Nostalgie à Cromwell (Minnesota)

Hélène Mayet

Un chagrin, un dépaysement, un changement de cap...

Après avoir roulé toute la nuit près de mille kilomètres depuis Chicago, Sarah arrête la Smart bleue de location et sort éreintée. Tous ses maux s'estompent quand elle claque la porte de la voiture. Le paysage devant elle la laisse bouche bée. Une magnifique cabane en bois clair surmonté d'un grand escalier, surplombe un immense terrain boisé, des saules pleureurs déversent leurs feuilles dans un lac immense. Un ponton sur pilotis donne accès à une petite barque bleue défraichie qui se dandine légèrement sur l'eau rosée. Les couleurs du soleil couchant se reflètent dans le lac tel un miroir naturel.

 

  

Le paysage sera sa seule distraction. Ici elle pourra faire face. Tellement habituée aux bruits infernaux des sirènes et autres pots d'échappement, elle est frappée par ce silence soudain.Pas un bruit si ce n'est celui des oiseaux et la brise qui fait frissonner les feuilles.

Elle ferme les yeux, elle frissonne, elle ressent la plénitude de cet endroit.

 

Elle a besoin de se retrouver seule. Quand elle entre dans la petite entrée, elle fait un bond direct en enfance. Tout lui rappelle son père. Son père qui l'aimait tant, lui avait fabriqué une cabane dans les arbres. À l'aide d'une petite échelle en corde elle rejoignait un monde féérique où elle jouait à Marianne et Robin des Bois avec Tim son meilleur ami. La cabine lui rappelle mille souvenirs : les poutres sont semblables à celles qu'il avait posées dans leur maison du Colorado, l'odeur du bois brulant dans le poêle lui remémore celle du bois crépitant de la maison familiale. Elle se souvient de la chaleur qui l'enveloppait quand elle poussait la porte faisant rosir ses joues. Elle avance de deux pas vers une grande ouverture sur la pièce principale. Juste devant elle un grand salon où se trouvent un canapé et un fauteuil en cuir beige avec deux coussins multicolore. Un poêlon trône au milieu de la pièce. Elle observe à travers la baie vitrée du séjour une terrasse dominant le lac. La superbe vue sur le bois et l'étendue d'eau orangée la laisse rêveuse.

 

C'est simplement parfait. Elle s'imagine déjà se balançant dans le rocking-chair, tenant de la main gauche le livre qu'elle aurait choisi dans la bibliothèque cérusée blanche tout en appréciant une tasse d'Earl Grey avec un cookie.

Papa aurait adoré ce rocking-chair. Elle l'imagine son cigare collé au coin de la bouche, commentant tranquillement le New York Times. Il l'aurait emmenée dans la barque, lui expliquant les petites histoires des plantes et leurs vertus. Elle aurait passé ses mains dans les feuilles des saules et aurait senti le soleil sur sa peau blanche et ses cheveux dorés.

 

Mais voilà il n'est plus là.

 

Son père dans son testament, lui lègue de l'argent, une maison de campagne mais surtout quelques jours pour se ressourcer. Sarah avait suivi les traces de son père en devenant avocate, comme une tradition depuis plusieurs générations. Il est évident que même si elle brille dans ce domaine, la passion n'anime pas son regard. Elle a depuis longtemps l'impression de marcher à côté de sa vie.  

 Il lui lègue également des petits carnets d'écriture. Ces petits carnets, Sarah en avait écrit toute sa vie. Petite elle rédigeait déjà des histoires courtes, elle s'imaginait racontant des contes avec princesses et princes charmants! Puis elle grandit, se réfugiant toujours dans l'écriture pour se rendre dans un monde dont elle seule maitrise les règles. Il semble que son père a récupéré les carnets au fil des déménagements de sa fille.

 

Sarah décide de faire un tour au sauna et se balade à travers les fougères du petit bois qui borde le lac.

                                                                                                                         

Une fois rentrée, elle respire ces odeurs familières, étire ses bras, prend une grande inspiration et s'assoie dans le fauteuil. Elle sort de son sac les petits carnets enveloppés de papier kraft. Elle remarque que son père a pris soin de les numéroter. En ouvrant le premier, une feuille, pliée en deux, tombe sur ses genoux. Elle déplie et reconnait aussitôt l'écriture de son père, son cœur s'arrête, à travers les mots, elle revoit son visage bienveillant, des larmes inondent ses joues, ses mains tremblent :

 

«Ma chérie, toutes ces années je n'aurais pu rêver une meilleure fille que toi. Tu as été mon ciel azur. Et là où je vais je t'emporte avec moi. Je veux t'offrir ces quelques jours de calme. Je sais que tu as voulu suivre ma trace, et je n'ai pas eu plus belle preuve d'amour dans ma vie. Mais ce n'est pas ta voie et tu le sais. Tu as du talent et tu seras un fantastique écrivain. Je l'ai toujours su. Je sais qu'au fond de toi, tu sauras prendre la bonne décision. Ton papa »

 

Elle essuie ses larmes et regarde attentivement le feu. Après avoir lu la trentaine de petits carnets, son regard se perd dans les braises, elle prend un crayon et commence à noircir un nouveau carnet.

 

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