Piégé

iselfa

Comment une vieille dame se joue de son jeune notaire, d'après l'oeuvre de Félix Vallotton, portrait de Madame Alexandre Bernheim.

J'étais venu si souvent dans cette pièce que j'aurais pu la dessiner les yeux fermés avec sa tapisserie aux teintes vieillies, aux rayures inégales qui accentuaient encore le guingois des toiles de maîtres négligemment posées sur le mur comme de vulgaires photos sans importance.

Je m'étais souvent senti mal à l'aise à la vue des deux imposants paravents à l'allure martiale et napoléonienne, engouement avoué pour feu Monsieur pour l'aventure de l'empereur déchu.

Pour dire vrai, je n'aimais pas cette pièce ni son tapis rosâtre, ni le vert délavé de ses chaises d'un autre âge.

Mais aujourd'hui peu importait le décor, l'appel mystérieux de Madame m'avait suffisamment intrigué pour que j'accours à l'heure dite. Le carton indiquait 15 heures précises muni de mes dossiers. Or je savais que c'était exactement l'heure à laquelle la vieille dame donnait congé à ses domestiques.

Madame m'avait accueilli elle-même et introduit sans plus de cérémonie dans le fameux cabinet aux paravents. Seulement cela faisait déjà plus d'un quart d'heure qu'elle restait là, assise les mains timidement croisées à demi penchée sur l'accoudoir du sofa bleu rapé qui me faisait face. Sans rien dire, elle semblait perdue dans ses rêves.

Je me tortillais nerveusement sur ma chaise verte, la sueur commençait à me perler au front. Je regrettais déjà le verre d'eau que j'avais poliment refusé, pensant que l'entretien ne s'éterniserait pas.

Que pouvait bien signifier cette mise en scène? Car à n'en pas douter, rien ne semblait laissé au hasard. Les domestiques étaient bien absents, j'avais accouru, et elle, que dire d'elle... elle ne semblait pas dans son état « normal ». Jamais je ne lui avait vu cet air, comment dire, si lointain, déchargé de toute contrainte, un air absent et pourtant plein de vie, presqu'amusé si je me fiais à son sourcil légèrement redressé et à ce léger sourire qui s'ébauchait imperceptiblement sur ses lèvres. Je décidais tout tremblant et me maudissant pour cette faiblesse de rompre le silence:

_  Madame, je me sens fort honoré de votre invitation si inattendue mais veuillez pardonner mon audace... hum... puis-je connaître la raison pour laquelle vous m'avez demandé de prendre mes dossiers? 

Le sourire de la vieille dame se fit plus précis mais elle ne me répondit pas tout de suite. On eût dit qu'elle prenait un certain plaisir à me voir me débattre sur mon inconfortable siège. Je la connaissais depuis toujours, non, en réalité c'était ELLE qui me connaissait depuis  toujours, depuis ma naissance, mes premiers pas, mes premiers diplômes, la succession de mon père à son office notarial au détriment de mon frère aîné. Je me sentais aussi nu qu'un ver. Elle savait les secrets qui m'avaient porté à cette place et ce que le sacrifice de mon frère avait coûté à ma famille. Allait-elle enfin me dire ce pourquoi elle m'avait fait venir?

_  mon jeune ami, vous n'êtes pas sans savoir que je suis seule dans cette immense demeure depuis de longues années déjà 

Sa voix me fit tressaillir, elle était plus dure et plus assurée que d'ordinaire et bien que dépourvue de toute agressivité, elle me sembla menaçante. Mais je devais me faire des idées. Que pouvais-je craindre d'une vieille dame inoffensive du haut de ses 70 ans quand j'étais moi-même en pleine possession de ma jeunesse?

_  Edouard , vous m'écoutez, me demanda-t-elle légèrement amusée et agacée.

_ Heu, oui, madame, bien sûr, veuillez me pardonner, je ne sais pas , il fait si chaud dans cette pièce, vous disiez?

_ Et bien voilà, je suis donc seule, comme vous le savez, je n'ai pas d'enfants et mes neveux sont des vautours qui n'attendent que ma mort pour s'emparer des biens amassés si laborieusement pas mon défunt mari, Dieu ait pitié de son âme! Oh je sais, je sais, j'ai déjà rédigé mon testament et il est conforme en tout à ce que mon cher Honoré avait souhaité, mais voyez-vous, j'ai réfléchi depuis quelques jours et j'ai trouvé la faille!

La faille pensais-je, mais de quoi parle-t-elle? Aurait-elle perdu l'esprit? Je sentais ma chemise me coller le long de la colonne vertébrale. Où diable voulait-elle en venir?

_ Je, je vous écoute, m'entendis-je bredouiller

_ Alors voilà, j'ai bien relu tous les textes et, arrêtez-moi si je me trompe, il est bien stipulé que je dispose de tous mes biens à ma convenance et qu'à ma mort, ils devront revenir aux héritiers de mon époux?

_ Oui, oui, je pense que l'on peut le dire ainsi...

_ Mais, et elle insista sur le mais, nulle part il n'est mentionné le nom de ces héritiers ni même le nom de mon mari....

     Je réfléchis, ne comprenant pas les aboutissants de cette réflexion quelque peu tordue. Et je ne voyais pas très bien ce que tout cela avait à voir avec moi puisque tout semblait très clair dans les testaments.

_ Or, poursuivit-elle, il s'avère que je me suis prise d'affection pour les voyages. Mais, hélas, à mon âge, il est périlleux de prendre la route seule. J'aurais besoin d'un compagnon pour m'aider en toute circonstance. Et  puis je veux leur jouer un tour à ma façon à ces freluquets qui ne me rendent visite qu'une fois l'an pour voir combien de temps encore ils auront à jouer la mascarade des gentils neveux aimants. Et c'est vous mon bon Edouard qui allez m'aider à les priver de tous leurs espoirs d'héritage.

_    Moi ,criai-je plus fort que je ne l'eus voulu, mais comment? Vous voulez que je falsifie les documents?

_  Falsifier des documents, non quelle horreur, nous allons tout faire dans la légalité! Hé   oui, mon bon ami, croyez-vous que j'ai oublié le pacte que passa votre père avec feu mon tendre époux? Vous n'avez pas le choix et vous le savez. Vous allez gentiment me passer la bague au doigt puis nous convolerons en justes noces. Ensuite à moi Londres, New York, Venise,  l'Indochine même!

            La vieille dame avait gardé tout son calme. Ses mains serrées sur ses émeraudes serties de diamants n'avaient pas bougé. Seule la lueur amusée de ses yeux prouvait qu'elle était sérieuse malgré cette extravagante folie. Maintenant tout s'éclairait! Je la vis telle qu'elle était vraiment et je compris le malaise qui m'avait saisi quand elle avait ouvert la porte. Quelque chose clochait mais je n'arrivais pas alors à voir quoi. Madame n'était pas habillée pour recevoir, elle portait une écharpe de laine et une robe de voyage brodée. Sa coiffure était simple et fonctionnelle. Elle était prête à partir!

             Le vertige me saisit, je tombais au fond d'un gouffre, c'en était fait de moi. Et elle avait raison, si je voulais sauver l'honneur de mon père, je devais à mon tour me sacrifier. La gentille vieille dame avait bien refermé son piège!

            Doucement elle se leva, me prit par le bras et me poussa dans le corridor. Là, derrière la porte attendaient les valises que je n'avais pas vues en entrant!

La porte se referma sur mon destin.

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