MPRSN

cosmopolis

« Nos espérances sur l’état à venir de l’espèce humaine peuvent se réduire à ces trois points importants : la destruction de l’inégalité entre les nations ; le progrès de l’égalité dans un même peuple ; enfin, le perfectionnement réel de l’homme. »

Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, Condorcet (1794)

Le débat n’en finissait plus. Voilà quarante heures déjà que nous éprouvions ce huis clos, lors même que nos mandats nous interdisaient ces pratiques. Exit la transparence. La déliquescence de la démocratie cosmopolitique justifiait cette exorbitance du droit mondial.

Notre aréopage était à bout de souffle. Le représentant des Etats-Unis d’Europe pour les questions d’égalité s’enferrait par des ratiocinations vaines, tentant d’expliquer les développements des jours précédents, et proposant des solutions dont personne n’était convaincu.

La question de l’égalité. Toujours. Celle-là même qui nous avait valu d’être élus. Elle nous échappait à nouveau. Moi-même, qui m’étais dressé en pourfendeur des inégalités, étais demeuré incrédule un temps.

Nous attendions le retour du Haut Commissaire à l’égalité. Il saurait nous exposer l’état d’avancement du bond en arrière qui s’opérait.

Nous apprenions, trois jours auparavant, qu’une communauté de privilégiés s’était reconstituée aux confins septentrionaux de la France. Alors que nos aînés étaient parvenus à établir une société où régnait l’égalité, sociale et politique, et où chacun se souciait des générations futures, cette nouvelle était tombée tel un couperet. J’imaginais déjà une sorte d’effet Werther qui pousserait à ces pratiques suicidaires les quelques apôtres de l’ancien ordre mondial sur les différents continents. Des bastions de cet ordre existaient toujours. Il eût été naïf de se laisser accroire le contraire. Mais aucun n’était allé aussi loin qu’à Hénin-Beaumont. On apprenait dans la presse que les nervis du MPRSN[1] étaient à pied d’œuvre depuis des mois, voire des années. Un conseil municipal autoproclamé venait de s’emparer des questions d’éducation, de culture, d’énergie, de sécurité, de logement, de transports, respectivement imparties aux échelons régional ou mondial. Une école avait par exemple investi le Fort de Seclin, rétablissant l’enseignement sur son piédestal obsidional. Les Héninois s’asservissaient les uns les autres, arguant d’avantages comparatifs qui serviraient la collectivité. Outre le retour de la friponnerie mandevilienne qui s’ensuivrait, toute une partie de la population était mise au service du luxe et de l’oisiveté de l’autre.

Nous aurions dû le voir. Les premiers linéaments nous avaient été signalés il y a deux ans déjà, lors du renouvellement du quart des représentants à l’Assemblée mondiale. Les premiers cahots auraient même pu être ressentis lors des pénultièmes élections. A Hénin-Beaumont, le taux d’abstention avait dépassé tous les records. Les émissaires de l’Assemblée avaient dû annuler le vote et contraindre les habitants à assumer leur devoir. Nous avions tu cet événement. De peur qu’il ne fît tache d’huile. Puis, un instinct de conservation collectif nous avait permis de l’oublier, de l’occulter. La mémoire sait parfois s’effacer, dès lors que la survie est en jeu. Les prodromes s’étaient pourtant fait jour. Ils ressurgissaient de plus belle aujourd’hui. Condorcet n’avait finalement vu ses vœux exaucés que pour quelques courtes décennies.

[1] Mouvement Pour un Retour de la Souveraineté Nationale

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