L'apocalypse selon Charlie

gordie-lachance

     L’apocalypse selon Charlie

                 1er décembre 2012

                       12h07

− Tu y crois, toi, à tous ces trucs ?

Maurice tira une bouffée de sa cigarette et expulsa tranquillement un panache de fumée par les narines. On ne pouvait jamais savoir s’il allait répondre sérieusement à une question, même sur un sujet aussi grave.

− Je sais pas, ils racontent n’importe quoi…. Un coup c’est la bourse qui se casse le gueule, une autre fois c’est la guerre avec le Moyen-Orient ou le terrorisme… je crois surtout qu’ils ont trouvé un nouveau truc pour nous faire tenir peinards. T’as vu ce qui s’est passé avec le 11 septembre ? Si ça se trouve, il n’y a même pas eu d’avion sur le Pentagone.

Charlie fit jouer ses épaules de catcheur car son costume le serrait aux entournures -son prénom était Jean-Charles, mais aussi loin que remontaient ses souvenirs, on l’avait toujours appelé Charlie. En ce moment, sa femme trompait son angoisse en faisant la cuisine et il avait dû reprendre quelques kilos.

− Quand même, c’est un peu gros… Tous les scientifiques sont

d‘accord pour dire qu’on va pas y couper, cette fois-ci.

− Ben Laden a pas réussi à nous niquer, c’est pas un caillou qui y arrivera.

− Deux kilomètres de diamètre, ça fait un gros caillou.

− Ouais… c’est comme la lune, y parait qu’ils y ont même pas foutu les pieds. Des menteurs, je te dis.

Maurice sortit une flasque de sa poche, jeta un coup d’œil alentour et s’envoya une rasade qui le fit grimacer. Charlie grimaça aussi, mais pour une autre raison. Il n’aimait pas faire équipe avec un type qui se chargeait en cachette, champion d’arts martiaux ou pas.

− Putain, tu commences de plus en plus tôt. Si le patron te voit, t’es bon pour un deuxième blâme.

− Tu parles, il doit être encore en train de se palucher derrière son ordi…

− On en était où… avec toutes tes conneries j’ai perdu le fil.

− On s’en tape. Moi je dis que les yankees vont envoyer Bruce Willis à cheval sur une fusée, et qu’il va te faire péter tout ça en moins de deux. Bam ! Emballez c’est pesé.

− T’es trop con, quand tu t’y mets. A chaque fois que j’essaie d’avoir une vraie conversation avec toi, c’est la même chose.

Charlie regarda sa montre. La lumière métallique du début de l’hiver lui faisait mal aux yeux.

− Allez, au boulot. La pause est terminée…

Ils refermèrent la porte coupe feu, qu’ils avaient bloquée avec un morceau de bastaing, et enfilèrent le couloir bétonné. A mesure qu’ils avançaient, la musique devint plus forte, jusqu’à les envelopper complètement.

Mr Mignard attendait devant le rayon des fromages. C’était un homme grand et osseux, toujours en bras de chemise, qui portait ses pantalons de costume par-dessus son nombril.

Maurice donna un coup de coude à Charlie.

− Regarde le boss, il a sa tête des mauvais jours… combien tu paries que c’est après nous qu’il en a ?

− Arrête, tu vas nous porter la poisse. Déjà deux interventions depuis ce matin…

Comme s’il avait été doué d’un sixième sens, Mignard tourna les talons et se dirigea vers eux à grandes enjambées.

− Vise la dégaine, je parie que ce con porte des slips kangourous aussi maousses que des parachutes !

− La ferme, il va t’entendre.

− Mignard… pinard… face de lard…

Charlie se sentit obligé de couvrir les propos de son équipier, bien qu’il n’en fût en rien responsable. Il n’appréciait pas particulièrement le directeur du magasin, mais les règles étaient faites pour être respectées.

− Qu’est-ce qu’il y a, patron ? Un souci ?

− Vous foutez quoi, nom de dieu ! Je vous cherche partout…

Maurice fit claquer sa langue contre son palais, trop content de

pouvoir lui renvoyer la balle.

− On prend notre pause syndicale, chef, celle qu’est marquée dans le règlement…

− Et les talkies-walkies, c’est pour les chiens ? Je vous ai déjà dit de pas les couper.

Maurice allait répondre quelque chose –probablement qu’avec le talkie-walkie branché, ce n’était plus une vraie pause-, mais Charlie l’en dissuada d’un regard.

− Magnez-vous d’aller à la caisse cinq, reprit Mignard sur un ton un peu moins tranchant. Il y a une grosse qui fait du grabuge.

− Ok, chef, on est partis.

Ils coupèrent par le rayon des liquides et virent de loin qu’un attroupement s’était formé.

− C’est qui, aujourd’hui, à la cinq ? demanda Charlie qui sentait le vent de la discorde se lever.

− Émilie, je crois.

− Et merde, il fallait que ce soit elle…

Ils arborèrent leur sourire professionnel et fendirent l’attroupement comme un seul homme. Émilie, la trentaine fringante, était renversée sur sa chaise, sa coiffure impeccable renvoyant des éclairs sous les néons. Elle tapotait le métal de son tiroir-caisse de ses faux ongles fuchsia, signe que l’orage n’était pas loin d’éclater. Et question orages, c’était une vraie pro.

