorants, nous sommes nombreux aujourd’hui à habiter sur des cimetières de déchets nucléaires. On appelle ça le stockage de déchets radioactifs en couche géologique profonde.

Ils savent de quoi je parle les allemands. Il y a quelques années de cela, après un séisme assez important, toute une région a été contaminée par des déchets nucléaires qui avaient été enfouis en profondeur. Ils ont dû remercier les braves gens qui avaient mis toutes ces cochonneries sous leurs pieds !

Ici, pas de déchets enfouis en profondeur, seulement en surface. En attendant, il y a un mec qui doit vérifier que le béton qui recouvre les fûts de déchets ne s’effrite pas et surtout il doit conserver précieusement les livres dans lesquels sont identifiés les fûts et la fin de radioactivité du déchet. Y en a encore pour quatre cents pour que le premier fût arrivé ne soit plus dangereux. Plus d’un million d’autres fûts attendent leur tour. Faut me dire le con qui a inventé ça ?!?

Bien sûr, les déchets radioactifs ne sont pas les seuls déchets laissés par nos aïeux. Il y a aussi le plastique. « Le plastique, c’est fantastique ! » ironise mon grand-père quand nous nous rendons dans la vieille déchetterie du coin. On y va les mains dans les poches mais on trouve toujours un sac en plastique usagé pour y mettre des boulons, des vis et autres objets métalliques qu’on récupère sur des vieilles carcasses de machines à laver. Avec l’amenuisement des matières premières, tel que le métal, les vis et autres objets métalliques sont des bien précieux, qu’on évite de faire rouiller. Du coup, deux à trois fois par mois, grand-père et moi nous rendons à la déchetterie. On y trouve pleins de trucs et en plus grand-père me raconte pleins d’histoires.

« Quand j’étais jeune, une machine à laver, un frigo ou une télé ne fonctionnait qu’une dizaine d’années. Après, il fallait jeter et racheter.

– Pas possible ! Que dix ans ! Pourtant les matériaux ne s’usent pas si vite !

– C’est ce que l’on appelait l’obsolescence programmée. Il y a un génie qui a inventé ce procédé qui consiste à fabriquer des machines qui ne fonctionne qu’un nombre d’années données. Après ça, foutu le truc. Il faut racheter. C’était pour faire marcher la consommation. En même temps, les gens jetaient aussi des trucs qui marchaient encore, simplement parce qu’ils voulaient en changer… Enfin, en reparlant de l’obsolescence programmée, il me vient en tête l’histoire de l’imprimante. Celle-ci était conçue pour imprimer cinq milles pages et après elle tombait en rade… En fait, il y avait une puce à l’intérieur qui lui disait à quel moment elle devait se déclarer HS. Malin, non ? »

J’étais abasourdi.

« Tu veux dire qu’il y a un trou de balle qui a inventé ça en se fichant éperdument que moi je vive submergé par les déchets et que je doive me restreindre car il n’y a presque plus de matière première à exploiter ?!? »

J’étais vraiment en colère ce jour-là.

« C’est pour cette raison qu’on a inventé le recyclage. Mais c’était un peu brinquebalant. Certains ne jouaient pas le jeu. Et puis, il était probablement plus facile d’acheter de la matière première que de s’emmerder à désosser du vieux matériel.

– Et les sacs plastiques ? Pourquoi y en a-t-il autant ?

– J’avais lu quelque part : vingt minutes d’utilisation, cinq cents ans à disparaître. Du moment qu’on les jette, on croit qu’ils ont disparu, mais pas du tout. Nous disparaîtrons avant le premier sac qu’on a jeté dans la nature… »

Deux fois par semaine, grand-père et moi nous rendons au centre de rationnement alimentaire. Là-bas, nous faisons la queue environ une heure avant d’arriver devant un guichet. Contre une somme d’argent égale pour tous, l’une des personnes qui nous accueille remplit notre panier de légumes, viandes, céréales, fruits, laitages. Tout a été calculé pour que nous ayons suffisamment à manger pour trois - quatre jours. Ni plus, ni moins. Avec le nombre d’habitants que nous sommes sur terre, le gaspillage est interdit. Quand mon grand-père me parle de ces grandes boutiques, qui s’appelaient supermarchés, ça me fait rêver : choisir ses légumes, sa viande, ses bonbons et en prendre autant qu’on veut ! « C’était l’époque où on croyait que l’argent pouvait tout acheter… » me disait-il avec amertume.

