Obsolescence programmée

baldac

Premier décembre 

Une journée ne commence pas toujours au lever. Qu’ai-je fait depuis mon réveil ? Le café, ha non, debout devant la fenêtre de ma chambre, j’ai regardé la pluie tomber, les rues inondées, la terre devenir boue. J’ai toujours aimé le bruit des gouttes sur le simple vitrage. Plocplocploc tambourine comme une invitation à assister au déluge. La route est vide de mouvements. Chacun est calfeutré chez soi, à l’abri d’une matinée pourrie. On aime se plaindre dans la région. Il pleut, c’est déprimant. Il fait chaud, c’est étouffant. Jamais contents, jamais en phase avec le ciel, mes semblables me laissent perplexe et muette. Je ne parle à personne. Leur présence m’ennuie, me gêne, me dérange. Je baisse les yeux chez l’épicier, je fuis les regards, je suis avare de verbes. On me prend pour une sauvage. C’est vrai, je n’aime pas les conventions sociales : bonjour, ça va, combien, merci… Foutaises ! Les politesses m’emmerdent. Je n’aime pas les gens.

J’ai imprimé mon souffle chaud sur la vitre et j’ai dessiné des ronds dans l’O de mon haleine. Anodin, j’avais déjà oublié.

En bas, j’allume la télé, une chaîne d’infos en continu : braquage, règlements de compte, corruption, tsunami, tremblement de terre, cyclones, tempêtes, sécheresse, canicules, avalanches, assassinats, affrontements, massacres, torture, viols, violence, bombardement, combustion, explosion, expulsions, lynchage, jets de pierre, coups de pieds, coups de couteau, scalps, déportations, épidémie, famine, quarantaine, contamination, protestation, répression, dépression, suicide, attaque à l’arme blanche.

À larmes étanches. Le monde comme il va… Je devrais en pleurer. Depuis quelques temps, les hommes deviennent chiens, aboyant à la honte, à l’infamie, à la peur. Les forcenés prennent la parole, une force née de leur folie. Suis-je de cette race affolée ? J’éteins la télé.

-          Tu veux déjeuner ?

-          Oui, j’ai faim.

Je prépare des toasts beurrés avec un peu de chocolat, du vrai chocolat lentement fondu au bain-marie. Je grille, je tartine, je presse, je filtre, je donne. Et le mot magique ? Qu’est-ce qu’il fait sombre, ici. J’allume, l’ampoule grésille, hésite, pleine lumière ou sépia ? Sait pas. Rend l’âme. Pffff.

Il pleut de plus en plus.

-          L’orage ne va pas tarder.

-          On va encore avoir de l’eau à la cave ?

-          Je ne sais pas. Quand tu auras mangé, tu m’aideras à remonter les conserves et les légumes, au cas où.

-          Ooooh, j’ai pas envie.

-          Lou, ne commence pas à m’énerver.

-          On fait quoi, après ?

-          Je ne sais pas. Il pleut…

-          Tu joueras avec moi ?

Je jouerai pour toi, nuance. Imiter le lapin, alterner les pions, emboîter les briques, sautiller les poupées… C’est pour ton plaisir. Le mien est ailleurs, mort depuis longtemps.

D’un regard, j’estime le foutu bordel qui me nargue. La maison est envahie de vie chaotique, trace de nos furtivités, de nos langueurs, de nos passages distraits. Je m’en fous. Depuis qu’il est parti, je m’indiffère, je m’étiole, je m’encarcasse dans l’ennui. Je laisse le quotidien envahir mon intérieur. Je ne colmate plus. Strict minimum : manger, garder une hygiène tolérable, laisser un espace à la petite pour faire ses devoirs, marcher, errer, soupirer. Est-ce ainsi que mon existence va se terminer ? Seule, silencieuse, abandonnée, indifférente ?

Je me souviens d’un temps où j’étais légère, où je dansais et j’aimais. Je travaillais à la supérette de la ville. J’étais reine en mes rayons : aligner, compter, stocker, réassortir. J’étais jolie et chaque été, l’étudiant du mois me faisait de l’œil. Des clients venaient acheter une brique de lait à la fois pour pouvoir repasser devant mon escabeau. Mes jambes inaccessibles attiraient la jeunesse. Un jour, un garçon s’est arrêté et m’a pincé le nez. Toi tu me plais, je t’attends à la fermeture. Mon ventre a frémi. Mon corps a consenti. Mes pores ont attendu la fin de la journée. Tout mon être s’est tendu vers cette heure mourante mais il n’était pas là. Le petit malin ! J’étais harponnée. Le lendemain, je l’ai cherché ; il n’est pas venu. Il s’est repointé la semaine suivante, j’ai cru m’ensevelir dans le carrelage. Petit à petit, il m’a pris la main, le cœur et le sexe. Il m’a laissé avec Lou sur les bras un matin.

Lou a terminé son petit déjeuner. Ensemble, nous alternons les montées pour sauver nos vies en boîte. Crevée. On terminera demain.

-          On joue ?

-          Après, Lou. Je regarde un peu la télé.

Histoire de me délier de mon cerveau, d’absorber sans retenue les tronques de la réalité. Image d’un homme amputé aux genoux par l’écran. Il crie, la face cramoisie comme une seule veine battante. Tous partis, dit-il. Ils ont foutu le camp. Et nous, on est les gros pigeons de la société. On va crever la gueule ouverte dans la fange et ils nous roulent dessus, les salauds, les chacals. Dit-il. Mais que dit-il, ce type libre de crier son incohérence ? Et qui le laisse dire son déni de l’humain, dénoncer le dédit de nos pères ? Il va se taire, ce con ? Il me donne mal à la tête.

