Ma bouche

sophiea

Y a des matins, y a des semaines...

-       Ferme ta bouche !

Agacement suprême de ma fille qui prépare son petit déjeuner et à qui je demande simplement de fermer la porte de la cuisine car elle est très bruyante.

-       Ferme ta bouche !

Elle a hésité sur la fin de la phrase, une milliseconde et a dit bouche. Elle pensait gueule. Et je crois que c'est encore plus blessant pour moi. Le « gueule » aurait signifié pure colère. Le « bouche » crie qu'elle sait déjà qu'elle est allée trop loin et tente d'amoindrir ses propos.

-       Ferme ta bouche !

Juste un moment, petit moment anodin de quotidien. Mais là ce matin, ce n'est pas possible de le subir. Mon premier mouvement est de partir prendre le petit déjeuner chez le boulanger. Puis je me dis, j'ai envie de thé, de mon thé. Je retourne à la cuisine et verse l'eau chaude sur un sachet. Ma fille s'excuse. Je ne réponds pas. Je ferme ma bouche. Elle répète son « désolée » sur un ton colérique. Je ne dis toujours rien. Mon mari soupire, exaspéré de mon silence qu'il doit trouver puéril. Je sors.

-       Ferme ta bouche !

Je ferme ma bouche. Et je n'ai plus envie de l'ouvrir. Cette semaine, j'ai pris douloureusement conscience que… de dire les choses ne servaient souvent à rien. Quasi tout le temps même.

Au travail, on me demande de ne pas parler en tant que professionnelle experte mais de partir de moi. Dire ce que je ressens de la surcharge de travail. Du manque de respect. On me demande de me renier. Lorsque je relis les comptes-rendus de réunion des deux dernières années, c'est écrit noir sur blanc, toujours la même chose, rien n'avance. J'ai dit clairement mes ressentis, que j'étais empêchée de faire mon travail correctement, par manque d'esprit d'équipe, par non-respect du cadre et des règles. J'ai même utilisé la fameuse communication positive. Partant de moi, sans juger. Cela ne marche pas avec des gens qui n'ont ni envie d'écouter, ni empathie. Seule chose obtenue, de baisser mes objectifs de cinquante pourcents. Quand on s'occupe des autres, on ne peut pas le faire à moitié. Je l'ai pensé mais je n'ai rien dit. Je suis sortie de bureau, abasourdie.

J'ai manifesté jeudi dernier ! Echangé avec d'anciennes collègues et des inconnus. Et pour la première fois, j'ai ressenti leur découragement. Ils vont quitter le domaine médical, paramédical, social, éducatif. Nous n'avons plus les moyens de faire du bon travail. Nous sommes en train d'y perdre nos âmes.

Mon mari surgit. Je suis devant mon ordinateur, casque sur les oreilles, mais pas de musique, juste le désordre de ma circulation sanguine.

-       Ça va ? Y a des courses à faire ?

J'ai rouvert ma bouche. A quoi bon ? Qu'on parle ou non on n'est pas entendu.

-       Je ne sais pas.

Il se réfugie sur le canapé dans ses séries de superhéros, casqué lui aussi.  Cette semaine, je n'ai pas écrit la liste sur le frigo. 

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