Charlie intervint sans réfléchir, ce genre d’incidents constituant son pré carré. Maurice était plus doué pour plaquer les gens au sol que

pour essayer de trouver des solutions civilisées.

− Qu’est-ce qui t’arrive, ma belle ? Un problème de caisse ?

Elle désigna du menton la grosse dame revêche en robe à fleurs qui lui faisait face, solidement campée sur des jambes épaisses comme des poteaux.

− Elle refuse de me fournir sa carte d’identité. Pas question que je l’encaisse dans ces conditions, je tiens à mon boulot.

La riposte de l’accusée fut instantanée, et prit la forme d’une voix haut perchée qui donna des frissons dans le dos à Charlie.

− T’es de la police, peut-être ? Moi, je montre pas mes papiers à n’importe qui… de toute manière c’est juste pour nous emmerder, dans trois semaines on sera tous dans le trou !

Émilie tourna la tête avec un dédain manifeste. En langage ordinaire, on appelait cela jeter de l’huile sur le feu.

− Vous n’avez qu’à aller reposer vos articles en rayon, ce n’est pas moi qui fais les règles.

La dame se redressa d’un coup de reins qui faillit venir à bout du portique de détection.

− Et je fais comment pour manger ce soir ? Vous croyez peut-être que tout le monde fait comme vous et passe son temps au régime…

Charlie savait qu’il devait intervenir au plus vite, mais l’agressivité féminine l’avait toujours désarçonné. Sans compter que les autres

clients commençaient à glousser dans son dos.

− Mesdames, s’il vous plait, on va régler ça calmement… dit-il d’un ton qu’il aurait voulu plus ferme.

Mais Émilie ne l’entendait pas de cette oreille. Elle balaya son ennemie d’un regard vague avant de lui décocher sa flèche.

− Ouais… y’en a qui feraient bien de s’y mettre, au régime.

La suite fut une sorte de lamentable chaos.

− Tu vas voir, espèce de petite salope, je vais te crever.

Avant que Charlie ait eu le temps de réagir, la grosse avait saisi Emilie à la gorge, la soulevant de son siège de vingt bons centimètres. Il n’eut pas d’autre choix que de lui agripper le poignet pour essayer de la faire lâcher. Derrière eux, les gens commençaient à salement s’énerver, et Maurice arrivait à peine à les contenir.

− Madame ! Arrêtez immédiatement…

Mais Charlie était encore trop timoré. Il s’agissait d’une femme, et un vieux reste d’éducation lui interdisait d’y aller trop fort. De son côté, elle n’avait pas ce genre de scrupules. Elle fit un quart de tour et lui envoya un coup de tête en plein visage, utilisant tout son poids pour se donner de la force.

Il y eut un bruit de coquille écrasée. Cette conne venait de lui casser le nez. C’était la troisième fois que ça lui arrivait en cinq ans. Il ferma les yeux, resta un moment à tanguer, passa une main sur son visage et sentit le sang qui poissait sa paume. Quand il rouvrit les yeux, il vit Emilie qui hoquetait comme un poisson hors de l’eau, pliée en deux au-dessus de sa caisse. C’était une chieuse de première catégorie, mais elle ne méritait pas un traitement pareil. L’autre avait été obligée de la lâcher pour le cogner, mais elle y retournait déjà pour l’attraper par les cheveux.

C’est là que Charlie vit rouge. Il la força à se retourner, puis lui asséna deux crochets à l’estomac et un direct au visage. Elle lâcha un soupir d’étonnement et s’écroula sur le sol avec un bruit mat.

Ensuite, il y eut un grand silence. Même l’absurde musique qui les harcelait toute la journée semblait s’être éloignée prudemment.

Charlie pouvait sentir le voile glacé de la culpabilité lui descendre lentement sur les épaules. Il desserra les poings, enjamba la femme inconsciente et s’éloigna. Affronter les regards hostiles des clients était au-dessus de ses forces. Mignard lui accrocha le bras au passage et lui parla d’une voix sourde :

− Rentre chez toi, ta journée est finie. Je t’aime bien, Charlie, t’es un type droit. Mais si tu me refais un coup pareil, c’est pas la peine de revenir.

Charlie passa devant l’accueil, le visage cramoisi. Il envoya valser la porte de secours et sortit sur le parking. Maurice le rejoignit quelques minutes plus tard, la mine réjouie.

− Mon pote, comment tu l’as séchée ! Dommage que j’aie pas pensé à filmer, on aurait fait un buzz d’enfer…

Charlie inspira l’air coupant et passa une main dans ses cheveux. Il n’avait jamais eu autant honte de sa vie.

− C’est bon, n’en rajoute pas.

Maurice rabattit la porte d’un coup de talon et s’alluma une cigarette.

− T’en veux une ?

− Tu sais bien que j’ai arrêté.

− T’auras pas le temps de crever d’un cancer, de toute manière.

Charlie prit une cigarette et l’alluma. Il sentit quelque chose se relâcher dans son ventre.

− Tu veux que je te dise le pire ?

− Si ça t’amuse.

− Je savais très bien ce que je faisais. Je me suis juste dit qu’elle méritait une leçon, et j’ai balancé la sauce. Je crois même que j’y ai pris du plaisir, putain… cette météorite va finir par nous rendre tous cinglés.

