Morsures

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Morsures

Bientôt minuit. Grégoire hume l’air et l’inspire longuement. Ensuite, il contemple les enseignes lumineuses qui clignotent, au-dessus des magasins, le long de l’avenue d’Italie. Certaines existaient déjà, avant l’enfermement : Mac Donald, Le Printemps, FNAC, Marionnaud, d’autres lui sont totalement inconnues : The Phone House, Simply, tout évolue si vite.

Heureusement, l’essentiel n’a pas changé. Grégoire en salive par avance. Il interrompt sa marche vers la Place d’Italie et stationne, debout, au milieu du trottoir. De rares piétons le frôlent. Il s’emplit de leur odeur que ses sens aiguisés captent à leur insu. Et il clôt les yeux pour s’en repaître, la bouche entrebâillée, les narines dilatées. L’odeur humaine, la sueur, un délicat arôme de sel, des zestes d’épices, des traces subtiles de sexe et d’urine, un somptueux bouquet qui deviendra un magnifique repas. Un camion barre provisoirement la large avenue et déclenche un assourdissant concert de klaxons. Un couple peste contre les automobilistes déchainés. Grégoire n’en a cure. Le bruit décuple le plaisir. Désormais, il doit choisir un terrain de chasse pour la nuit. Des proies innombrables se pressent autour de lui. Une suffira, jeune, tendre, souple. La chair élastique et chaude fondra, après avoir été lacérée et mastiquée par ses dents expertes. Malgré les années, la captivité, les horribles traitements chimiques, les chocs électriques, l’opération du cerveau, il n’a pas oublié, il saura traquer le gibier, l’amadouer, le séduire et l’exécuter avant de le dévorer.

Comme au bon vieux temps, à l’époque où il guettait les victimes le soir, sur les plages varoises, non loin de Fréjus, la ville de son enfance. Le virus l’a attrapé vers 15 ans, personne n’a pu expliquer exactement pourquoi, et ne l’a plus lâché. Un jour, il a éprouvé un besoin viscéral de sélectionner un être ignorant, sans défense, de le tuer et de traîner la carcasse dans un repaire où la mettre en pièces, à coups de dents, pendant des heures. Avec sa gueule d’ange, il n’a pas eu de mal à convaincre une touriste allemande de le suivre à l’écart. Quand il s’est penché sur elle, elle a cru qu’il allait l’embrasser. Les canines ont sectionné la carotide. Greta n’a pas eu le temps de protester. Sa chair avait un goût de miel. Au petit matin, les pompiers ont identifié le corps grâce au collier que la femme portait, ses parents eux-mêmes n’auraient pas pu reconnaître leur fille dans le tas de viande mâchée et sanguinolente dispersé sur le sable.

Les derniers métros s’engouffrent sous les tunnels. Les agents vont abaisser les grilles de la station. Grégoire le sait. Des sans-abris choisiront de se laisser enfermer pour dormir au chaud. Dehors, il gèle, c’est la nuit de Noël, pas une nuit à dormir à la belle étoile. Parmi les naufragés qui auront élu domicile sous terre, il se réjouit de trouver sa pâture, une jeune fugueuse par exemple, fraîchement débarquée de province, peut-être d’une famille bourgeoise un peu coincée. La gamine aura voulu donner une leçon à sa mère, affirmer son indépendance, se jouer le film de la liberté. Après deux semaines de galère, elle aurait dû rentrer piteusement chez elle et rejoindre la file des bien-pensants.

Mais Grégoire a d’autres plans pour elle, ou pour lui s’il doit se contenter d’un garçon, faute de miss.

Changement de trajectoire, de destin, la faute à pas de chance, le mauvais choix au mauvais moment, c’est la vie, enfin, façon de parler. L’homme ricane et repère un escalier qui descend vers le métro. Il a fréquenté la station, pendant les années de cavale. Elle est immense. Plusieurs lignes s’y croisent. Chacune comporte un quai, des bancs, des passages souterrains qui retiennent la chaleur de la journée, autant de pièges pour les égarés. Il aura le choix. Derrière lui, il entend le rideau métallique qui tombe. Personne ne le dérangera avant le lendemain, premier métro, 5 h 30. La chasse est ouverte.

-      Ne t’inquiète pas, Eustache, je ne les laisserai pas faire, jamais !

C’est un adolescent qui parle, un joli blondinet, les cheveux noués en catogan, deux grands yeux bleus qui éclairent un visage imberbe parsemé de taches de rousseur, 14 ans, déjà plus un enfant, pas encore un homme.

Le garçon éprouve une passion, dévorante, impérative : les animaux. Plus tard, il sera vétérinaire. L’idée le motive à l’école. Il a d’excellentes notes. Les parents s’en réjouissent. Le fils ne trainera pas des années à la maison, en attendant d’obtenir un emploi stable. Vétérinaire, une profession sérieuse, les débouchés ne manquent pas. Ce n’est pas une raison pour satisfaire tous les caprices. Il est hors de question d’être envahi par les bestioles, sous prétexte qu’il y est attaché. C’est ce que répétait son père à sa mère quand Clément a surpris leur conversation, en début de soirée.