La pluie s’est arrêtée. J’ouvre la fenêtre. Une légère brume s’échappe du sol. J’ai toujours aimé l’odeur de la terre après l’averse. Je respire les effluves d’argile et de sel doux. Mes yeux se perdent dans les sillons creusés par l’eau. En quelques minutes, les routes sont balayées par la sécheresse. Une chaleur inhabituelle monte des herbes. Les arbres ondulent sous la canicule soudaine. Je referme la fenêtre.

-          Maman…

-          Oui ?

Mon oui est exaspéré. Jouer, toujours jouer. Comme si la vie était un jeu. Je finis par m’installer à la table avec elle, au milieu des cartes et des pions. Elle est si contente. Je caresse ses cheveux d’ange solitaire. Je gagne, elle gagne.

-          J’ai chaud maman.

Elle enlève son t-shirt et son jean. Elle est en petite culotte au milieu de la cuisine, tenant difficilement toutes ses cartes en une seule main.

-          Pourquoi tu me regardes maman ?

-          Tu es tellement mignonne…

-          J’ai encore chaud.

C’est vrai que la température s’affole. Je me lève, je pose les doigts sur la vitre. Outch, elle est brûlante. L’horizon est rouge, le soleil semble double. Je rallume la télé. Sur toutes les chaînes, les blondes envoyées sur le terrain suent à l’écran. Elles tendent leur micro, elles interrogent et le peuple répond, incrédule, tendant le doigt vers l’immense fournaise du ciel.

-          Le temps devient fou.

-          La nature se venge.

-          Dieu nous punit.

-          C’est la fin du monde.

Le mot est lâché. Les pires théories, des plus ridicules aux plus fatalistes, refont surface en une heure sur toute la planète. Un homme surgit à l’écran, les yeux d’un bleu extraordinaire, le visage mangé par sa barbe grise et sale sous un bonnet hirsute malgré la chaleur. On dirait un clochard céleste, comme dirait l’écrivain.

-          Et où sont nos dirigeants ? Ils ont fui, ils ont pris un aller direct vers une autre fortune et ils nous laissent mourir. Réveillez-vous, réveillez-vous.

La même rengaine dans une autre bouche. La reporter sourit malgré elle et l’écarte d’un mépris :

-          Le dérèglement climatique ouvre la voie aux prédictions les plus démentes. Certains s’improvisent gourous pour atteindre les esprits les plus faibles. Rien de totalement inédit pourtant. En 1998 déjà …

Elle énumère toutes les sautes d’humeur météorologique passées, comme une preuve de la banalité des phénomènes qui nous ceinturent depuis quelques jours. Décembre 2012, c’est risible. On nous le dit depuis tellement longtemps que plus personne n’y croit. La fin du monde….

-          Pourquoi tu ris maman ?

-          C’est l’apocalypse.

Lou me regarde : « C’est quoi, l’apocalispe ? ». Un mensonge millénaire, une superstition, une nécessité. Une quête humaine de renaissance. Faire table rase, instable, écrasé par une terre vengeresse. Comme si le monde avait une pensée propre, la haine au fond du magma, une prédiction ultime comme menace à l’irrespect… Ridicule.

Je n’ai plus envie de rire. Une obsolescence programmée de l’univers ? Pourquoi pas ? Soudain, tout déraille, comme prévu. Pourquoi pas ? Le jour vient où c’en est trop, où l’eau déborde, où le feu dévore, où l’air manque. Pourquoi pas ? Le ciel est de plus en plus pourpre, strié d’orange et de jaune. C’est joli, une fin de monde.

-          Tu sais quoi, Lou ?

-          Non maman.

-          On va faire un bricolage.

-          Ouaiiiiiis !

Vite, du papier, du carton, des marqueurs, de la colle. Vingt-quatre petites ouvertures, un creux pour y loger un secret. Nous coupons, nous assemblons.

-          Un calendrier de l’Avent !

-          Oui, maintenant monte dans ta chambre, je vais y cacher des surprises.

-          Oh maman, je t’adore, t’es la plus gentille des mamans.

Lou m’embrasse et file. Je reste seule face à ce rectangle coloré, lasse. Un bonbon, une plume, un poème, vingt petites surprises sans prix, inutile d’aller jusqu’à Noël. Je ne crois même pas en Dieu. Je ne crois plus à rien depuis qu’il est parti. Depuis … quand déjà ? Deux mois, peut-être trois ou six, me laissant une plaie ouverte dans le bide, une cicatrice indélébile, un souvenir immuable de son passage. Je voudrais l’effacer à coups de poings, à coups de dents. Mordre dans la chair de la mémoire et oublier. Je prends un livre dans la bibliothèque du salon. Non, pas une histoire d’amour. Non, pas le récit d’un deuil. Un bon polar sans essence. Oui. Ha voilà : une silhouette encapuchonnée court sous la lueur des réverbères parisiens. Elle vient de commettre son crime. Un corps disparaît lentement dans les remous opaques de la Seine complice. L’assassin court sur les quais, essoufflé et ivre de son délit…

-          T’as fini maman ?