Maurice eut un petit rire en coin et retroussa sa chemise. Deux estafilades blanchâtres barraient son ventre noir.

− Eh ! Si tu commences à te mettre à poil je me taille…

Maurice passa son index sur une des cicatrices.

− Tu vois ça ? C’est des coups de machette… dans mon pays, y’a des types qui rigolent pas. Alors, à chaque fois que j’ai un problème, je touche mon ventre et je retrouve le sourire. Maintenant, rentre chez toi et profites-en pour passer du temps avec ta femme, Mignard a demandé à Steven de prendre ton poste. On se voit demain Matin ?

− Ok…

Charlie expulsa la dernière bouffée et écrasa son mégot sous son talon. Il alla récupérer ses affaires en passant par le couloir de service et monta dans sa voiture en frissonnant. Comme tous les jours. Il traversa la ville en évitant les grandes artères et se gara devant son garage. Comme tous les jours. Il sonna à la porte –Laetitia détestait qu’il rentre dans la maison à l’improviste- et elle vint lui ouvrir. Comme tous les jours.

Pourtant, malgré les apparences, ce n’était pas un jour comme les autres.

Elle essuya ses mains sur son tablier. Sa coiffure était un peu défaite et ses yeux étaient rouges. Elle avait pleuré.

− Tiens, c’est toi…

− Je voulais te faire une surprise… passer un peu de temps avec ma petite femme chérie.

− Regarde ton nez, tu t’es encore battu !

− Oh, ça c’est rien du tout…

Il entra et la serra contre lui à lui faire mal. Elle sentait le lait chaud et la cannelle. Il aurait tant aimé la tenir à l’écart de tout ce gâchis, mais c’était trop tard.

Il ne pouvait rien faire de mieux que de la serrer de cette manière.

Ils desserrèrent leur étreinte et passèrent dans la cuisine. Charlie posa sa veste sur une chaise. La radio déversait son flot continu de mauvaises nouvelles.

− Qu’est-ce qu’ils disent ?

Elle alla s’appuyer contre l’évier, les yeux rivés à la fenêtre.

− Quatre-vingt pour cent de chances que ça nous tombe dessus. Même si la météorite ne fait que nous frôler, il y aura des cataclysmes terribles. Raz-de-marée, tempêtes… peut-être qu’on pourrait s’en sortir en se mettant dans la cave avec tout ce qu’il faut…

Charlie s’approcha du poste de radio, l’éteignit et se blottit contre elle.

− Arrête de te torturer, ça ne sert à rien… tu sais ce qu’on va faire ? On va se mettre un DVD, un truc marrant qui nous détendra. Et ensuite on fera l’amour.

Elle se força à sourire.

− Si tu veux, c’est une bonne idée.

Ils allèrent dans le salon et firent ce qui était convenu, dans l’ordre, et avec le maximum d’entrain dont ils étaient capables.

Mais tout a une fin. Le soir venu, ils se retrouvèrent chacun d’un côté de la table de la cuisine, avec devant eux une assiette de bœuf en daube. Charlie fit tout ce qu’il fit pour la distraire. Il rappela à sa mémoire les meilleures anecdotes de sa vie d’étudiant –il était allé en fac d’histoire pendant deux ans, avant d’abandonner pour devenir vigile par facilité-, lui fit des grimaces, lui lança des boulettes de pain…

Pendant de longues minutes, elle donna le change, grignotant sa viande du bout des dents et se fendant même de quelques éclats de rire polis.

Et finalement, au moment de passer au fromage, elle laissa tomber son couteau dans son assiette. Elle essuya les coins de sa bouche avec sa serviette, se leva et alla vomir dans les toilettes en poussant des râles de douleur.

Quand elle eut fini, elle ne revint pas dans la cuisine. Elle monta directement se coucher. Charlie alla chercher le paquet de cigarettes qu’il gardait pour les invités, se mit à la fenêtre et en alluma une. Le bœuf en daube lui faisait comme une pierre dans l’estomac.

Il consuma la cigarette en quelques bouffées nerveuses, jeta le mégot sur la pelouse, referma la fenêtre et alla se coucher sur ce fichu canapé en cuir dont il n’avait même pas fini de payer le crédit.

Il porta une main à son visage et ferma les yeux.

Il ne fallait pas se voiler la face : les emmerdements ne faisaient que commencer.

2 décembre 2012

                                                    9h35

C’était un peu lâche, mais Charlie s’était préparé en catimini. Il avait quitté la maison sans réveiller Lætitia, sachant qu’il n’aurait pas eu la force d’affronter son regard.

Il arrêta sa voiture devant le bar le plus proche de chez lui et poussa la porte avec un vague sentiment de culpabilité. C’était idiot, sachant qu’il serait probablement mort avant la fin du mois.

Le patron descendit de son tabouret et s’approcha de lui en traînant les pieds, la mine sinistre. Charlie lui demanda deux paquets de cigarettes américaines et jeta un coup d’œil autour de lui. La salle était déserte.

− Dites donc, c’est pas très animé, chez vous.

− Ouais, toute la ville est pareille… mais c’est une apparence. Le calme avant la tempête.

− Peut-être que les gens sont plus raisonnables que ce qu’on croit.

