L'O et l'Enfant

riatto

L'O et l'Enfant

 

 

L'enfant à lâché la main, bousculé par le flot pressé des promeneurs sur la jetée. Il a marché un bon moment, tout seul, en tournant le dos au soleil. Quand il a dépassé la jetée, l'enfant a continué à marcher tout droit, emporté par son élan.
Arrivé à l'endroit où les rochers s'enfoncent dans les vagues, l'enfant s'est arrêté pour regarder autour de lui, le nez au vent. Ensuite, il s'est mis à escalader les blocs pour s'approcher au plus près du rivage.
Là , il a senti la fatigue dans ses jambes, alors il s'est assis et a plongé ses yeux dans l'eau sombre.

 Sous la surface étincelante, l'enfant a regardé le dos de l'animal, tout près du bord.

Sans dire un mot, l'enfant a pensé :

" Qui es-tu ?

Et sans un bruit, comme une évidence naturelle, l'enfant a entendu  répondre :

_  Je suis ton ami, n'aie pas peur.

Alors l'enfant n'a pas eu peur et, toujours sans ouvrir la bouche, il a demandé en silence :

_ Quel âge as-tu ?

Sous les éclats brûlants du soleil de midi, la voix invisible a répondu :

_ J'ai huit ans, comme toi...

_ Tu sais l'âge que j'ai ! a pensé l'enfant surpris.


La voix a continué sur le même ton rassurant :

_  Je sais ça et des tas d'autres choses...

Puis le long corps brillant et noir a ondulé légèrement sous le vent tiède.

L'enfant a observé attentivement les deux tâches blanches sur la tête de l'animal.Les prenant pour des yeux grands ouverts, il a pensé en regardant droit dedans :

_ Et qu'est-ce que tu sais d'autre ?

Un bref moment les a traversés. Un souffle d'air entre les nuages a pris la forme d'un chameau avant de disparaître derrière une dune de ciel.

 _  Je sais, par exemple, que tu es perdu, a fait la voix douce.

 L'enfant a froncé les sourcils. Il a jeté son regard vers l'horizon et a repris, curieux :

_  Comment on le sait quand on est perdu ?

 La voix amicale a aussitôt résonner entre les oreilles de l'enfant :

_  On sait qu'on est perdu quand les autres nous cherchent.

Alors l'enfant a tourné la tête et a regardé derrière lui.

Au loin, la jetée grouillante et son brouhaha indistinct de musique et de voix ressemblant au souvenir d'un rêve aride.

Intrigué mais sans inquiétude il a demandé :

" Tu crois qu'ils me cherchent ?

_  Oui, a chuchoté la voix douce. "

Au pied des rochers, la surface de l'eau claire s'est assombrie d'un seul coup. Emergeant au-dessus des reflets du soleil, une nageoire noire et ruisselante s'est dressée vers le ciel, puis le bruit sec d'une pompe pneumatique dont la pression se relâche en crachant de minuscules gouttes d'air humide. L'enfant a sursauté, surpris par le souffle puissant de l'animal, et il a pensé en direction de l'énorme tête qui lui faisait face :

_  Toi aussi tu es perdu ?

_  Non ! s'est amusé l'animal, avant d'ajouter :

_  Je ne peux pas me perdre !

 La large gueule rose s'est ouverte, faisant miroiter une myriades de dents couleur d'ivoire, puis la voix tranquille s'est remise à murmurer dans la tête de l'enfant :

_  Tu devrais aller les retrouver, ils s'inquiètent...

 Mais le garçon a préféré demander, curieux :

_ Comment ça se fait que tu ne peux pas te perdre ? Nous, quand on se trompe de route, eh ben après on est perdu !

Bien sûr... A aquiescé la voix calme, avant d'expliquer :

... Mais vois-tu, ici je n'ai pas de routes, alors forcément, je ne peux pas me tromper... Et donc je ne peux pas me perdre...

_ Ah, oui. "

L'enfant s'est satisfait de cette réponse.

Il a plongé son regard un peu plus profond dans les yeux paisibles de l'animal, et a repris sur un ton plus gêné que triste :

_  Moi, j'ai l'impression que je me perds souvent...

Je sais , a fait la voix en se mêlant au chant des vagues.

La grosse tête luisante s'est penchée légèrement sur le côté pour demander :

Pourquoi tu ne retournes pas leur dire que tu es perdu ?

 L'enfant a grimacé, cherchant les bons mots dans le flot de pensées qui soudain se bousculaient :

_  Mais quand je leur parle... ils ne m'entendent pas !

Et il a ajouté, comme pour ne pas être entendu cette fois :

_  En tous cas... pas comme toi."

 Comprenant le trouble de l'enfant, l'animal s'est lui aussi mis à réfléchir.