Elle est encore là, celle-là ? Elle descend, tout excitée de recevoir son ticket pour la fin. Je lui offre solennellement le calendrier bariolé. Mon insouciance, ma soumission, tout est en elle, séquestré par son enfance. Je suis jalouse. J’observe son petit corps musclé plein de promesses, futur rayé de la carte des vivants. Aujourd’hui ou dans cent ans, qu’est-ce que ça change ?

Je respire difficilement, rattrapée par l’incohérence de mes pensées. Je suis vidée, par l’irrésolution malgré tout, malgré l’évidence, par la brûlure de l’air, par la moiteur de ma peau. Lou a ouvert la première porte, oh un chocolat, je peux le manger maman ? La réalité détale lentement de mon périmètre. Je m’enfonce dans une torpeur haletante. Je ferme les yeux.

-          Tu dors maman ?

-          Hmmmm.

J’entends Lou qui chorégraphie ses rêves. Moi, je me love dans les miens, étranges spectres de mes angoisses indéterminées. De quoi ai-je peur ? Je ne saurais le dire, mais l’alarme s’est arrimée à ma gorge depuis ce matin. Un sommeil noir me caresse. Je plonge. Sous mes paupières, mon passé s’altère en une masse informe de couleurs. Qu’il est bon de perdre conscience. Je flotte dans une …

-          MAMAN !

Lou est près de moi, effrayée : le feu, dehors !

Je cours à la fenêtre, je me brûle la paume sur la poignée, mon regard traverse la vitre, effroi. Des larmes de feu pleurent sur toute la plaine. Les arbres peinent à s’embraser, encore humide de la tempête qui a précédé l’averse-incendie. Artifice enrayé aux retombées rieuses, la nuit s’est approchée sans que mon ennui s’en aperçoive, éraflée par les flammes. Je laisse échapper un murmure :

-          C’est impossible…

-          Ça veut dire quoi, maman, qu’est-ce qui se passe ?

-          Je ne sais pas, je me vais me réveiller…

Mais la veille est réelle. Je suis fascinée par le flot incandescent.

-          Mon appareil photo, trouve mon numérique, Lou.

Elle court dans tous les sens, inefficace. Je fouille avec elle, j’ouvre les tiroirs, le trouve enfin, retourne à la fenêtre. La pluie, la vraie, mouillée, humide, s’est remise à tomber, mariant la vapeur aux cendres encore chaudes.

-          Oooh, c’est déjà fini maman.

Vite, allumer la télé, en entendre parler, confirmer que ce n’était pas un mirage. Je m’arrête en chemin. Une pensée éphémère me plante l’esprit comme un couteau : être obligée de voir les images lointaines de ma réalité pour y croire, c’est ça le monde que j’ai si peur de voir s’éteindre ? Je secoue la tête. Mais non, besoin de me sentir de cette planète, être sûre de ne pas m’abreuver de fantômes.

Les images de brasiers se multiplient sur toutes les chaînes. Les caméras sont fixes. Les journalistes blondes et hautaines ont disparu. Les hommes ont disparu. Les fous ont disparus. Seuls les éclairs incandescents traversent l’écran. Puis tout s’éteint.

Deux décembre

Aujourd’hui, le soleil ne s’est pas levé. Je n’ai pas dormi depuis la pluie de feu. La nuit s’est invitée au petit matin et séquestre le jour dans nos angoisses. Mais que se passe-t-il ? Il y a bien du soleil quelque part, même si la terre s’est arrêtée de tourner. Comment savoir ? C’est peut-être ça, la fin du monde : coupée de ses semblables, être la dernière vie et ne pas le savoir. Ne plus rien savoir des autres ni de soi.

Je lève les yeux au ciel vide. Le bruit se meurt aussi. Il ne reste qu’un bourdonnement diffus mais j’ignore s’il est dans ma tête ou dans la plaine.

Lou s’agite dans son lit. Elle n’ose pas se lever. Elle a ordre d’attendre le jour, surtout le dimanche quand  je fais la grasse matinée. Il est presque midi. Je le sais, mon vieux réveil mécanique m’accompagne depuis l’enfance. Tic tic tic dans son écrin en velours rouge. Est-ce qu’on en fabrique encore de ces petits compteurs de voyage ? Adolescente, je lui trouvais toujours une place dans mon sac. Il se refermait comme un poudrier. J’avais l’impression d’avoir mes secrets en rouages.

J’ai toujours adoré les horloges. Petite, je m’immobilisais devant les aiguilles et je les surveillais, persuadée de pouvoir arrêter leur course en rond par le simple pouvoir de ma pensée. Peut-être ai-je réussi…

-          Maman ? J’ai plus sommeil ?

-          Viens, chérie…

-          Je peux ? Il fait encore tout noir.

-          Viens.

-          J’ai faim.

Je la prends dans mes bras. Elle accroche ses jambes de singe autour de ma taille, la joue contre mon épaule. Elle est si légère. Nous descendons d’un seul corps, peau contre peau, dans la noirceur de nos murs familiers. Je tâtonne, je cherche, je trouve. J’allume une à une de vieilles bougies si inutiles autrefois.

-          Waouaw, c’est beau.

Lou est fascinée par les flammes vacillantes. Ça l’occupe pendant que j’ouvre un paquet de chips.

-          On fait l’apéro ?

-          Ben oui, c’est dimanche non ?

