Non-dits

Cyrielle Jacob

Participation au Concours de Nouvelles sur l’œuvre de Félix Vallotton. Texte écrit à partir du tableau " Intérieur, Femme en bleu fouillant dans une armoire ".

   Le front en sueur, le cœur martelant ses tempes, elle ouvrit brusquement les yeux.
Encore une nuit agitée, encore cette même pensée lancinante qui ne lui laissait aucun répit…
A ses côtés, le souffle régulier, Walter dormait paisiblement d’un sommeil profond.
Le vieux parquet grinçant sur lequel elle posa ses pieds nus lui parut hostile. Un frisson parcourut son dos. Marchant sans bruit dans sa chemise de nuit bleu ciel, elle prit l’apparence d’un spectre dans l’aube naissante.
Elle referma doucement la porte de la chambre derrière elle. Après avoir traversé le long couloir aussi silencieusement que possible, elle put enfin reprendre son souffle en entrant dans le bureau de son mari.

    Elle ne savait pas encore très bien ce qu’elle cherchait. Elle regarda la pièce avec attention, étudiant chaque recoin afin de trouver par où commencer. Elle se dirigea d’abord vers le grand bureau en chêne massif. Elle ouvrit les tiroirs en essayant de faire le moins de bruit possible. Le premier ne contenait qu’un entassement d’accessoires et de fournitures sans intérêt. Walter n’avait jamais été un homme très ordonné. Mais hors de question pour elle d’essayer d’intervenir dans son espace personnel ! Et puis… Depuis plusieurs semaines, il lui avait formellement interdit d’y entrer ! Walter venait s’enfermer là tous les soirs, prétextant une charge importante de travail. Il ne trouvait même plus le temps de dîner avec elle !
Le contenu du deuxième tiroir semblait plus intéressant. Il abritait le précieux agenda de son mari, celui qui renfermait heure par heure, toute sa vie. Walter notait scrupuleusement tous ses rendez-vous quotidiens. Fébrile, elle commença à feuilleter les premières pages à la recherche d’un indice, d’un mot qui pourraient la mettre sur la piste de ce qu’elle soupçonnait depuis des semaines. En quelques pages consultées, elle en arriva à une seule conclusion.

Rien !

Qu’imaginait-elle ? Qu’un homme aussi futé que lui écrirait clairement dans son agenda ce qu’il lui dissimulait ?
L’espace d’un instant elle envisagea de parcourir les différents dossiers et piles de papiers entassés sur le bureau et de feuilleter un par un les précieux livres du Code Pénal qu’abritait la vieille bibliothèque. Ces pensées s’évanouirent lorsqu’elle aperçut la grande armoire en face d’elle.

    Quand elle ouvrit doucement les portes, les gonds émirent un grincement sinistre qui lui glaça le sang. Elle retint sa respiration quelques secondes. Même si Walter avait le sommeil lourd, le bruit aurait pu le réveiller et mettre un terme à sa recherche clandestine. Mais rien ne bougea dans la maison encore endormie. Ainsi ouverte face à elle, l’armoire allait dévoiler ses secrets.
    Le vieux meuble contenait des dossiers, toutes sortes de boites en carton, quelques livres et des petites toiles. Elle sortit l’une d’entre elles et la reconnut immédiatement. C’était une peinture de leur maison qu’elle avait offerte à Walter pour leur premier anniversaire de mariage. Chaque année, elle peignait pour cette occasion, espérant toujours apercevoir la toile sur un mur du bureau. Walter évoquait ces aquarelles comme « ses petits trésors » qu’il souhaitait conserver précieusement à l’abri de la poussière en attendant de mettre de l’ordre dans son bureau. Pour ce dernier anniversaire, elle n’avait pas eu le cœur à peindre. Son mari ne l’avait même pas remarqué. Trop de travail peut-être ? Ou était-ce autre chose ? Elle reposa la toile à sa place et sortit l’une des boites en carton.
    Ce qu’elle y découvrit la toucha profondément. Liées entre elles par un ruban bleu, toutes leurs lettres d’amour se trouvaient là ! C’était leur correspondance entretenue pendant trois mois, trois longs mois de séparation durant lesquels Walter terminait ses études. Les mots qu’ils échangeaient à cette époque étaient encore maladroits mais la douceur et la tendresse qui se dégageaient de ces lettres étaient réelles. Cette époque lui paraissait hélas bien lointaine maintenant. Elle repoussa le carton.