Son corps, brillant d'un noir profond, a plongé très lentement. La haute nageoire s'est enfoncée tranquillement dans l'eau claire jusqu'à disparaître sous la surface. Redevenu presque invisible, l'animal est resté là un moment.

L'enfant s'est assis, sans plus penser à rien d'autre qu'au soleil et au vent, au goût du sel dans sa bouche, au parfum trop fort de l'océan.

 Et un chant inconnu s'est levé de dessous la mer.

L'écho irréel d'une musique entre ciel et terre, sans aucune ressemblance avec le vacarme de la jetée et son bruit assourdissant. Un chant fait de couleurs changeantes et rappelant le scintillement magique des étoiles en hiver.

Le concert a duré un long moment, et pendant tout ce temps, l'animal et l'enfant sont restés immobiles. Les mots oubliés, devenus inutiles, ont cédé la place à une mélodie aux contours mouvants qui s'est propagée sous la surface des vagues, vers le large et bien au-delà.

 Quand le chant s'est arrêté, l'animal a refait surface lentement, aux pieds de l'enfant silencieux.

Les mots ont réapparu eux aussi, et la voix s'est glissé sous la tête de l'enfant avec douceur :

Voilà... Je t'aide pour cette fois, et ils ne vont plus s'inquiéter très longtemps...

L'enfant a vainement tenté d'ouvrir la bouche, mais son corps a refusé de lui obéir. Il s'est finalement contenté d'envoyer un  merci  muet que l'animal a reçu comme une caresse délicieuse.

Sur la jetée, l'un des promeneurs a soudain montré du doigt l'ombre d'une nageoire découpant l'horizon.
Nageoire rapidement accompagnée d'une autre, et puis d'une autre.

Parmi la foule, le brouhaha a subitement gonflé pour se muer en une clameur d'excitation intense.

Lorsque le groupe d'animaux tout entier a lentement fait surface à portée de vue, les cris se sont faits plus stridents. Après cela, la jetée a littéralement explosé dans un hurlement, puis les gens se sont mis à courir.

Une douzaine de silhouettes sombres s'est approchée de la côte avant de prendre sans hâte la direction des rochers.

Sur la terre ferme, les badauds se sont bousculés de plus belle pour jouir de l'incroyable spectacle.

Les animaux ont dépassé la jetée, ne nageant qu'à quelques brasses de la plage où la masse grouillante et hurlante s'est aussitôt ruée pour les suivre.

Sur son rocher, l'enfant n'a pas bougé. Voyant venir à lui la foule gesticulante, il a une dernière fois plongé son regard dans l'eau, vers l'animal. En s'éloignant, la voix lui a chuchoté :

N'oublie pas ce que je t'ai dit...

_  Non a pensé l'enfant,

_ Pour ne pas te perdre, la meilleure chose à faire est d'éviter les endroits où il y a trop de routes... Tu m'as bien compris ?

_  Oui .

Au revoir a fait la voix, et puis l'animal s'est éloigné pour de bon.

Pour dire au revoir lui aussi, l'enfant a voulu agiter la main, mais il n'a pas réussi à lever son bras. Alors il est resté à regarder le groupe des orques reprendre rapidement le chemin du large.

Quand les nageoires ont eu entièrement disparu, avalées par les eaux profondes, l'enfant a senti qu'on rattrapait son bras.

 On s'est félicité, on ne l'a pas grondé, on ne le gronde jamais. Non pas parce qu'il ne fait pas de bêtises, c'est un enfant comme les autres, mais parce qu'on juge sans doute inutile de le gronder.

Quand il a voulu tout leur raconter d'un coup, personne n'a semblé entendre sa voix. Il a tellement essayé de parler qu'après un moment, le mal de tête est revenu, comme souvent.

Alors finalement, il a recommencé à se taire, comme toujours.

On l'a tenu par la main et on l'a raccompagné vers les autres, en marchant trop vite. La foule des promeneurs a regagné la jetée et s'est remise à se bousculer, cette fois sans raison. Rien d'autre que cette musique trop forte qui a eu vite fait de recouvrir le bruit des vagues et du vent.

Dans le car, il a retrouvé les autres enfants.
Il s'est assis bien à sa place, et il a attendu qu'on démarre.
Autour de lui, aucun des enfants n'a ouvert la bouche. Aucun d'eux n'a pu dire un mot. Ils ont presque tous essayé, de toutes leurs forces, mais aucun son n'a pu sortir, tous sont demeurés immobiles et muets.

Le bord de mer a disparu, et par les fenêtres du car, l'autoroute file à toute vitesse. Dans un silence de catacombes, les enfants rentrent à l'hôpital. Pas un ne bouge, pas un ne parle, mais chacun écoute, fasciné, l'enfant raconter son histoire.

L. Riatto - 2012

 

 

 

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