Elle engouffre les pétales croustillants. Scrontch scrontch. J’essaie de penser à la suite mais ma tête est vide comme ce ciel vide, comme ce sol vide. Je vais à la porte, tente un regard au dehors. Rien. La route est déserte, les arbres immobiles. Une chaleur insolente pénètre dans la maison. Je tends l’oreille. Ai-je rêvé ? Des hurlements fendent la fournaise ténébreuse. Des cris et des grognements. Des chiens ! Les chiens s’affolent évidemment. Il ne reste que nous deux et les chiens. Je referme vivement la porte, le cœur giflé par la panique. Merde. Il faut penser aux armes. Déjà ? Je me souviens du vieux fusil dans le grenier. Où ai-je planqué les balles ?

Calme-toi, apaise-toi. Tu ne vas pas abattre un chien d’un coup de carabine dans une nuit épaisse. Retourne à la cuisine. Joue ton rôle de mère.

Je prépare des sandwichs. Le jambon est encore frais. Si on n’ouvre pas le frigo trop souvent, on pourra garder le froid jusqu’à ce que l’électricité rev…. Nouveau choc. Je viens d’envisager que la grande Fée de Newton ne revienne jamais. À moins que ce soit Edison ? Oh je ne sais plus. La mémoire m’échappe. Et quelle importance ? Je vais crever sans me rappeler qui a inventé l’ampoule. Je vais crever, c’est ça l’essentiel de la phrase.

Soudain, un fracas s’abat sur la porte de l’entrée. Des aboiements déchirent l’ombre. Des museaux féroces apparaissent à la fenêtre. Lou est tétanisée. Je m’agite pour fermer les volets. Leurs yeux barbares me jugent et me condamnent. « Ouvre ouvre », semblent râler leurs dents affamées. Je coince une gueule sans le faire exprès. D’un élan solidaire, les chiens se fracassent contre les enceintes de ma forteresse branlante. Je vérifie que tout est verrouillé. Ouvre ouvre. Lou est dans mes bras, tremblante. Je danse avec elle une valse désarticulée. Je l’emmène dans nos chambres. D’en haut, je vois les chiens alignés, la queue entre les jambes. Ils dévorent l’air, d’un même grondement, sans se regarder.

Mes tripes sont glacées. Une sécheresse nue m’habille de l’intérieur. Je ne suis plus qu’un désert polaire, incapable de me sentir humaine, dévouée au son de ces gorges avides. Mais quand vont-ils s’arrêter ? J’ai l’impression que ça dure des heures. Les larmes coulent, silencieuses, sur nos joues fiévreuses. Tout à coup, l’aboi devient plainte. La férocité se fait abandon. Des pas en fuite s’éloignent de la maison. Vont-ils hurler ailleurs ? Je m’en fiche. C’est fini, c’est fini. Lou et moi sommes maintenant balancier de tendresse. C’est fini fini.

-          Qu’est-ce qui s’est passé maman ?

-          Je ne sais pas. des chiens sauvages. Ils avaient peut-être faim.

-          Ils voulaient nous manger ?

-          Noooon…

Mais je sonne faux. Je sais qu’ils n’avaient pas faim. Pas encore. Ils étaient plus voraces qu’affamés. Ils avaient soif de chairs, de peurs, de morsures, de douleurs…

Je m’égare. Ce ne sont que des chiens incrédules face à la nuit trop longue, trop pesante. Une pauvre tête d’animal qui attend le jour. Comment survivre à l’attente ? Elle vous ronge de l’intérieur, tisse une toile épineuse avec vos doutes, raille vos espoirs. J’en sais quelque chose. Mes veines se sont saignées au guet de son retour. J’ai été cette sentinelle creuse desséchée par l’amertume. Il n’est jamais revenu, mais j’avais faim comme un chien errant. Je montrais les dents pour ne pas hurler à la lune. Tiens, la lune, où est-elle ? Voilà qui est plus trouble encore que la mort d’un soleil. La lune s’est fait la malle.

J’ai étendu Lou dans mon lit et elle s’est endormie. Elle est nerveuse, agitée par les spasmes d’un sommeil inquiet. Elle gémit. Je la couvre ; des frissons la caressent. La moiteur s’évapore discrètement et la fraîcheur d’un air nouveau se répand. Je redescends dans la pénombre hostile de mes murs. Je cherche mon portable. Presque plus de batterie, pas de réseau. Il va falloir prendre une décision. Quitter le foyer et se risquer dehors ou maîtriser la lente folie qui s’insinue dans les sillons de mon esprit. Il doit y avoir une explication rationnelle. Les secours vont arriver. Je devrais bientôt entendre les hélicos survoler la région. Trouver de quoi leur faire signe, préparer un feu, agiter la lampe torche. Des voisins passeront bientôt devant ma porte : je sortirai, je leur demanderai ce qu’il s’est passé, s’ils ont téléphoné aux pompiers. Je passerai au-dessus de mon dégoût des autres, je leur adresserai la parole, rhââa j’ai déjà la nausée.

Je sais. Faire l’inventaire de mes vivres. Calculer le temps qu’il me reste si je reste cloîtrée avec Lou. Nourriture, boissons, bougies, bonbonnes de gaz. Je dénombre, je recense dans les chambres envahies par notre déménagement de la veille puis j’affronte la cave, lampe de poche à la main, un carnet dans l’autre. Je balaie la lumière sur ma vie en comptage, je note, je liste. Au fond de moi, un rictus se dessine : je sais que je comble l’incertitude par ce catalogue éphémère. Je murmure mes conserves, j’écris mes jours de survie.