− Si vous le dites. Il est arrivé quoi, à votre nez ?

− Je suis dans la sécurité, ça fait partie du boulot.

− Alors, vous êtes bien placé pour comprendre. Ils attendent le signal… ce sont des suiveurs, ils ne feront rien tant que les plus cinglés n’auront pas commencé. Mais ensuite ce sera le chaos, vous pouvez me croire.

− Donc on fait quoi ? On se planque en attendant que ça nous tombe dessus ?

− Sûrement pas ! J’ai combattu en Afrique du nord, la bassesse humaine je connais. Je mourrai droit dans mes bottes, et s’il y en a qui y trouvent à redire, j’ai de quoi les convaincre.

Il passa une main sous le comptoir et sortit un fusil de chasse, dont la crosse et le canon avaient été sciés.

− Merde, vous faites pas semblant…

− C’est pas le genre de la maison. J’ai mis deux boîtes de cartouches avec, histoire de pas être pris de court.

− Je crois que j’ai besoin d’une bière. D’un coup j’ai une de ces soifs…

Le patron tira deux demis avec un air pénétré et les posa sur le comptoir.

− Tiens, mon gars, c’est cadeau.

Ils burent en silence, tandis que le premier rayon de soleil depuis des lustres déchirait les nuages.

− Merci, et bonne chance à vous.

− La chance, c’est pour les faibles.

Charlie répondit par un signe évasif et retourna à sa voiture. Il verrouilla les portières, glissa un paquet de cigarettes sous le siège et mit l’autre dans sa poche de chemise.

Il arriva devant le magasin dix bonnes minutes plus tard, du fait d’encombrements inhabituels. Il devait y avoir une trentaine de voitures sur le parking, déduction faite de celles du personnel. Cela ne faisait pas beaucoup de clients.

Il apprit qu'Émilie avait eu trois jours d’arrêt de travail. Quant à la grosse dame qu’il avait envoyée au tapis, Mignard l’avait convaincue de ne pas porter plainte en échange d’une TV 82cm, un modèle d’expo.

La journée serait peut-être paisible, après tout.

Il alla chercher son talkie-walkie et se posta devant les caisses.

Pendant ce temps, Maurice déambulait dans les rayons et Steven était aux caméras. Ils s’assurèrent tous trois que la réception était bonne et l’attente commença.

10h45. Un gamin dont la mère était complètement larguée sortit des caisses en courant, trébucha et se fit mal au genou. Charlie sortit deux bonbons de sa poche et le gamin repartit avec le sourire.

11h18. Le ton commença à monter à l’accueil. Un type avec des lunettes épaisses comme des hublots d’avion essayait de se faire rembourser un paquet de slips qu’il avait ouvert. Charlie alla discuter avec lui des résultats de l’équipe de foot locale et tout rentra dans l’ordre.

11h50. Bientôt l’heure de la pose. Charlie sentait le paquet de cigarettes qui lui brûlait la poitrine. Maurice lui faisait des signes de l’autre bout du magasin. Lui aussi était impatient d’aller fumer.

11h56. Tout se mit à déraper.

Dix ou onze jeunes roumains firent irruption dans le magasin. Ils passèrent les portiques de détection en se poussant des coudes et se déployèrent par groupes de deux à travers les rayons. Charlie saisit son talkie-walkie et partit à leur suite en coupant par les caisses.

− Momo, c’est chaud pour nous… dix Roms en approche… je crois que j’ai reconnu le grand con de l’autre fois, celui avec la veste verte…

− Bien reçu, je sors le bazooka et j’y vais…

− Appelle Steven, pendant que tu y es… et Mignard aussi s’il est dans le coin, on sera pas trop de quatre s’il y a du grabuge.

− Ok, c’est parti…

Les gens attendent le signal… 

Charlie raccrocha son talkie-walkie en longeant le rayon des légumes. Évidemment, qu’il allait y avoir du grabuge.

ce sont des suiveurs, ils ne feront rien tant que les plus cinglés n’auront pas commencé. 

Il repéra deux gars, dont celui à la veste de survêtement verte –un grand échalas d’une vingtaine d’années, avec deux dents en moins et les yeux enfoncés dans leurs orbites.

Le plus petit planqua une bouteille de pastis d’un demi-litre dans son pantalon, et ils disparurent derrière une tête de gondole.

Mais ensuite ce sera le chaos.

Charlie pressa encore le pas. Il manqua de renverser une retraitée et s’excusa vaguement.

Difficile de dire s’il faisait le bon choix. Les trois quarts de la bande étaient là pour faire diversion, volant n’importe quoi tandis que les autres prenaient exactement ce qu’ils étaient venus chercher. Ils pouvaient reposer la bouteille dans un autre rayon et alors il ferait chou blanc.

Il vit du coin de l’œil que Steven et Maurice étaient aux prises avec un petit groupe de Roms. Steven se massait la nuque. Il était en train de s’échauffer. Maurice se tenait de profil, une jambe légèrement en retrait. Les pauvres gosses allaient en prendre plein la figure.

Mignard était à l’autre bout du magasin, du côté des produits de jardinage. Il avait l’air complètement paniqué.

11h58. Le grand type à la veste verte fit un bras d’honneur à Charlie et partit en courant. Charlie se mit à lui courir après. Il lui fallut une bonne minute pour le retrouver. En fait, ils tombèrent nez à nez au bout du rayon puériculture.

