L'ombre qui s'ensoleille

boul2neige

Elle était un peu paumée ces derniers temps.

Elle vivait on ne sait plus trop où. Sûrement dans un de ces quatre coins du monde qui devait s'en prendre pour le centre.

En tout cas, à cet instant précis, elle vivait sous un toit qui poussait sous une pluie tenue par une nappe de nuages compacts.

Elle se posait des questions. Un sens à son existence, la distance ces derniers temps avec sa mère, le choix des études et les petits boulots de larbin. Rien de transcendant, rien de dramatique, que du vital.

2030 avait eu son lot de solitude et de petites douleurs. Et de belles joies aussi, un peu fugaces ces garces mais encore sucrées dans la bouche quand on y repense.

En tout cas, on était le 10 juillet 2030 et elle allumait pour la énième fois, de concert, une clope et son ordinateur en connectant le disque dur, un dinosaure.

c'était un engin d'époque, robuste et  gros. Surtout, c'était là où se trouvaient les écrits de son père.

Elle les parcourait quand le temps et l'envie lui disaient. Et ce temps et cette envie apparaissaient essentiellement dès qu'elle se sentait un peu larguée. Lire son père la réchauffait, comme un feu de cheminée. Elle retournait à la maison.

En fouillant dans les dossiers, elle tomba sur un vieux texte simple sans préambule. le titre marquait seulement "L'ombre qui s'ensoleille".

Elle sourit. Cela lui parlait. C'était exactement le genre de lecture adaptée à ces moments teintés de sombre. Elle cliqua et lu:

"Mon rêve américain je le construis tous les jours en rédigeant des comptes rendus de réunions de consommation.

Mes doigts tapent des bribes de vie à travers la vision humaine d’un produit la plupart du temps insignifiant.

Les gens, souvent, prennent les sujets très au sérieux. On les a fait venir car de l’argent est en jeu. Et l’argent ça ne rigole pas.

La salle de réunion devient dès lors un espace chaotique ponctué de questions qu’ils s’empressent de remplir en logorrhées sous forme de volute, sous forme de gifle, sous forme d’éclat de rire mais toujours sous forme de mot. .

Ils s’identifient, s’intéressent, élaborent des raisonnements, souvent prompts à raconter un peu plus leurs spasmes intimes.

Ils viennent ici, prêts à se laisser envahir par l’interviewer, cette personne à la double facette.  Cette personne qui a l’air si candide, avide de réponse dans ses questions souvent naïves mais qui pourtant les guide vers un but qu’ils découvrent au fil du temps qui passe.

Et pour ça, pour ce voyage mental au rabais à la conclusion lucrative, ils doivent donner un petit bout de leur vie car ils sont là pour donner leur avis.

Au fond ce qu’ils viennent chercher c’est un doux mélange de compensation et d’approbation : la distinction. L’argent et l’écoute. L’oreille attentive de celui qui veut leur ressenti. Et le billet qui le récompense et le justifie.

Ils se disent alors que leur être même, leur vision du monde, ce sur quoi ils ont bâti leur vie, correspondent à ce qui est attendu, là, maintenant. Ils se sentent pertinents en tant que personne. Ce qui donne ce léger gout de joie juvénile, primaire, pourtant si moelleuse et apaisante.

Un petit sens caché à leur vie.

Ils répondent aux questions et dans leurs réponses ils se mettent en scène, parfois jusqu’à se confondre au produit. Un échange gagnant-gagnant.

Ils se déversent souvent et parlent de leurs malheurs, de leur force, de leur tempérament toujours indépendant, toujours puissant, en éveil, créatif, facétieux, responsable, romantique  et de leurs petits malheurs, les enfants, les impôts, la machine à laver qui déborde et le voisin qui fait chier, quand ils sont seuls dans leur face à face avec l’analyste.

Ce sont tous des héros hauts en couleurs, parfois conquérants, parfois harassés se débâtant contre l’aventure banale d’un quotidien en gris.

Ils sont plus réservés en groupes. La puissance du facteur social.

Je ne suis que l’ombre qui couche sur papier leurs pensées aux aspérités dévoilées sans qu’ils ne s’en rendent compte.

Des fois ils font même mine de ne pas me voir.

Et pourtant.

Je me nourris de leur parole. Leur parole me nourrit.

J’ai commencé tard. J’ai 29 ans.

Le préambule de mon rêve américain fut la déconstruction minutieuse. Je me suis délesté du superflu de ma condition tout en gardant le lien qui me faisait vie.

D’origine bourgeoise, je suis parti tôt sans autre ambition que de trainer, de rôder. Sans autres envies que de profiter de la nuit, de nier le jour et son cortège d’apprentissages obligatoires, de sociabilisation construite.

Je voulais de l’inattendu, du débridé. Je voulais que mes yeux soient différents, novices.

Je voulais un monde autour de moi sans conventions, un monde qui ne parle surtout pas la langue morale que j’avais apprise. Pour ne plus avoir de repères et ne pouvoir me servir quasiment de rien dans la défense, dans l’attaque, dans le partage.

Ainsi démuni de mes armes et de mes biens, je n’avais plus qu’à écouter.

Et cela tombait bien, car loin des écrits, seul l’oral et les mouvements du corps m’importaient.