Un bruit à l’étage, des pas rapides, une porte déverrouillée. Je m’immobilise au milieu de l’escalier. Mon souffle se cache dans ma poitrine. Une voix, une petite voix plaintive. Lou ! Je voudrais courir, remonter cette pente infinie de dix marches mais le plomb ankylose mes jambes. J’ouvre la bouche pour hurler son prénom mais une haleine sèche déchire à peine ma gorge. Bouge, bouge, BOUGE ! Dans un temps qui me semble à la fois dérisoire et insondable, je m’extrais de cette cave, de cette béance hypnotique.

J’ai oublié le chemin ; je suis au milieu de la cuisine. Lou est par terre, en train de caresser un chat.

-          J’étais toute seule en haut, j’ai eu peur dans le noir. Je voulais voir les bougies. Puis je l’ai entendu gratter à la porte. Il est mignon hein ?

-          Tu lui as ouvert ?

Mais elle ne m’entend pas tant ma colère est inaudible. Je voudrais la saisir par le bras, la lancer contre le mur et lui hurler dans l’oreille : et si c’était un chien, ou un homme, un fou, un violeur ? C’est ça que tu veux ? Te faire violer par le premier venu qui va profiter de la situation ? Je voudrais avoir le courage de la battre, de la jeter au sol, de lui balancer mes pieds dans le ventre, ma rage dans la tête. L’image de Lou en sang sous mes coups passe devant mes yeux. Je cours aux toilettes pour vomir.

-          Ça va maman ?

-          Ça va. Mais tu dois faire plus attention, tant qu’on ne sait pas ce qui se passe.

-          On peut le garder ?

Elle ne m’écoute pas, bordel de merde ! À quoi bon éduquer un enfant, il vous pisse à la gueule. Pisseuse, pisseuse. Je m’accroche au chambranle, vacillante.

-          Je vais m’allonger, Lou, je ne me sens pas bien. Tu as refermé la porte ?

-          Oui maman. Tu veux quelque chose ?

-          Fous-moi ce chat dehors.

-          Oh non, maman. Les chiens vont l’attaquer.

-          Je m’en fous, sors-le.

-          Mais maman…

Elle me regarde, le menton tremblotant, les yeux embués. Je perds tout contrôle. Je saisis le chat par l’encolure. J’ouvre la porte de la cuisine, je le balance dehors de toutes mes forces. Il s’écrase contre l’arbre du jardin, sanguinolent, comme un vulgaire ballon de fête foraine. Lou me fixe, foudroyée par la violence immédiate. Je passe devant elle sans un mot et je m’allonge dans le canapé. Je viens de lui voler une innocence.  Elle restera un long moment figée dans la pièce du crime, secouée par des sanglots muets. Quoi ? Je n’ai pas de bouffe pour chat. Je n’aime pas les chats, ces rats louvoyants au poil rêche. Je n’aime pas leurs yeux froids, leur petitesse méprisante avant la mendicité. Leurs petits miaulements d’appétit m’insupportent. Il disait : « Tu n’es pas normale, tout le monde aime les chats, surtout les femmes ». C’est peut-être pour cette raison qu’il m’a quittée, parce que je n’aime pas les chats, parce que je ne suis pas normale. Si toutes les conneries apocalyptiques sont avérées, je dois traîner cette incertitude jusqu’au vingt-et-un décembre. Il ne reviendra pas au milieu de la tempête pour nous sauver d’une mort inéluctable, ça j’en suis sûre. Je vais mourir seule sur terre sans savoir pourquoi on ne m’aime plus. On meurt toujours seul, la belle affaire.

Je pourrais en finir tout de suite. Prendre un couteau, me l’enfoncer dans le cœur ou me pendre à la fenêtre, offrir mon corps dérisoire à la meute carnassière. À quoi bon tenir ? Pourquoi cet espoir vain vient-il s’agripper à l’absurdité ?  Il m’est impossible de croire à cet achèvement mécanique. Pas encore…

Une à une, les bougies s’éteignent. Une culpabilité de cire m’envahit.

-          Allez viens Lou, ne reste pas toute seule dans la cuisine.

-          Non.

-          Viens…

-          Non.

-          Comme tu veux.

-          Maman !

Elle se jette sur moi, en pleurs. Elle n’arrive pas à mettre des mots sur la scène que je lui ai infligée. Par nécessité. Et je la laisse dans sa détresse. Comment lui expliquer ce dont j’ignore l’essentiel ?

-          Je n’aime pas les chats.

Elle est incapable de dire : pourquoi le tuer, pourquoi le jeter si cruellement contre l’arbre, pourquoi tu n’es pas ma maman gentille d’avant, pourquoi tu n’es plus la reine des fées. Elle ne peut pas penser ces choses-là, c’est une petite fille. Elle va adapter la réalité pour couvrir sa mère de lumière. Elle va faire tout le boulot. C’est bien Lou, brave petite.

Je lui caresse les cheveux et en une seconde, une bouffée d’amour vient m’étouffer. Je caresse sa peau si douce, duvetée de blond. Ma petite ogresse de bonheur. Pardonne-moi, je ne suis plus la même. Tu sais, cette nuit me rend folle, comme les chiens. Je n’aime pas être dans le noir. Toi non plus d’ailleurs, tu devrais me comprendre. Ne t’inquiète pas, petit corps maigre, tout sera bientôt fini. Nous n’aurons plus à nous soucier des chiens, des chats, des petites filles. Le feu nous brûlera tous ou l’eau nous noiera. Nous céderons la place au néant, comme un vulgaire météoroïde écrasé contre la planète indifférente.