Charlie faisait presque une tête de moins, mais il était deux fois plus large. Il lui posa une main à plat sur la poitrine.

− Hé, doucement, on se calme… qu’est-ce qui te prend de courir comme ça ? T’as quelque chose à te reprocher ?

Il repéra un renflement sur le ventre du gars et souleva son tee-shirt. Cinq ou six couches-culottes étaient passées dans sa ceinture.

Il regarda le Rom en face. Vus de près, ses yeux étaient d’un noir profond, presque sans reflet.

− Tu comptes faire quoi, avec ça ? T’es trop grand pour les mettre…

− Pourr… my sister… esta pequeña…

C’était à se tordre de rire. Le monde s’écroulait, et Charlie courait après un jeune type sans le sou qui volait des couches pour sa sœur. Tout cela n’avait aucun sens.

Il retira sa main.

− C’est bon, tu peux y aller…

Le Rom le remercia d’un bref signe de tête et décampa. Charlie se frotta le visage d’une main lasse en le regardant partir. La fille de l’accueil avait vu toute la scène, mais il comprit à son attitude qu’elle ne dirait rien. De toute manière, il s’en foutait. Il soupira et décida d’aller voir où en étaient ses collègues.

12h03. Il croisa des Roms qui s’en allaient, l’air lugubre. L’un d’eux était soutenu par ses copains. Il avait le visage en sang. Charlie baissa la tête pour ne pas croiser leurs regards.

ce sera le chaos.

Maurice et Steven étaient hilares. La castagne leur faisait toujours cet effet.

Ils commencèrent à raconter leurs exploits à Charlie, qui coupa court.

− C’est bon, les gars, j’ai compris. Si on allait plutôt voir où en est Mignard, tout à l’heure il semblait en difficulté…

Steven gloussa.

− Tu parles ! Un gamin de huit ans lui mettrait sa raclée.

Maurice renchérit à sa manière habituelle, mais Charlie n’écoutait déjà plus.

12h07. Il partit au petit trot, mu par un sombre pressentiment. Quelques clients s’étaient rassemblés au fond du magasin. Ils lui tournaient le dos. Une femme téléphonait en s’ébouriffant les cheveux, l’air affolé. Il écarta le cercle des curieux et vit Mignard allongé sur des sacs d’engrais, livide. Ses doigts tremblants serraient un tournevis électrique fiché dans son ventre, juste sous les côtes. Il semblait hésiter à l’enlever. Ses paupières battaient à la manière de deux papillons affolés.

Charlie s’agenouilla et sentit le sang, chaud et fluide, qui pénétrait son pantalon au niveau du genou. Il posa sa main sur l’épaule de Mignard et lui parla le plus doucement qu’il put.

− Ne bougez pas, chef, on a appelé les secours. Ils seront là dans cinq minutes. Tout va bien se passer…

− Cette petite ordure a osé me planter avec un de mes articles, dit Mignard d’une voix plaintive.

− Vous énervez pas, je vous dis, c’est pas le moment.

− J’ai froid, nom de dieu…

Charlie enleva sa veste de costume, la mit sur les épaules de son patron et se releva, ne sachant que faire. Il resta une ou deux minutes à danser d’un pied sur l’autre, puis il se dit qu’il fallait agir. Avec deux caissières au cœur mieux accroché que les autres, ils allèrent chercher des compresses au rayon paramédical, et confectionnèrent à Mignard un pansement de fortune. Mais ils s’y prirent mal, et ne réussirent pas à stopper l’hémorragie.

Mignard mourut à 12h24. Les secours n’étaient toujours pas arrivés.

Vers 12h30, la proximité du cadavre devint insupportable à Charlie, qui décida d’aller se débarrasser de tout le sang qu’il avait sur lui. Il passa devant Maurice et Steven qui tournaient à vide comme des automates, et se rendit droit aux toilettes, un flot de salive dans la bouche. Il agrippa l’évier de toutes ses forces pour ne pas vomir. Des points blancs dansaient follement devant ses yeux. Quand la nausée disparut enfin, il se lava les bras et le visage à grande eau. Ensuite, il passa au vestiaire pour se changer. Il mit son pantalon souillé et sa chemise directement dans la poubelle.

Alors seulement il se sentit un peu mieux, et sortit fumer une cigarette. Steven, Maurice et les deux caissières qui l’avaient aidé pour le pansement le rejoignirent quelques minutes plus tard. Charlie distribua des cigarettes à la cantonade et en ralluma une. Chacun d’eux sentait que la mort de Mignard les avait rapprochés, plus sans doute que des années de travail en commun. Ils fumèrent en silence et retournèrent dans le magasin en traînant des pieds.

Plus personne n’était à son poste de travail. La musique avait été coupée et les employés s’entretenaient à voix basse, comme à l’église. Quelques clients déambulaient encore entre les rayons, semblables à des zombies. Charlie frappa dans ses mains pour attirer leur attention.

− Mesdames et messieurs, nous allons devoir fermer nos portes… nous vous demandons de bien vouloir vous diriger vers les caisses, s’il vous plait.

