Nelson s'est cassé la gueule

raphaeld

Je me rappelle bien les rues poussiéreuses du quartier de la gare. Les chantiers crachaient à longueur de journée, c’était un brouillard tumultueux qui montait du sol ; les pots d’échappement y soufflaient leurs volutes grises. Le vent tournait en rond, il avait honte de sa saleté il préférait rester dans son coin. Les journaux se promenaient en rasant le sol, les sachets volaient dans la poussière… Remuaient joyeusement tout ça… De temps en temps traversaient un rayon de soleil échoué... Une fois j’y ai vu Nelson Mandela se balader dans un nuage de poussière, en l’air il décrivait des arabesques… Enfin y’avait plus que sa tête à Nelson, arrachée de son mur et qui avait l’air de le chercher. Je l’ai récupérée ; j’ai remarqué du rouge à lèvres sur son visage en noir et blanc mais lui n’avait pas l’air de s’en apercevoir.

A la tombée de la nuit j’ai suivi le vent à rebours pour trouver d’où venait mon Nelson, que je gardais bien au chaud dans mon cuir. Et j’ai fini par tomber sur le reste de l’affiche, contre un mur de briques. Juste devant se tenait une dame en tenue légère, accrochée à son petit sac à main. Appuyée contre un réverbère elle entamait sa première clope de la soirée. Sous les couches de maquillage ses yeux filaient les voitures… De temps en temps elle se retournait vers le corps décapité de Nelson sur le mur. There is no easy way to freedom anywhere... Les mots de Madiba, rien que pour elle.

Ses visiteurs passaient en coup de vent, prenaient pas le temps pour l’hésitation. Des grands des petits, des gros des chauves… Ils s’informaient de ce qu’il y avait au menu, discutaient prix... J’me demande bien ce qu’ils pouvaient se dire à l’intérieur. En sortant ils filaient droit, sans se retourner, le col bien remonté. De temps en temps l’un d’eux attendait sur le trottoir qu’elle terminât avec le précédent… Ils regardaient alors l’affiche de Nelson, la trouvaient subitement très intéressante. Méditaient, ruminaient… Revenaient…

Le sourire qu’elle décochait aux passants hésitants, il habitait la rue entière… Il vous imprégnait. Il vous communiquait une sensation étrange, entre deux eaux… On ne savait plus comment marcher droit. Passée une certaine heure, elle non plus d’ailleurs… Entre deux visites elle titubait vers son café sur le trottoir d’en face, juste à côté du Gentlemen’s club. Un petit remontant pour la dame. Puis elle retournait à son poste. S’arrangeait un peu, allumait une clope, souriait à droite à gauche… S’approchait des vitres baissées… Gueulait parfois quand elles remontaient… Dodelinait en balançant son sac à main, ailleurs… S’éloignait des haussements de tons et des mains qui volaient parfois à la sortie du club… Fermait les yeux… Souriait alors vraiment…

Une fois je l’ai vue derrière moi dans la file d’attente pour les cigarettes, deux rues plus bas. Elle était en train de se fâcher avec le type qui la suivait.

« Viens avec moi j’te dis ! »

« Dégage ! Je fais pas dans la charité ! »

Il la tenait par le bras, essayait de goûter son rouge à lèvres… Les types dans la queue remarquaient rien, ils étaient trop occupés à analyser les marques de chewing-gums sur le côté du comptoir… J’ai regardé dans ma poche, compté mon argent, me suis dit merde, et puis je suis allé attendre dehors. Quand ils sont sortis j’ai montré les biftons à la fille, sans rien dire. La gueule que le mec a tirée ! Quand il s’est éloigné j’ai quand même rangé mon argent ; puis j’ai raccompagné la dame à son poste, elle m’a prêté une clope pour me remercier… Pas bavarde, elle a pas voulu me dire d’où elle venait ni comment elle s’appelait. Elle m’a juste parlé des saisons, de cette saloperie d’hiver, et de la poussière qui la faisait tousser, qui collait à ses cheveux et sa peau… Des petites étoiles qu’elle gardait dans son sac à main, tout au fond, celles qu’elle se mettait dans le nez à la fin du service, pour s’envoler loin du bourbier… Elle m’a quand même raconté comment elle avait débuté en tant que mannequin, comment elle était tombée sur le mauvais type le jour de ses dix-sept ans.

Quand on est arrivés à son trottoir ce fut le moment des adieux. Mais j’avais un truc pour elle. Elle a eu un geste de recul quand j’ai mis la main dans ma poche ; elle croyait que je voulais monter moi aussi, apparemment elle voulait pas trop… Mais c’est la tête de Nelson que j’ai sortie. Je lui ai demandé si c’était son rouge à lèvres sur la photo. Elle l’a prise sans rien dire, puis m’a fait comprendre qu’il fallait que je circule.

Cinq minutes plus tard elle montait avec un autre gentleman. Comme d’habitude elle a passé la porte à la droite de l’affiche. Je me rappelle encore le visage cérémonieux de Nelson sur la photo ; c’était vers la droite que portait son regard.

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