Épuisées d’avoir subi le rien d’une journée hagarde, nous montons nous coucher. Lou veut dormir avec moi, malgré l’incident. Elle a déjà oublié, colmaté, rafistolé. Elle se collera à moi, certaine du lendemain, ignorante du jour qui ne se lèvera pas. Je regarde l’insomnie dans les yeux. Le silence pèse sur mon front. Mon souffle siffle. Mes poumons m’oppressent. Tiens, j’avais déjà enfui cette donnée dans les profondeurs de l’oubli. La tragédie est en place. Mourir d’étouffement avant la fin comme un pauvre asthmatique. Quelle ironie. Hiiiiiiiiiii hiiiiiiiiiii fait mon soupir. Demain, Lou me retrouvera toute bleue, défigurée par une grimace déçue d’avoir raté la fin.

Trois décembre 

Trois décembre, trois décembre, encore dix-huit jours et je serai délivrée. Délivrée de ce poids qui m’oppresse, qui m’opprime et me presse, qui m’oppose à mon propre corps. Personne n’y croyait mais nous voilà devant l’évidence. Nos ciels s’assombrissent, nos vents s’élèvent, nos fleuves débordent et courent nos campagnes. Il n’est plus question de nier ou de croire. La certitude épouse l’angoisse et les doutes.

Je me lève, plus lourde que d’habitude. Je ne sais pas quelle heure il est. Ce matin ressemble à tous les autres, sauf qu’il est noir : toilettes, les mains sous le savon, le pain dans le grille-pain, l’odeur du pain grillé qui va la réveiller, le grille-pain ne fonctionne pas sans électricité, la confiture de rhubarbe sur le pain. Ma tête résonne de mots familiers. Répétitions nécessaires.

-          J’ai faim.

-          Assieds-toi, je vais faire chauffer le chocolat.

J’essaie d’être enjouée, mais le cœur n’y est pas. Le cœur se meurt, broyé par la solitude. On naît seul, on meurt seul ; entre les deux, il y a le pain.

-          Je peux avoir des œufs sur le plat, s’il te plait ?

-          Ce sont les deux derniers.

-          On ira en acheter alors ?

Une fois encore, mon silence fait suite, engendré par la lâcheté. La fuite est un leurre, la peur est tacite. Tacitement terrée dans un silence morne. Je la regarde mâcher sa tartine. J’entends ses bruits de bouche impudiques. Je patiente devant la poêle beurrée. Ffffzzzzzz font les œufs. Vive le gaz propane sans électricité.

La main sur la poitrine, je compte. Je compte les jours qu’il me reste, les battements de mon cœur, les appels de ce muscle trépidant et affolé, les feuilles qui volent dehors, les cailloux oubliés, les êtres que je ne reverrai plus. Je compte et il ne me reste pas grand-chose. Merde ! Que pouvait-on faire ? S’abriter, s’engloutir, s’encaver ? S’expatrier, s’envoler vers un autre destin, s’évaporer ? Vivre comme si ?

Nous ne fêterons pas Noël. Nous ne fêterons plus rien d’ici dix-sept jours si ce n’est la sourde coulée des espoirs de ce monde délité. Pourtant, je lui ai offert un calendrier de l’Avent. Pour avancer lentement vers la vingt-et-unième fenêtre. Trois portes à jamais fermées, closes sur leur mystère enfantin. Elle a dit merci, elle a souri, elle a découvert la troisième surprise : un poème, mon poème. Ne rien lui cacher, affronter ensemble l’inéluctable injustice du temps.

Nous mourrons en dansant

Attachées par le sang

Écrasées par l’affront

Fait au giron de nos mères.

-          Ça rime pas à la fin.

La gifle est partie, sèche et pleine. Tais-toi. Tais-toi, fille ingrate. Comment oses-tu ? C’est ton ignorance que je frappe, c’est ta jeunesse et l’innocence perdue que j’offense. Rends-les-moi, fille inculte. Ses grands yeux me fixent et je suis tentée de lui claquer ma main encore une fois sur sa joue rouge.  Je détourne le regard. Sa douleur m’est insupportable. Je n’ai pas de réponse à te donner, petite fille. Nous attendrons ensemble, attachées par le sang, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

Dehors, le ciel se peint de stries grises, aquarelle sans couleur qui embrasse un sol anéanti. La petite se dresse derrière moi. Nous observons la poussière qui tourbillonne par à-coups. Une musique funeste s’est levée soudain avec le vent qui s’échoue violemment sur les vitres. Je sursaute.

-          Qu’est-ce qu’il y a maman ?

Comment lui dire, malgré les résolutions ? Comment décrire ce sentiment d’apocalypse ? Elle ne verrait qu’un orage un peu fort, une nuit entêtante. Moi je sais que ça a commencé. Je sais qu’il vient, ce cavalier fou des tempêtes. Voici le premier danger : l’attente. Me voici dans l’appréhension. Les rafales sifflent à mes oreilles. Je ne distingue plus la ligne des limites : l’avenir s’efface sous le crayon fébrile du froid. Je frissonne.

-          Maman ?

-          QUOI ?