-      Chérie, nous avons été complètement inconscients, nous n’aurions jamais dû accepter de garder Eustache !

-      Mais Clément est tellement accro.

-      Et s’il arrive un accident ?

-      Ton frère a dit que c’était rarissime. L’animal respecte toujours son maître. Il adore Clément, tu as vu comment il le caresse ?

-      Et s’il s’échappe ?

-      Qu’est-ce que tu proposes ?

-      Demain, j’appellerai les services spécialisés de la ville.

-      Ils le tueront, ton frère te l’a dit.

-      C’est leur problème.

-      Il nous en voudra.

-      Il oubliera vite. Je préfère cela à un drame.

-      Bon, comme tu voudras.

Le dialogue a glacé l’enfant. La boite sous le bras, il a dévalé les escaliers de l’immeuble cossu et a marché des heures dans les rues populeuses du XIIIe, entre l’avenue des Gobelins et le boulevard Vincent Auriol. Les devantures richement décorées ne l’ont pas distrait de ses réflexions. Il cherche une solution pour sauver son protégé, le cadeau d’un oncle, rapporté d’Amazonie. L’oncle, un biologiste réputé, parcourt le monde. Il a pris le risque de braver l’interdiction pour offrir l’extravagant présent à son filleul, une attention dont les parents auraient volontiers fait l’économie.

A minuit, Clément désespère. Aucune illumination n’a surgi dans son cerveau pourtant fécond. A l’approche de la Place d’Italie, la foule se densifie sur les trottoirs. L’adolescent refuse de retourner chez lui et de sacrifier Eustache. Des piétons dévalent les marches qui conduisent au métro, ils ne veulent pas rater le dernier. Il leur emboite le pas. Au pire, il dormira sur un banc. La nuit s’écoulera rapidement et ce sera bien le diable s’il n’a pas une inspiration géniale avant le matin. Si ses parents s’inquiètent – évidemment qu’ils s’inquiéteront – ils seront plus enclins à l’écouter, tout à la joie de le récupérer sain et sauf.

Un bruit de ferraille l’alerte. Clément court et constate que les grilles ont été verrouillées pour la nuit. Le voilà isolé dans la station avec quelques compagnons d’infortune, les clochards, les poivrots, les laissés pour compte, ceux qu’il remarque à peine, la journée, quand il les croise, étalés sur une bouche d’aération, en surface, à l’affut des calories contenues dans l’air vicié que les machineries recrachent sans discontinuer. Il frissonne et presse la boite, dans la main gauche. Eustache devine son émoi. Le garçon sent que la bête trottine, la présence amicale le rassure, il balance délicatement la cage pour communiquer avec le prisonnier, puis se lance dans l’exploration du domaine glauque, en quête d’un endroit sûr.

Le quai aérien de la ligne 6, direction Nation, s’avère décevant. Sur un banc, un vieil ivrogne éructe en brandissant une bouteille à la face du monde. Grégoire a faim mais le pochard le dégoûte. Comment peut-on glisser aussi bas ? s’interroge-t-il. Pourtant, il en a côtoyé des rebuts d’humanité, vingt ans à Paul Guiraud, Villejuif, ça vous forge un homme, surtout dans le quartier réservé au cas dangereux, les fous furieux, ceux qui tuent par réflexe autant que par plaisir, les mères qui ont dévoré leurs enfants, les violeurs qui se barbouillent du sang de leurs victimes, ses sœurs, ses frères. Deux fois, il s’est évadé et s’est enfui dans la Capitale, assez longtemps pour massacrer quelques touristes surpris. Au bout du quai, sous une couverture d’une couleur improbable, le chasseur distingue une forme, deux bras dépassent, menus, la tête est entièrement dissimulée sous un bonnet de laine noir, surmonté d’un pompon à moitié déplumé. Le psychopathe balaie du regard le quai opposé, direction Charles-de-Gaulle Etoile. Il est désert, personne ne le dérangera dans ses sombres activités, pour peu qu’il les accomplisse trois marches plus bas, à l’abri des curieux. Il est capable d’œuvrer en silence, une fois le gibier muselé.

La poitrine du dormeur se soulève à intervalles réguliers, sous l’effet de la respiration. Délicatement, Grégoire tire sur l’extrémité de la couverture, dégage le front, le nez, le menton. Il réprime un haut-le-cœur, lâche le tissu et recule, au bord du vomissement. Le visage sans âge de la vieille l’a cueilli à froid, alors qu’il espérait un tendron, une jouvencelle. La peau diaphane et craquelée de l’ancêtre, parsemée de tavelures, annonce une fin prochaine. Déjà, le sang n’irrigue qu’avec parcimonie un corps décharné, usé, brisé. Des poils blancs pendouillent du menton, gommant les traces résiduelles de féminité. La vieille finit misérablement son parcours terrestre. La pauvre chair n’attire pas le rôdeur, il se doute qu’elle a depuis longtemps perdu les saveurs d’antan. Non, il ignore le débris et repart sur la piste, attentif, les jambes agiles, le souffle court, l’œil aux aguets.   