Ils tirèrent les grilles sur les ultimes retardataires –qui semblaient vivre cette fermeture prématurée comme une punition- et téléphonèrent au siège régional. Comme ils s’y attendaient, il n’y avait pas de remplaçant disponible pour Mignard avant le lendemain, au plus tôt.

Ils dirent aux employés dont la présence n’était pas indispensable de rentrer chez eux, réglèrent les lumières au minimum et attendirent.

Vers quatorze heures, Charlie, qui sentait la faim lui creuser l’estomac, prit un sandwich sous vide en rayon et s’assit sur un escabeau pour manger. Maurice et Steven firent de même.

Ils allumèrent la radio pour tromper leur ennui.

Deux types envisageaient avec le plus grand sérieux d’envoyer un gigantesque panneau solaire dans l’espace. Ils affirmaient qu’en dirigeant les rayons du soleil vers la météorite, ils pourraient réchauffer sa surface et dévier suffisamment sa trajectoire pour éviter le pire.

− Et pourquoi ils envoient pas carrément une bombe nucléaire ? Demanda Steven.

− Ils pensent qu’elle pourrait péter avant de sortir de l’atmosphère, objecta Maurice que tout cela semblait amuser.

Charlie balança sa canette de soda dans la poubelle, attrapa le poste de radio et l’écrasa sous son pied.

Les pompiers arrivèrent une heure plus tard. Ils constatèrent le décès d’un air las –ils étaient pâles et avaient les traits tirés par la fatigue-, mirent le corps sur une civière et l’emportèrent à la hâte.

Trois policiers leur succédèrent. Charlie connaissait les deux plus âgés. Le troisième était un bleu tout juste sorti de l’école, du genre nerveux, qui portait des Ray-Ban et gardait constamment une main sur son arme. Ils notèrent une description sommaire des agresseurs d’un air désabusé, et s’apprêtaient à repartir quand Steven leur proposa un café. Ils se mirent tous à siroter le liquide brûlant en regardant la ville qui s’étendait en contrebas.

− Comment ça se passe, pour vous ? demanda Maurice en passant son doigt au fond de son gobelet pour récolter le reste de sucre.

− Trois homicides rien que depuis ce matin, et je parle pas du reste. Les gens deviennent complètement braques. Allez, il faut qu’on y aille… vous devriez rentrer chez vous avec vos familles.

Le bleu se mit au volant et ils partirent en faisant crisser les pneus. Il y en avait au moins un que tout ce gâchis amusait.

Maurice, Charlie, Steven et les deux caissières qui avaient aidé pour les pansements –elles se prénommaient Cathy et Véronique- restèrent seuls dans le magasin. Il s’occupèrent à des tâches secondaires pendant les deux heures qui suivirent et se décidèrent enfin à se séparer, tout en se promettant de se retrouver le lendemain matin.

La nuit était tombée. Charlie coupa au plus court en évitant de regarder ce qui se passait sur les trottoirs, et tomba sur un barrage de police à deux rues de chez lui, juste devant le café où il s’était arrêté le matin. Les gyrophares balayaient la rue de leur lueur d’apocalypse.

Charlie baissa sa vitre en reconnaissant le jeune flic aux lunettes de soleil.

− Votre journée n’est pas finie, on dirait… qu’est-ce qui s’est passé ?

− Le cafetier s’est fait canarder sur le pas de sa porte. Deux balles dans le thorax, sûrement un règlement de comptes.

− Sacré merdier…

− Ouais.

− Allez, bon courage.

Je mourrai droit dans mes bottes… il ne croyait pas si bien dire.

Charlie remonta sa vitre, enclencha une vitesse et contourna le barrage. Quand il arriva chez lui, il remarqua tout de suite que la porte d’entrée était grande ouverte. Il remonta l’allée en sprint et fouilla toutes les pièces de la maison, son cœur faisant des embardées dans sa poitrine.

Lætitia était allongée en travers de leur lit, complètement saoule.

Il en fut à la fois rassuré et complètement abattu. Il la connaissait suffisamment pour savoir à quel point elle était fragile. Elle ne tiendrait jamais le coup.

Il redescendit, verrouilla la porte, mélangea deux yaourts dans une assiette avec des céréales, mangea debout contre l’évier et remonta se coucher à côté d’elle. Dehors, la ville gémissait comme un animal à l’agonie.

                          3 décembre 2012

                                  3h42

Charlie se réveilla en sursaut, comme un bouchon de liège remontant soudain à la surface d’une eau glacée. Il resta de longues secondes sans bouger, les nerfs tendus à l’extrême. Une femme avait crié, à deux ou trois cents mètres de là. Il en était sûr.

Lætitia ne s’était pas réveillée, protégée du monde extérieur par son cocon d’alcool. Il relâcha progressivement sa respiration, se redressa, pivota sur ses fesses et se leva en prenant garde de ne pas faire grincer les ressorts du matelas. Il marcha jusqu’à la fenêtre, ses pieds nus s’enfonçant dans l’épaisse moquette, et écarta le rideau. La partie ouest de la ville était plongée dans la pénombre. Au nord, à environ un kilomètre à vol d’oiseau, une épaisse colonne de fumée s’élevait d’un bâtiment.

Il resta là, fasciné.