J’ai un peu crié, exaspérée par l’attention demandée. Je ne suis pas que ta mère. Je suis moi également, effrayée par l’avenir si proche. Je me retourne sur elle, dépourvue de tendresse, est-ce possible ? Comment la rassurer quand moi-même j’ai peur ? Qui va me réconforter, moi ? Elle attend, tendue, léchée par le reflet des bougies. Elle espère un geste de sa mère, des bras, un câlin, un sourire. Incapable, j’en suis incapable, moi qui ai si souvent respiré l’odeur biscuitée de son cou.

Elle pousse une chaise contre le mur et grimpe à mes côtés pour déchiffrer le paysage enténébré. Tout tremble à présent. La pluie s’annonce par quelques gouttes égarées puis d’un coup, les fouets de l’averse s’abattent sur ma misérable habitation. Je ferme les yeux.

-          Maman, j’ai peur.

-          Je sais.

Elle prend ma main et la serre très fort. Je lui laisse quelques doigts morts qu’elle caresse du pouce. Je suis fascinée par la colère des vents. Je devine les arbres qui ploient, un seau en plastique qui roule au milieu des champs. Ma maison est isolée. Je n’ai pas de voisin immédiat. Je ne vois que la plaine qui s’étale, punie par les bourrasques. Soudain, l’orage éclate. Les éclairs s’impriment sur un écran d’ébène et disparaissent aussitôt. Mais pas un bruit. Le tonnerre est muet, comme évadé du ciel. Seul siffle le vent, haleine essoufflée, murmure lancinant prêt à vous encercler. Un éclat à travers le jour noir, une silhouette, un regard blanc. Je pousse un petit cri.

-          Tu as vu ? Tu as vu, Lou ?

-          Quoi, maman ?

-          Le type là-bas, au bout du chemin ?

-          Un monsieur sous la pluie ? Il faut lui ouvrir, il va être tout mouillé.

-          NON !

Je déroule rapidement les volets. Je fais le tour de la maison pour vérifier que tout est bien fermé.

-          Mais maman…

-          Tais-toi, ne te mêle pas de ça.

Je l’ai vu, sur son cheval. Un cheval en pleine tempête ! Et lui, droit comme un i, sec, complètement sec. Il me fixait, il a planté ses globes aveugles dans mes yeux. J’ai senti mon âme tressaillir avec l’envie de se donner à lui et de me laisser à l’effroi. Saleté de moi ! Sale sale bête infidèle qui cherche à survivre.

-          Maman, c’est mouillé par terre.

La petite a raison. L’eau s’infiltre sous la porte. La cave doit être inondée déjà. Heureusement, nous avons fini le sauvetage hier. Les conserves, les réserves, tout est en haut. Je vais chercher des serpillères, des torchons. Je colmate autant que je peux. Comment ai-je pu être si négligente ? Pourquoi n’ai-je pas prévu plus d’endurance ? Je reste les genoux à terre et les paumes rouges. Bon sang, résister est illusoire. Tout est écrit, tout est prévu, je le sais, je le sens.

-          Maman, l’eau… Je vais t’aider.

-          Ça ne sert à rien.

Les vieilles loques se gonflent d’humidité. Je vais en chercher d’autres mais je glisse et je tombe. La pointe d’une douleur me transperce le ventre. Je reste groggy pendant quelques secondes. Lou se colle à moi.

-          Maman, maman.

Je la repousse d’une plainte nauséeuse. Oh non, pas maintenant, pas comme ça. J’essaie de me relever, en m’appuyant sur la petite. Le malaise s’estompe. Je suis plus forte que le hasard. L’orage a cru me terrasser un instant mais je suis debout, prête à vivre jusqu’à la mort.

Maintenant, les murs tremblent sous l’assaut de l’orage. Les faisceaux de lumière trouvent une voie dans le moindre interstice et s’éteignent aussitôt. Des coups frémissent à l’étage : ce sont des tuiles qui s’envolent. Un fracas déchirant nargue l’arrière-cuisine. Je n’ose pas vérifier mais je suis sûre que la véranda s’est échappée. Tout craque, claque, se massacre de bois en ardoises. Pendant des heures, la maison agonise dans un râle pitoyable. Elle m’épuise. Arrête de te plaindre, résiste, vieille brique, ce n’est qu’une tempête sans bruit, un des premiers fléaux. D’autres, bien pires, t’ébranleront, plus voraces. Si tu lâches maintenant, où est ta dignité, pauvre carcasse ?  Le logis ne répond pas, torturé, flagellé. Il gémit, halète et sanglote. Ta gueule, cesse de pleurnicher. Écoute. Écoute, la tornade s’éloigne, on dirait.

Une femme seule, face au monde qui hurle sa brûlure, je suis ce roseau indompté.

L’eau se retire, modeste et apaisée, après des heures de furie. Les aériennes s’enfuient vers d’autres victimes à caresser cruellement. Elles m’oublient, m’offrent un répit éphémère. Je remonte les volets, espérant surprendre un soleil timide, à peine éveillé de son coma mais la nuit s’étale sous mes yeux. Le jour est mort. Définitivement. Interrupteur inutile, briquet, bougie, lampe-torche...

Lou est toujours accrochée à moi, tremblante. Je me détache, impitoyable. Je la laisse au milieu du salon.

-          Reste là, je vais voir en haut.

