Mains volages

Cyrille Royer

C'était une rue de septembre, le long du port. Il faisait gris. C'est ici précisément que les mains se rencontrèrent, dans cette atmosphère de dockers portant leur misère encore un jour sur Terre et rien à faire. Elles se reconnurent de loin, leur halo de naïveté scintillant au bout des doigts. Autour de leur point de rencontre comme une piste sans spectateurs, instinctivement les dockers s'écartèrent le brouillard sous la visière les yeux rivés par terre pourquoi s'en faire.

Le doigt se leva, docte et dogmatique, professant cette doctrine uniforme rien expliquer tout sentir. Puis il se pencha vers la paume offerte, sillonnant la ligne de cœur au cœur de la main, lentement, doucement, en berçant dans le vent. Il se mit à énumérer les cinq vérités de la main, sans pousser, sans indiquer, sans majorer ni annuler, rien qu'en auriculant, gentiment, caressant, insouciant bel enfant.

Et tous les doigts se mêlèrent à la danse, pour danser le menuet des saltimbanques, paume contre paume en chantant la symbiose des épidermes, haletant, trépidant, grandiloquent sentiment.

Et les mains s'envolèrent. Sans mot dire les dockers refermèrent l'espace ouvert, et de leurs pieds ils foulèrent le rêve dans la poussière de cette sacrée Terre et toujours, toujours rien à faire. Au dessus de leurs casquettes grises dans un grand fracas d'ailes déployées les mains s'envolaient plus haut, toujours plus haut.

Le plafond est bas, qu'importe, au dessus des nuages la mer est belle.

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