De temps à autre, un éclat de lumière jaillissait du sol. Il crut même entendre des coups de feu, à moins que ce ne fût la pétarade d’un pot d’échappement. La ville entière bouillonnait, se dilatait, il pouvait le sentir jusque dans ses tripes.

Il dut se passer un long moment, car il se rendit soudain compte qu’il frissonnait de froid. Il alla ouvrir son côté de l’armoire et pris des affaires au jugé, parmi celles qu’il réservait pour le week-end. Il passa dans le couloir, enfila un pantalon de toile sombre et un sweat-shirt noir, et descendit l’escalier avec souplesse. Il n’alluma pas la lumière, tant parce que la clarté qui tombait des réverbères était suffisante pour se repérer, que parce qu’il ne voulait pas attirer l’attention.

Il se planta au milieu du salon et jeta un coup d’œil circulaire. Cette maison qu’il avait appelée de tous ses vœux, et dont il avait même partiellement dessiné les plans, lui semblait maintenant une bizarrerie. Une incongruité.

Des baies vitrées partout, idéales pour laisser entrer le soleil… et n’importe quoi d’autre. Le premier crétin armé d’un pavé ou d’une barre de fer pouvait y pénétrer et faire ce qu’il voulait.

Et en cas de cataclysme… même pas la peine d’y penser.

On ne peut pas rester ici. Quoiqu’il se passe ensuite, c’est trop dangereux.

Charlie passa une main dans sa barbe naissante –deux jours qu’il négligeait de se raser-, inspira un grand coup et sut exactement ce qu’il devait faire.

Il alla dans la buanderie et monta sur un tabouret pour atteindre le haut de l’armoire. Il était toujours là, enveloppé dans un vieux torchon. Il s’en empara et en éprouva le poids dans sa paume.

Mauser P38. Son grand-père l’avait trouvé dans un grenier après la débâcle allemande, et lui en avait fait cadeau le jour de ses vingt ans.

« J’espère que tu n’auras jamais à t’en servir », avait-il ajouté avec un sourire qui en disait long sur ce qu’il avait vécu.

Malheureusement, ce jour était arrivé.

Charlie descendit du tabouret, sortit le pistolet de son étui de cuir. Il était massif et sentait la graisse. Une véritable arme de guerre, trop lourde et puissante pour la main de Lætitia, mais il n’avait pas le choix. Il vérifia que le chargeur était plein et glissa l’arme dans son pantalon. Il dut resserrer sa ceinture pour qu’elle tienne solidement contre son ventre.

Il alla chercher un sac à dos, l’ajusta eu plus près de ses épaules et sortit en verrouillant à double tour derrière lui.

Une légère brume s’était levée. La rue était déserte sentait le goudron humide. Il rabattit la capuche sur son visage, mit les mains dans ses poches et commença à marcher.

Il n’avait pas fait cent mètres qu’une voiture ralentit en arrivant à sa hauteur, le boom-boom d’une chanson de rap sortant en sourdine de son ventre de métal.

La voiture se régla sur son pas, donnant de temps à autre un léger coup d’accélérateur, semblable à une provocation. Il ne pouvait rien distinguer derrière les vitres fumées. Peut-être s’agissait-il d’un type isolé, ou d’une petite bande cherchant à en découdre.

Ces salauds ne craignent plus rien, ils pensent que la ville est à eux.

Charlie prit un coup de sang. Il passa une main sous son sweet-shirt, saisit le P38 et le pointa droit sur la vitre du conducteur. La voiture eut un hoquet et partit dans un rugissement de moteur.

Sa bouche était affreusement sèche. Il se pencha, cracha un jet de salive blanchâtre sur le sol gelé et accéléra la cadence.

Surtout, ne pas courir, ce serait interprété comme un signe de faiblesse.

Comme il s’y attendait, les scellés posés par la police avaient été brisés. Il entra, une main sur la crosse du P38, tous les sens en alerte. Le carrelage du bar était jonché de verre brisé. La plupart des chaises gisaient sur le sol, semblables à des animaux morts. La réserve d’alcool avait été pillée, ainsi qu’un grande partie des cigarettes. Il fallait faire vite, ce genre de lieu devait attirer les pillards comme des mouches. Charlie ramassa quelques paquets de blondes, prit deux briquets à mollette et un couteau de poche dans un présentoir renversé, et se pencha au-dessus du comptoir.

Un morceau de verre brisé lui entailla légèrement la poitrine, mais il n’y prit pas garde. Il continua de fouiller au hasard d’une main tremblante. Jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il était venu chercher. Une boîte de cartouches, puis une autre. Et le fusil à canon scié. Il se redressa et pointa l’arme sur les ténèbres qui engloutissaient le fond du bar.

Ceci est le bras armé de la justice.

Il attrapa son sac dans son dos, y fourra son butin, le rajusta et remonta la rue par petites foulées. Tant pis pour les signes de faiblesse, il se sentait désormais de taille à affronter n’importe qui. Deux voitures passèrent en trombe et tournèrent à l’angle de la laverie automatique sur les chapeaux de roues. Ceux-là semblaient bien pressés de rencontrer la mort. Il força encore l’allure et fut chez lui en moins de deux minutes.

La maison était relativement silencieuse. Le double-vitrage avait tout de même cet avantage. Charlie fit couler du café et se prépara des tartines. Il déjeuna copieusement, s’allongea sur le canapé –le P38 n’avait pas quitté sa ceinture- et régla le réveil de son téléphone portable pour huit heures.