J’entends son souffle qui dit « Non, maman, ne me laisse pas dans le noir, toute seule avec mes fantômes d’enfant » mais je l’ignore. Il faut que je sache.

Je parcours lentement les vingt-huit marches qui mènent à l’étage. La boue et les débris qui traînent dans le couloir n’augurent rien de bon. Je tente de pénétrer dans ma chambre. Je pousse, j’épaule, je coude. Je me fais mal, mais la porte cède enfin. Je vois ce que je savais déjà. Si je devais raconter le chaos, je décrirais cette pièce éventrée, une brèche saignante, stagnante, happée par le vide et la crasse, où les réserves de survie ont été fougueusement emportées. Et autour de ce bordel assassin, le silence, le bourdon du silence, plus rugissant que les cris.

Je redescends. Lou m’attend, plantée à l’endroit où je l’ai laissée, des larmes incontrôlées sur ses joues pâles. Soudain je la vois telle qu’elle est, ma fille perdue dans la nuit, avec le froid sur la peau pour tout vêtement et les yeux de sa mère qui l’abandonnent. Depuis ce matin, elle cherche mon regard. Elle sait. Elle sait que je suis loin, tarie ad libitum, avide du vide. Elle sait combien je sais. Et cette certitude m’a tuée avant toutes les tortures. Ma petite fille, ma chair fraîche, ma douce, comment te dire cet univers qui nous rejette ? J’imaginais le feu et les rats ou le givre et les couteaux. Pas cette noirceur aphone. Comment t’inventer un rêve inutile ? Le lendemain n’existe plus pour toi qui touche à peine à la vie. Te voir t’étioler sous la brume du crépuscule, c’est au-dessus de mes forces. Elle murmure « maman ».

-          Allez viens.

Je la prends dans mes bras. Elle me serre si fort qu’elle pourrait rentrer dans ma poitrine. Elle écrase mes seins, serpente mon cou, enlace ma taille de ses jambes carnivores. Je la balance doucement, comme un bébé. Elle m’aspire par tous les pores. Nous restons encordées pendant de longues minutes, plus, je ne sais pas. Moi aussi, je m’abreuve de son arôme, je modèle ses os et ses courbes sous mes mains intranquilles. Je tisse ses cheveux dans mes empreintes. Je la mangerais si j’en avais le courage.

Qu’est-ce que je vais faire d’elle ? Est-ce que je la traîne avec moi dans une quête inutile d’immortalité ? Qu’adviendra-t-il d’une mère affolée et de sa fille dans cet engourdissement inconnu qui s’est écrasé sur la planète ?

Nous savons tous depuis longtemps. Nous avons attendu l’appel des gouvernements, l’organisation d’une échappatoire, une garantie de solidarité, un bête ramassage. Rien n’est venu. Rien, peut-on le croire ? A l’aube d’une atroce déliquescence, l’humanité s’est abjurée elle-même. Les philosophes traitaient les croyants de fous. Les scientifiques se sont moqués des prédicateurs. Jusqu’à ce que la terre rende son verdict. Pas d’ange diabolique ou de rencontre interstellaire, la nature fait son œuvre. Avant-hier, les médias se sont tus. Et nos chefs ont disparu. Expirés, envolés, tour de passe-passe, la caisse sous le bras, ils se sont cassés, nous laissant crever de trouille et d’échéance. Où sont-ils ? Dans un bunker de luxe, prêt à croquer une pilule en cas de panique ? Dans une fusée de BD, en route vers une étoile sous cloche ? Je fantasme l’apostasie ultime. Et nous, où sommes-nous ?

Mais j’ai troqué ma révolte contre la résignation. Je ne peux pas rester ici. Le toit menace de s’effondrer. Les parois se lamentent. Quelques boîtes pour nourrir nos corps en sursis, des couvertures, de l’eau en bouteille… tout s’est envolé. Bientôt, les charognards viendront fouiller nos recoins, ignorant la misère de mes murs. Les chiens vont revenir. J’entends déjà hurler la meute. À moins que ce ne soient mes tempes ?

Il va falloir rouler, trouver de l’essence, et puis marcher. Je sais qu’au bout il y a l’anéantissement mais je ne me résous pas à me pendre. D’autres ont peur et veulent survivre. Il va falloir se battre. D’autres ont faim et froid. Il va falloir ruser.

J’ouvre la porte. Lou se cache derrière moi. M’enfoncer dans les ténèbres ou m’attarder ici pour que la mort vienne me cueillir ?  L’air est glacé, comme un présage funeste. L’issue est la même, ici ou ailleurs, mais je veux tout connaître du cauchemar. Je ne veux pas en rater une miette. J’ai soif de barbarie humaine. Je veux lacérer mon sexe au poignard de mes semblables. Une corrida collective, quoi de plus beau pour en finir ? Je n’ai aucune illusion sur l’achèvement. Terminus dévoyé, la menace nous rend à notre primitivité. D’ailleurs, je m’entoure de moi-même, indisponible à ma fille qui se love à mes jambes.

Je me retourne sur elle, je la prends dans mes bras. Je la mène au canapé. Je l’allonge gentiment. Maman va s’asseoir à côté de toi. Je lui caresse les cheveux. Dehors, c’est terrible, tu sais. Tu es trop petite pour voir ça. Il faut oublier. N’aie pas peur. Maman est là. Demain, j’ouvrirai pour toi la quatrième fenêtre du calendrier. Je saisis un coussin.

-          Maman …

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