Love Rhapsodie

Lulla Bell

Histoire vécue... instants de vie...

Ce 24 novembre 1991, nous pleurions comme deux enfants ayant perdu un frère. La tête de Yann dans le creux de mon épaule, ses larmes dégoulinant sur ma chemise blanche à jabot, je le serrais contre moi d'un bras et de ma main droite je caressais ses cheveux châtains ondulés, essayant de lui apporter calme et sécurité. Je l'aimais tant ! Je savais ce jour-là que quelque chose s'écroulait en lui, que l'histoire allait changer, notre histoire, entre autre, que cette date resterait à jamais gravée en moi et qu'elle deviendrait, plus tard, incandescente comme une brûlure au fer rouge.

 

J'avais 27 ans et Yann 24 ans ; il avait fui le peu de famille qu'il lui restait en Grande Bretagne pour venir en France. Déjà 4 ans que nous travaillions ensemble dans le milieu du spectacle. Nous avions créé une association avec des musiciens, des danseurs et chanteurs. Notre spécialité à tous les deux était la chanson, mais aussi le spectacle de rue : jonglage, cracheurs de feu. La rue, c'était pour nos périodes de vaches maigres ; les piécettes dans notre chapeau nous permettaient de survivre. Les spectacles de chant nous faisaient vivoter avec notre équipe.

Yann avait une formation danse classique et chant lyrique, moi juste une formation théâtrale et de danse moderne, mon aptitude au chant étant innée.

Nous faisions de la variété le plus souvent française et ne manquions jamais de pimenter nos spectacle avec en fin de show les chansons les plus populaires du groupe britannique Queen que nous idolâtrions tous dans le groupe.

Notre rencontre ? Yann m'avait remarquée lors d'un spectacle (il cherchait une chanteuse) et, au premier regard, ce fut le coup de foudre. J'ai tout abandonné pour le suivre. J'ignorais tout de ses pratiques sexuelles. Je voyais bien qu'il faisait tout pour que nous soyons entourés de beaux mecs, les gestes un peu audacieux qu'il avait envers eux mais c'était le milieu du spectacle, excentrique, trouble, extravagant. Rien ne me choquait puisque de toutes façons, je l'aimais mon Yann. La première fois que nous avons fait l'amour, c'était après un show particulièrement réussi. Nous avions beaucoup bu et fumé aussi, du tabac et de l'herbe, nous étions heureux et avions un besoin immense de faire durer cette béatitude physiquement.

J'étais dingue de cet homme, du chanteur, de sa personnalité, de ses attitudes…

J'ai compris son ambiguïté à sa façon de m'aimer, plutôt verso que recto, mais la passion me faisait tout accepter, sans jugement, sans explication, sans interdit. Il m'aimait comme il voulait cela me contentait.

Lors d'une « after »  après un tour de chant, je le surpris en train de faire l'amour avec un ami. C'est à ce moment-là qu'il m'avoua son homosexualité. Afin de ne pas me laisser de côté, car il m'aimait quand même, il me proposa de participer à ses plans gay. Depuis ce jour-là , les fêtes après nos spectacle devinrent de plus en plus excentriques, les déviances de chacun et chacune m'éclataient aux yeux, et, loin d'être choquée, j'y participais parce que dans mon esprit, dans ma manière et mon choix de vivre, tout cela me paraissait naturel. Yann, moulait son corps dans des collants ou des pantalons en cuir trop étroits, laissait saillir ses muscles et une partie de ses pectoraux dans des débardeurs trop près du corps, adorait se déguiser en femme ou autre. Un bandana de couleur noué au biceps droit ou glissé dans l'une des poches arrières du jean ne le quittait plus, affirmant son choix, son attirance masculine par ce code nommé « hanky code ».

J'étais heureuse avec lui, avec eux et elles, hommes, femmes, travestis, nous nous offrions des soirées de folie, dans l'alcool, la fumée, la drogue douce pour moi, dure parfois pour d'autres. J'aimais ce vertige, flirter avec le délire, profiter de tout, moi qui avait vécu enfance et adolescence bridées, à réprimer toute envie et tout rêve.

Je me sentais singulière et originale, puisque artiste et toujours dans la lumière pourtant si artificielle.

Le samedi 23 novembre, alors que je m'éveillais dans le désordre d'un amas de matelas et de draps dans lesquels avaient du batifoler et dormir plusieurs personnes, je retrouvais mes complices atterrés autour de la télévision qui repassait en boucle des images méconnaissables de Freddie Mercury. Lorsque je compris le message du chanteur, la souffrance et la tristesse qui se reflétaient dans son visage et jusque dans son corps amaigri et son attitude voûtée, éreintée, je restais abasourdie, clouée sur place et muette, comme si le ciel me tombait sur la tête.

