L'exil

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La voix nouée, Chris explique qu'il avait toutes les raisons d'être heureux. D'étudiant moyen à la vie peu palpitante, il était devenu New-Yorkais au quotidien pas banal. Vivre à New York, ça n'était pourtant pas un rêve mais c'en est devenu un lorsqu'il a rencontré Cassie. Avec ses longs cheveux dorés, ses lèvres bien rouges qui cachaient des dents bien blanches, elle incarnait l'Américaine.

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Emma et Colin ne se sont pas revus depuis trois ans. Les retrouvailles se sont imposées à eux. Assis dans un café qu'ils avaient l'habitude de fréquenter en tant que couple, ils se regardent à peine. Le flot de la conversion est lent, chaque mot est réfléchi.

 - Ça fait longtemps qu'on ne vous avait pas vu ici, s'exclame la serveuse. Qu'est-ce que je vous sers?

 - Deux cafés. Sans sucre, répond Colin d'une voix basse, presque gênée.

 - Tu passes me prendre à quelle heure demain? Il faudrait qu'on soit à l'aéroport vers 15 heures, lui dit Emma d'une voix basse qui oblige Colin à se pencher vers elle.

 - J'y serai. J'essayerai de regarder ce soir des hôtels pas chers. Je peux payer, ce n'est pas un souci.

Emma et Colin ont décidé hier soir, au téléphone, qu'ils iraient à New York dès que possible. Ce sera leur troisième voyage dans cette ville qu'ils n'ont pourtant jamais visité.

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Dans le taxi, Emma garde les yeux fixés sur l'autocollant à moitié déchiré adossé au siège du conducteur, "Welcome to New York". Sur son épaule, la tête de Colin, endormi. Elle sait qu'il ne s'est pas assoupi volontairement sur elle, alors elle ne le repousse pas. Elle sourit même, en voyant les genoux de Colin recroquevillés sur la banquette arrière.

 - Nous avons une chambre pour 50$ la nuit, indique le réceptionniste de l'hôtel.

Colin et Emma n'ont pas partagé un lit depuis trois ans. La dernière fois, c'était déjà à New York.

 - Combien de jours souhaitez-vous rester?

Emma se retourne vers celui qui fut son fiancé. Dix secondes s'écoulent, dans un silence douloureux que même le bruit de la rue ne peut couvrir.

New York, Colin en rêvait petit. Assis tout prêt de sa télévision installée dans la cheminée, il regardait en boucle la vieille version de King Kong. Et il pleurait à chaque fois que la bête tombait de l'Empire State Building. "Ce n'était pas les avions, mais la belle qui a tué la bête." Trois ans qu'il n'a pas regardé le film, et qu'il coupe la radio, la télévision, dès qu'il entend le mot New York. Pourtant, il ressent un plaisir, presque coupable, à déambuler dans les rues de Manhattan. Ses pensées se perdent, enfin, dans cette énergie bruyante et fascinante à laquelle il n'est pas habitué. Il goûte pour la première fois à cette tension, cette fureur de vie qui l'avait émerveillé durant sa jeunesse. Puis, il se tourne vers Emma qui vient de s'arrêter. Immobile, elle dévisage un sans-abri. Le rêve américain, elle ne comprend pas.

Colin la tire par le bras.

 - On n'y est pas encore, c'est dans deux rues, lui dit-il.

Dans la rue sombre, deux immeubles sont encore éclairés par le soleil.

 - Le parc doit être en face, murmure Colin. À quelques mètres des premiers arbres, son pas ralentit, puis soudain, il s'assoit sur les marches d'un immeuble de briques rouges. La réalité, Colin a toujours pris soin de ne pas l'affronter. Lui qui dessine à longueur de journée, et ne lit les journaux que pour les critiques de films, il évite autant qu'il peut le monde extérieur. Emma essaye de lui desserrer les poings pour passer ses doigts entre les siens. Puis, elle s'agenouille, face à lui, avec l'espoir de le voir relever la tête.

Un homme, une radio à la main, se dirige vers eux. Il traverse la route lentement en se dandinant. Sa musique résonne sur les murs de la rue étroite. Colin se surprend à bouger son pied en rythme.

 - You like that shit, right! s'écrie l'homme à la voix étouffée par une longue barbe d'un blanc parfait.

 - Otis Redding is the shit. I've got dreams to remember...

Colin relève la tête et sourit à l'homme.

 - This guy is my son. I go everywhere with him. He means more to me than my own life, poursuit-il, avant de se diriger vers le petit parc qui donne sur un refuge pour sans-abri. D'un mouvement brusque, Colin se lève, prend Emma par le bras et marche en direction du square. Arrivé près du bâtiment, il s'arrête et dévisage toutes les personnes se trouvant dans le parc. Colin saisit alors le poignet d'Emma.

Leurs deux regards sont comme paralysés sur la bouche d'un jeune homme assis à quelques mètres d'eux sur un banc. L'adolescent, entourée de deux vieilles dames, parle d'une voix très rauque. Exactement celle qu'Emma et Colin avaient entendue quelques jours plus tôt lors d'un reportage à la télévision sur les sans-abri de New York. Le jeune homme, au visage floutée mais à la voix si particulière y racontait son histoire, celle d'un adolescent français vivant dans l'illégalité après avoir décidé de rester aux États-Unis pour vivre avec sa petite amie qu'il avait rencontrée en vacances. La fugue, le bonheur, puis la galère, la rue.

Trois ans qu'Emma et Colin n'ont pas vu Chris. Le visage est le même. Celui d'un jeune garçon aux yeux encore marqués par un sourire récent. Celui de leur fils.

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