Mes pompes

José Herbert

Extrait de l'un de mes romans, Les chiens de Pavlov.

Hubert Moi, infirmier véreux, en posant mes pieds ce matin-là sur la carpette acrylique fluo au pied de mon lit, je pris conscience que quelque chose cherchait à attirer mon attention, comme si un détail inhabituel venait perturber l'agencement bordélique de mon appartement. Mes sens étaient en éveil depuis mon aventure avec Marie, la poursuite jusqu'à la Madelon, la façon dont se termina le road movie et la place qui m'était destinée dans l'album des cadavres. Depuis, un rien me faisait sursauter. Adoncques je quittai ma couche et pénétrai dans le séjour. Le prompteur, jamais fatigué, débitait ses coquecigrues habituelles :

Notez ces numéros de téléphone : SOS violences conjugales 01 40…Allô enfance maltraitée 0 800…Drogues info service 0 800… Ėcoute alcool 0 811…Sida info service 0 825…Cancer info service 0 810… Hépatites info service 0 810… Suicide écoute 01 45… La journée démarre, souriez !

Les diodes, dont certaines clignotaient, marquaient de place en place mon territoire. J'eus envie de fusiller cet idiot de prompteur avec l'une de mes charentaises. Il venait une nouvelle fois de saper mon moral, de surcroît en berne pour de multiples raisons. Mêmement les baromètres nationaux ne faisaient que plonger comme d'ailleurs, prétendait la télé, tous les indicateurs mis en place par le gouvernement, à savoir le baromètre santé nutrition, le baromètre de l'impopularité en football, le baromètre des opinions favorables envers le président de la République, le baromètre du nombre de sans-abri, le baromètre de la confiance en général, le baromètre du recours à la prostitution. Autant d'indices, disent des journalistes, du dysfonctionnement de cette société pourrie.

Soudain, oubliant pour un temps mes pensées négatives, j'aperçus dans l'entrée de l'appartement l'objet de mon ressentiment matinal: mes pompes ! Imaginons, sur le sol, deux chaussures, la droite et la gauche, en cuir brun, mal cirées et disposées curieusement à l'envers, la droite se trouvant à gauche, la gauche placée à droite, les talons se courtisant étroitement, les pointes s'éloignant en se tournant le dos. Je pensai immédiatement : qu'elles ont l'air con, mes pompes !  Pourtant hier en me déchaussant, je n'ai pas remarqué qu'il y avait inversion de mes deux pieds. Mêmement à l'heure actuelle si je les zieute, je m'aperçois qu'ils sont correctement placés. Ça me rassure ! Je me frotte les yeux, je me gratte la tête. Puis me vient une question saugrenue. Quand je vais les enfiler, tout à l'heure pour aller fumer la première clope, devrai-je croiser les jambes ou décroiser mes pompes ? Ça n'a pas de sens ! Il y a des jours comme ça. Tout est con ! Une image, une situation, un mot. Par exemple le mot pipette, que je rencontrai sur une boîte de médicaments. Allez savoir pourquoi, un jour je me suis dit : ce mot-là, il est con !  Sans d'ailleurs savoir expliquer ce qui motivait ce jugement rapide. Un ressenti, sans doute ! Une idée sans queue ni tête ! Pourtant, plusieurs jours après cette appréciation, j'ai récidivé : c'est vrai que le mot pipette est un mot con. On ne peut le nier ! Tout comme les pompes qui se tournent le dos ! Ça n'a vraiment aucun sens !

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