Freddie annonçait publiquement son homosexualité et qu'il était atteint du sida à un stade très avancé. Il déclarait qu'il voulait désormais servir d'exemple pour les victimes de cette maladie afin que son combat ne soit pas vain.

Nous savions tous que le chanteur était gay, il était déjà un peu notre porte parole, mais nous n'imaginions pas que c'était ce terrible virus qui le rongeait depuis quelques années.

La journée fut triste. Nous ne parlions que de ça. Certains disaient : « il va s'en sortir, il remontera la pente ». D'autres essayaient de se rassurer en téléphonant à des amis britanniques pour avoir des nouvelles en exclusivité.

Yann était prostré sur le sofa rouge, fumant cigarette sur cigarette et refusant tout réconfort.

Je me sentais de trop dans cet univers masculin. Je m'isolais dans mon bureau qui servait à la comptabilité, branchais mon magnétophone et me passais en boucle les enregistrements des chansons de Queen. Nous étions des fantômes dans ce lieu qui était à la fois notre entreprise, salle de répétition et lieu de vie. Le soir, nous nous sommes couchés les uns contre les autres dans les draps défaits de la veille. Nous avons juste fumé de l'herbe et bu des bières en chantant à mi-voix, comme dans un murmure « In my Defence ».

L'ambiance avait un goût de fin du monde dont je me souviendrai toute ma vie.

 

Nous sommes le dimanche 24 novembre 1991, il fait nuit, Yann et moi pleurons dans les bras l'un de l'autre. Nous n'avons jamais pleuré ensemble.

Notre Champion n'est plus : Freddie Mercury est mort aujourd'hui du sida, tranquillement dans son lit parait-il. Nous sommes en deuil.

 

Cette vie entre spectacles, délires et amour aveugle dura encore quelques mois et nous terminions toujours nos shows par la chanson « Who wants to live forever » de notre idole.

Puis Yann est tombé amoureux fou de Pascal et ont décidé de vivre ensemble. Il n'y avait plus de place pour moi. Il aurait voulu que je reste l'amie, la confidente mais je ne pouvais pas me contenter de jouer ce rôle.

Nous nous sommes quittés après nous être déchirés à coups de reproches et de mots cruels.

Je me suis mariée, j'ai eu des enfants. Je suis rentrée dans le rang. Nous nous sommes revus deux fois par hasard. Il avait vieilli (moi aussi je pense), maigri. Il disait que tout allait bien, qu'il vivait désormais seul. Il avait l'air désabusé. Pas d'autre confidence, j'étais devenue trop conventionnelle pour lui.

 

Il y a un an, j'ai appris la mort de Yann par les réseaux sociaux : le sida l'avait emporté.

J'ai une brûlure, là, au creux du ventre et dans le cœur mais je sais qu'au plus profond de moi, ces années de fièvre qui aujourd'hui hantent parfois mes nuits en valaient la peine .

« L'amour est là comme une chanson qui passe et puis s'en va, c'était les jours de notre vie. » (Freddie Mercury, In my Defence)

 

Lulla Bell

 

 

  • cette maladie du sida est si injuste et cruelle.... surtout que ça touche l'amour. bisous

    · Ago about 4 years ·
    Dsc07355

    Claudine Lehot

    • Si mourir d'amour c'est mourir d'aimer, sida si d'amour, si d'abandonné... paroles de Barbara

      · Ago about 4 years ·
      Moi rouge

      Lulla Bell

  • J'ai moi aussi des mais partis, d'autres heureusement en vie ! Quant à Mercury il était très émouvant et grand chanteur!

    · Ago about 4 years ·
    Valise en petit

    Virginie

    • Merci Virginie pour votre lecture

      · Ago about 4 years ·
      Moi rouge

      Lulla Bell

  • Du coup, je n'ai pu m'empêcher de revoir (au moins pour la 30ème fois) la vidéo du Presbytère de Béjart. Et de pleurer sur Show Must Go On. Ballet for Life.
    C'est notre époque, notre histoire...

    · Ago about 4 years ·
    Mojitoo

    thesecretgardener

    • C'est vrai c'est notre histoire :-)merci mon ami

      · Ago about 4 years ·
      Moi rouge

      Lulla Bell

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