L’homme avec une grosse main

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Un titre ridicule pour un conte absurde. Cette idée lui vint sous la douche, lorsqu’il lui sembla que sa main put recouvrir latéralement son crâne. Examen minutieux, mystérieuse organique. Hermann n’était point hypocondriaque mais à l’évidence, une disproportion naissante menait ses pensées. Une musique, chantonner, et l’affaire fut balayée jusqu’au soir. Le sommeil ne fut pas très bénéfique, Hermann ou la princesse au petit pois : une moindre chose l’empêchait, la nuit, de se reposer. Une lourdeur, une gêne, une moindre chose qui prenait de la place. La vie ou du moins ce que l’on nomme la vie, c'est-à-dire vanités vétilleuses qui souvent absorbent notre attention et font couler les heures en secondes, vint lui faire nier ce minime problème. Quelques jours s’écoulèrent alors qu’Hermann fidèle salarié aux horaires décalés, fidèle au vide de sa vocation, se plaisait à refermer et observer cette main droite à la peau lisse et gonflée. Refermer, rouvrir, refermer. Quelque chose clochait. Cette main lui paraissait de plus en plus étrangère, elle semblait ne plus répondre comme autrefois. L’abandonnait-elle ? Hermann fut pris d’un fou rire gêné. Encore une absurdité.

La nuit qui suivit vint à la rencontre de ses doutes. La question n’était pas comment, mais pourquoi cette main devenait-elle plus imposante chaque jour ? Il lui sembla avec le recul, qu’elle n’avait surement cessé de croitre. Sans relâche. Sous ses yeux occupés et incrédules. Chaque jour, chaque minute assurément, à chacune de ses réflexions nocturnes, elle en profitait pour s’épandre en lourdeur, se déformer d’angoisse. Pourquoi la main ? Aurait-il trop donné ? Aurait-il frappé à tort ? Son fils ? Sa femme ? Rien de tout cela ne tenait. Pourquoi sa main ? Il repensa à toutes les choses qu’il avait réalisées par son intermédiaire, tous les actes, plus ou moins significatifs. Au fur et à mesure, ses pensées s’intensifièrent, il s’amusa à reconstruire sa vie, à l’analyser. Il prit peur. Ses nuits devinrent de plus en plus angoissantes.

Angoissantes, excessivement. Sa main gonflait excessive et impudique. Elle s’épanouissait à son dépend, devenait imposante, ne répondait plus que partiellement aux ordres hypothalamiques, emplis de détresse, d’un Hermann absent et consumé.

Il fallut trouver des stratagèmes pour dissimuler cet organe difforme et pesant. Et quitter femme et enfant.

Maladroitement, sans certitudes, Hermann vivait sa routine quotidienne. Cependant, il se l’avouait, cette main devenue « la » main, entité propre, faisait la preuve de sa différence.

Pour sortir de sa torpeur, il lui fallut écrire. Tout d’abord de façon spasmodique et incontrôlée, puis de plus en plus précise. Étonnamment, la main se laissa dompter. Une reconstruction psychique s’engagea et l’écriture se révéla indispensable. La main reprit des proportions presque raisonnables, un miracle. Les mots continuèrent de couler. Hermann se sentait heureux, pleinement conscient de lui-même. Retrouva un certain équilibre. Et surtout une certaine liberté. Sa vie avait drôlement bifurquée depuis ce jour où sous la douche il s’était aperçu de cet étrange phénomène, ce mystère organique.

Hermann rencontra Macha, femme aux longs pieds, gonflés eux aussi et bandés comme il se pouvait. Des pieds qui avaient trop souffert, trop trainé sur les chemins infinis de l’abandon  et de la misère. Des pieds auxquels Macha parlait, parfois même tout le jour, pour s’apaiser, pour les apaiser. Macha vivotait au prix de ce mince équilibre.

Hermann et Macha. Nonchalamment.

Ils enfantèrent, sans surprise, un enfant avec une grosse tête.

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