    C’est en tirant la troisième boite qu’elle le vit. Le petit écrin en cuir bleu nuit.
D'une main tremblante elle l’attrapa. Lorsqu’elle l’ouvrit, l'éclat du solitaire qui s’y trouvait lui transperça l’âme. Elle ne comprenait pas. Pourquoi Walter possédait-il cette bague ? Elle était si légère dans sa paume qu’elle fut étonnée du poids qu’elle avait à présent sur son cœur. Elle voyait bien que le comportement de son mari avait changé depuis quelque temps. Elle mettait ça sur le compte de sa surcharge de travail. Mais elle se trompait. Ce qu’elle cherchait désespérément ce matin,  se trouvait là, au creux de sa main. Et cela mettait fin à tous ses doutes !  Walter aimait une autre femme !
    Les larmes coulèrent en silence le long de ses joues. Aucun cri, aucune colère, aucune révolte. Cette vie si simple si paisible qu’était la leur allait prendre fin. Elle savait maintenant pourquoi son mari, depuis plusieurs semaines, était absent et prétextait travailler plus,  pourquoi il semblait las et agacé de l’écouter parler de ses journées sans saveur. Ainsi, il prenait ses distances par rapport à cette vie morne dont, visiblement, il ne voulait plus. Il s’était peu à peu éloigné d’elle. Son cœur était pris ailleurs maintenant. Elle n’ avait plus sa place auprès de Walter et, bientôt, une autre femme arborerait ce joyaux, une autre femme aurait le privilège de porter un bijou qu’elle n’avait jamais eu la chance de posséder.

    Elle referma l’armoire. Tenant toujours l’écrin au creux de sa main, elle alla s’asseoir au bureau de son mari. Toutes ses illusions venaient de s’envoler. Toutes ses espérances venaient de disparaître. Il ne restait plus que l'ombre du bonheur qu’elle avait connu. L’homme qui avait tant compté pour elle ne la regardait plus comme avant, il ne la désirait plus. Elle était moins que rien. Trompée, humiliée... Depuis peu, elle avait le sentiment qu’elle ne valait pas grand-chose et ce qu’elle venait de trouver le confirmait. Elle était désemparée.

    Ses yeux se posèrent sur le coupe-papier en argent. Elle le saisit et, d’un geste précis, sans hésitation, se tailla les veines.

    Quel délice d’imaginer sa tête lorsqu’il entrerait dans son bureau plus tard ! Walter ne se réveillerait pas avant trois bonnes heures. La veille il avait travaillé très tard et il s’octroyait toujours un peu de repos le dimanche. Elle avait donc tout le loisir de partir tranquillement.
Un doute l’envahit. Ne lui rendait-elle pas service en disparaissant si facilement ? Peut-être serait-il soulagé ? Content même ? Elle n’avait jamais eu la force de se battre pour quoi que ce soit dans sa vie. Pour elle, si les choses devaient arriver, alors elles se produisaient. Réussir à reconquérir son mari lui paraissait insurmontable. Et puis à quoi bon ? Dans quelque temps, l’histoire se répèterait. Autant abréger ses souffrances tout de suite. Elle préférait en finir plutôt que de subir la honte et la souffrance d’un divorce. En partant ainsi, elle savait qu’elle condamnait son mari,  pour le reste de son existence, à porter le lourd fardeau de sa culpabilité.
    
    Les minutes s’écoulèrent et le silence de la pièce lui sembla si apaisant qu’elle s’abandonna à la douce torpeur qui l’envahissait. Le sommeil de la mort s'emparait peu à peu d'elle. Lorsque le dernier souffle de vie s’extirpa de son corps, sa main, qui tenait toujours le petit écrin s’ouvrit. La boite roula alors sur le sol pour finir sa course au milieu de l’étendue pourpre, témoin de sa fin proche.

    Là, sur l’envers de l’écrin était écrit un message:
 « Pour toi ma douce épouse, ce diamant,  symbole de ce que tu es pour moi. Avec tout mon amour fidèle et éternel ».

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