Des éclairages de sécurité dispensent une lumière blafarde, rare, dans les couloirs. Clément tergiverse sur la voie à prendre, à droite, vers le quai aérien de la ligne 6, froid parce qu’exposé au vent et à l’air extérieur, mais réconfortant, parce que les bruits et les lumières de la ville semblent le protéger des forces malsaines qui officient dans les entrailles de la Terre, ou bien à gauche, le tunnel qui traverse la place d’Italie, du boulevard de l’hôpital au boulevard Auguste Blanqui. A droite, il s'engage, entend des pas et rebrousse chemin, lentement d’abord, puis en accélérant. La panique le gagne. Son cœur s’emballe et cogne dans la cage thoracique. Malgré le froid, des gouttes de sueur perlent du front, suintent sur les joues. Quelques-unes entrent dans la bouche. Le garçon les avale, trébuche et se calme. Personne ne le poursuit. Ce n’est qu’un malheureux de plus lancé dans l’exploration du labyrinthe, mû par la volonté de dénicher une tanière convenable, comme lui. Il ralentit, il ne doit pas afficher sa peur, la meilleure manière d’attirer les pervers et de les exciter. Pour se convaincre qu’il ne risque rien, il s’immobilise, saisit la boite des deux mains, fait glisser le couvercle et caresse Eustache. La bête se réjouit et se frotte contre le doigt amical. Clément respire mieux. Il n’est pas seul. Sous la voute tapissée de carrelage blanc, les pas résonnent, proches. Bientôt, une silhouette apparaît, un homme, mûr, solide, il ne vacille pas. Au moins, ce n’est pas un alcoolique, pense le collégien. Les faits divers sont peuplés d’histoires de SDF qui s’étripent, pour une vétille, un soir de beuverie. L’homme l’apostrophe.

-      Gamin !

L’adolescent ne bronche pas, circonspect. Grégoire regrette son cri. L’impatience pourrait le trahir. Mais l’offrande est miraculeuse, il n’aurait osé en rêver. Un garçon d’une beauté étincelante, désarmé, propre, certainement fugueur du jour, les habits ne sont pas froissés par le rude contact de la pierre ou du bois, une peau blanche. Le carnassier anticipe la jouissance. Les cheveux fleurent encore le parfum de l’enfance. Les traits ne sont pas affirmés. C’est un cochon de lait que la providence lui fournit. La cavale tourne au triomphe. Il se demande si les gardiens ont découvert le corps de leur collègue, à Villejuif. Après s’être acharné sur la dépouille, il a donné les restes à son voisin, l’étrangleur de Belleville, un client sévère, pas un enfant de chœur. Grégoire adopte un ton mielleux.

-      Bonsoir gamin, tu as repéré un coin ?

-      Non, monsieur, pas encore, je viens d’arriver.

-      Alors suis-moi, l’endroit le plus sûr est devant nous, près du Relais H. Il y a de la place pour deux. Tu viens ?

L’adulte inspire confiance. Ses vêtements sont sobres mais nets. Clément ne soupçonne pas l’embrouille. A deux, ils éloigneront les individus patibulaires et un brin dégénérés qui hantent les lieux. Le sadique savoure la victoire. Dans les yeux du gamin, il lit la candeur, l’autre ne lui opposera aucune résistance, dans quelques minutes, le temps de parvenir au Relais H et de s’installer.

Ils atteignent le banc, face à la boutique. L’homme invite le gamin à s’allonger. Celui-ci répugne à obéir. Debout, il peut faire front, lutter, combattre un prédateur. Couché, il sera une proie facile.

-      Non, monsieur, plus tard, pour l’instant, je marche.

Un rictus barre le visage du fou. Il ne tolère pas que le gibier lui tienne tête. Sa main agrippe l’adolescent et le force brutalement à s’asseoir. De surprise, Clément lâche la boite. En déséquilibre, il se cogne contre le mur et s’affaisse sur le banc, apeuré. Tout en se frottant une épaule contusionnée, il implore le sadique.

-      Monsieur, laissez-moi, je ne vous ai rien fait.

-      Tais-toi ! hurle le dément en penchant sur le cou de la victime une bouche ouverte d’où coule un mince filet de bave.

Dans le mouvement d’approche, il pose une main sur le banc, derrière lui. Au fond des yeux du garçon, il devine l’angoisse qui accroît son extase. L’enfant fixe un point, vers la main de l’adulte, la terreur dilate ses pupilles.

Grégoire sourit et tourne mécaniquement la tête vers le point que lui indique le regard de Clément. Soudain, une profonde morsure entaille la main de l’évadé. Tandis qu’il décolle le membre blessé de la planche, le dos velu d’une énorme mygale l’effraie. Le venin inoculé par Eustache remonte le bras, se diffuse dans l’abdomen, gagne le cœur. Grégoire tangue, plie et s’effondre par terre. La mygale rampe en direction de la grosse boite d’allumette et s’y réfugie. Clément range avec précaution le monstre dans une poche et part, plus loin, à la recherche d’un nouvel abri.

Dehors, les derniers invités saluent leurs amis et s’apprêtent à rentrer chez eux.

Un réveillon de Noël ordinaire, station Place d’Italie, Paris.

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