J’aimais déjà les gens qui parlent. D’eux, souvent. Même toujours au fond. Ils m’apprenaient qui j’étais.

Je n’ai pas voulu me cultiver pendant des années. J’ai arrêté tôt les études, je ne lisais pas, je n’allais ni au théâtre, ni aux expositions, ni au musée, ni au cinéma. Je travaillais pour avoir suffisamment d’argent et jouer avec la nuit.

J’ai coupé des liens. Un bon paquet.

Je ne suis rentré dans aucun rang, aucun mouvement, aucun style.

Je devais me vivre seul.

Avec tellement de rencontres et d’échange. Mais seul.

Je me devais d’être rien devant les gens. Transparent. Jamais réellement en crise. Jamais vraiment en colère, jamais excentrique mais pas trop timide non plus. Je cachais mes erreurs, gommait défauts et qualités trop apparents. Chaque jour un peu plus pour atteindre mon but.

Etre celui qu’on ne voit pas.

Le discret.

Insaisissable jusque dans la mémoire de son visage.

J’avais façonnée mon rôle d’ombre.

Et un jour, j’ai relevé la tête. Il était l’heure. L’heure d’amorcer mon rêve américain.

La construction.

Aujourd’hui j’utilise ce rôle que je me suis forgé. Je me sers de mon ombre.

Je la mets à profit, je l’exploite. C’est ma base pour grandir.

Elle me fait manger et bien. Je me nourris de leur parole et leur parole me nourrit.

Demain, je serais légèrement plus dans la lumière, car de par moi-même plus éclairé.

Et je le ferais savoir, au compte goutte à qui de droit.

Mon travail prendra de l’ampleur. Toute celle que mon être absorbera.

Et je mangerais mieux. Tout ce que mon corps absorbera.

Je serais en symbiose entre le personnel et le professionnel. L’équation se complètera.

J’attirerais les rayons un par un.

Mais toujours doucement, ne pas fausser, ne pas oublier une brique dans le ciment comme le dirait Bandini.

La construction.

Le travail minutieux d’un homme qui veut voir son rêve prendre forme.

Son rêve américain.

Bien sûr, je perds encore du temps. En facilité. Le futile fut tellement mon essence. Et si longtemps. Mais la mélopée reprend le dessus pour me permettre de continuer.

Moi, qui, seul encore, affronte tout ce que j’ai fui avec gout. Avec délectation. J’avale les livres, je travaille sans relâche. Je bâtis des plans d’avenir avec mes amis, mes comparses d’hier et de demain, le peu qui m’ont percé sans que je parle. Mes miroirs.

Avec eux, nous élaborons pour devenir heureux, pour pouvoir nous soutenir, être une famille et protéger celle que la nature nous a donnée, à jamais.

Pour ne devoir rien à personne.

Nous nous sommes fait. Chacun avec ses moyens. Mais aucun homme ne pourra venir réclamer son dû.

Nous sommes groupe et j’en suis membre.

L’ombre qui s’ensoleille.

Je me suis éteint pour tout rebâtir à ma façon. Pour conquérir, pour m’étendre à mon tour comme ces gens que je couche sur papier. Pour, comme eux, pouvoir encore mieux donner à qui voudra bien m’entendre.

Aujourd’hui j’ai appris à aimer le jour. Il me permet de construire ce dont je rêve la nuit le temps béni d’une cigarette, vestige résistant de ma destruction d’antan. Et chaque fumeur nocturne sait l’effet de ces bouffées de chaleur pénétrant nos profondeurs sous un abime électrique d’étoiles bouillonnantes et de lune glacée.

L’explosion. 

Mon rêve américain n’est pas d’être grand.

Il est d’être grand par mes petites mains. Et c’est grâce à cette révélation, le jour venu, le jour de ma splendeur, que je partagerais ce que j’ai avec mes proches, puis les moins proches, puis tous ceux que je peux toucher d’une quelconque façon.

Je paierais ainsi mon dû : je les nourrirais de ma parole, ma parole les nourrira.

J’ai lu dans un bouquin d’astrologie que c’était la façon dont les Lions trouvaient la mort. J’aime cette idée.

L’explosion.

Elle propagera mon rêve américain avec force.

Et cette force c’est de savoir qu’on peut être grand même quand on est devenu rien."

Elle laissa l'écran scintiller sur les dernières lettres et bascula sur sa chaise.

"Le rêve américain". Elle ne connaissait même pas cette expression. Dur de croire qu'on pouvait rêver des Amériques aujourd'hui.

Et pourtant ces trois mots résumaient à eux seuls les émotions et les désirs qui avaient poussé son père à être ce qu'il était. Ils racontaient le but de sa vie et les moyens d'y parvenir.

Elle comprenait mieux maintenant pourquoi son éducation, sa morale et ses questions. Pourquoi ce bouillonement et certaines blessures. Elle n'avait pas trouvé de solutions à tout mais une piste à observer. Le chemin que s'était forgé l'homme qui l'avait nourrit. Et au delà de ça, Elle réalisa ce qu'elle avait déjà pris de ce chemin, cette part d'elle-même forgée par l'empreinte de son père. Son patrimoine. Ce qu'elle pouvait en faire demain. 

Son esprit vagabondait dans son intime à présent. Elle se sentait un peu plus au chaud. Ce soir, elle fêtera ses vingt ans et elle regardera devant.

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