« Mais comment faisait le gérant pour savoir ce que les gens allaient exactement acheter ?

– C’était bien le problème… Il y avait du gaspillage à tous les étages : chez le fabricant, au supermarché et même chez les consommateurs… »

Ce que j’aime le plus, c’est lorsque grand père et moi nous retrouvons sur le toit de notre immeuble. Nous sommes une minorité à avoir un petit jardin là-haut. Grâce au talent de grand-père pour le jardinage, nous avons eu droit à une petite parcelle. Aussi, une fois l’école finie, je fais la route du retour avec mon grand-père et, après avoir posé mon cartable dans notre appartement, nous montons tout là-haut et nous jardinons jusqu’à la nuit tombée. A ce moment-là, la ville qui s’étend à nos pieds s’illumine et nous laisse un instant rêveur.

« Nous aurions dû penser à l’environnement beaucoup plus tôt. Aujourd’hui, je me sens honteux d’être devant toi et de te dire comment nous avons vécu. Sans nous soucier de l’avenir de nos enfants… Si je pouvais retourner en arrière… Dans ma jeunesse, on nous rabachait les oreilles de crise économique par ci, crise économique par là et ainsi l’environnement était toujours remis au placard. L’environnement, ça ne valait rien ! La croissance, il fallait toujours de la croissance ! La grosse connerie ! Maintenant, avec des idées comme celles-ci, on est surpeuplé ! Et je ne peux même plus montrer à mon petit-fils un panda ou un ours blanc car ils ont disparu de notre planète ! »

Ma mère arrive. Elle a un petit gilet sur le dos. Elle est plutôt jolie même si parfois elle parait triste. Elle est infirmière. Elle est souvent à l’hôpital. C’est pour cela que je passe beaucoup de temps avec grand-père. Mon papa est mort il y a déjà quelques années. Il avait des problèmes pour respirer. Mon grand-père dit que c’était à cause de la pollution, des voitures, du pétrole.

« Ta grand-mère, ton père et moi habitions sur une route nationale où il y avait énormément de passage. Pendant les heures de pointe, les voitures étaient à l’arrêt mais bien sûr le moteur tournait. C’est bien simple, dès qu’on ouvrait les fenêtres, on avait l’odeur des pots d’échappement qui venaient s’engouffrer dans les pièces. Si le télétravail avait été mis en place beaucoup plus tôt, ton père serait probablement encore là… Mais, non il était préférable que les gens soient coincés deux heures dans les transports cinq jours sur sept ! Il fallait vendre : des voitures, de l’essence ! Comme disait l’autre, travailler plus, pour gagner plus… Quand on voit ce que la consommation à outrance a engrangé, on se dit qu’il aurait été beaucoup plus intelligent de dire : travailler moins pour gagner moins et consommer moins. »

Ma mère s’assoit à côté de nous. Elle me prend dans ses bras et ajoute :

« A cette époque, il fallait produire, vendre, consommer, produire, vendre, consommer. On n’avait pas compris que le plus important était le service à la personne : l’éducation, la prise en charge des personnes âgées, des malades, le sport, le bien-être… Beaucoup de personnes perdaient leur emploi. Un emploi qui n’était pas toujours gratifiant. S’occuper des gens semble tellement plus intéressant que de travailler à la chaîne ! »

Je regarde ma mère, lui sourit et lui dit :

« Je mettrai ce que tu viens de dire dans ma lettre aussi… »

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