Il se réveilla juste avant la sonnerie, nettement plus détendu et reposé. Il prépara le petit déjeuner de Laetitia en sifflotant, exactement comme elle aimait : thé noir, pain grillé, beurre salé et confiture de mûres. Il disposa le tout sur un plateau avec un bouquet de fleurs séchées et monta au premier étage d’un pas allègre. Il ouvrit les rideaux. Le ciel était clair. La journée s’annonçait radieuse. Laetitia sortait lentement du sommeil, ses cheveux de jais répandus en une corolle luisante sur l’oreiller. Il mit le plateau sur la table de chevet, s’allongea à côté d’elle et lui déposa un baiser dans la nuque. Il aimait le contact de son corps chaud et souple.

Elle s’étira, vit le plateau et lui sourit. L’espace d’un instant, il crut que tout était redevenu normal : ils allaient faire l’amour et partiraient au travail sans autre préoccupation que les courses à faire et le repas du soir à préparer.

Mais la sirène des pompiers retentit au loin et un voile sombre passa sur son visage.

Elle ramena la couverture sous son menton, les yeux dans le vague, entièrement captée par les bruits du dehors.

− Mange, dit Charlie, après ta cuite d’hier tu en as besoin…

Elle sourit sans conviction, tandis qu’il l’aidait à s’asseoir et à caler l’oreiller dans ses reins. Elle but la moitié du thé et se mit à manger par automatisme. Charlie savait que ce n’était pas le bon moment pour lui en parler, mais il fallait faire vite avant que tout cela ne devienne totalement incontrôlable.

− Tu vas préparer des affaires et partir chez tes parents, reprit-il d’un ton égal. Inutile de trop t’encombrer, imagine que tu pars en vacances. Il sera toujours temps d’aviser si jamais… bref… n’emprunte pas les grands axes, trop dangereux. Prends la route par la côte, tu sais, celle qu’on aime bien.

Elle avala une bouchée et le regarda dans les yeux pour la première fois depuis son réveil.

− Et toi ?

− Je te rejoins ce soir ou demain. J’ai quelques détails à régler. Il y a aussi autre chose, je sais que ça ne va pas te plaire mais c’est très important.

Charlie soupira et sortit le P38. Il ne se serait pas senti plus mal à l’aise s’il lui avoué des tendances zoophiles ou autre chose de tout aussi bizarre.

− Pas question que j’y touche. Tu sais bien que je déteste ces trucs là.

− On n’a pas le choix. C’est devenu une vraie jungle, dehors. Regarde, il suffit de défaire le cran de sûreté de cette manière. C’est un peu gros pour ton gabarit, mais en le tenant à deux mains, tu devrais pouvoir t’en sortir sans trop de…

C’est ce moment précis que choisit la sonnette de l’entrée pour retentir, aigre et impérieuse. Un coup très long, puis deux brefs. Contre toute logique, Charlie mit le pistolet sous le lit –alors qu’il aurait dû le garder avec lui, au cas où…- et descendit l’escalier en toute hâte. Il distingua une silhouette blonde derrière le verre dépoli de la porte d’entrée. Il s’approcha et perçut des sanglots étouffés.

− Marjorie, c’est toi ? demanda-t-il en faisant un premier tour de clé dans la serrure.

Il y eut un gémissement pour toute réponse, puis un choc sourd contre la porte.

Nom de dieu, je n’ai même pas d’arme sur moi…

Charlie fit un second tour de clé et tira le battant à lui.

Il vit Rodolphe, le voisin, qui tirait sa femme Marjorie par les cheveux. Elle était en chemise de nuit. Ses jambes étaient sales et couvertes d’éraflures. Elle s’agrippa à un arbuste, mais il la frappa à l’épaule pour l’obliger à lâcher prise.

Rodolphe travaillait pour une compagnie d’assurances. Un bon job, bien payé. Charlie et lui n’avaient jamais été très proches, mais ils se connaissaient suffisamment pour s’apprécier, et se rendaient de temps à autre de menus services.

− Putain, Rodolphe, qu’est-ce que tu fous ?

− Ta gueule, Charlie, c’est pas tes affaires. Cette pute m’a trompé. Maintenant elle va rentrer à la maison et on va avoir une petite discussion. Tous les deux.

Charlie comprit à quelques indices subtils –le ton de sa voix, la rougeur de son visage et la mèche de cheveux fous collée à son front- qu’il projetait de la tuer. Il s’avança sur la pelouse, les poings serrés.

− Arrête, je peux pas te laisser faire ça… vous allez entrer avec moi et on va en discuter autour d’un verre. J’ai une petite eau-de-vie, tu m’en diras des nouvelles…

− Tu sais où tu peux te la mettre ?

Charlie franchit en trois bonds la distance qui le séparait encore de ceux qui avaient longtemps été des voisins modèles, et qui ressemblaient maintenant à deux échappés de l’asile ; deux cinglés complètement incapables de se contrôler.

Il posa une main sur le bras du mari, tout en se tenant de manière à voir venir un coup éventuel.

− Laisse tomber, ne fais pas quelque chose que tu regretteras…

Rodolphe partit d’un rire de hyène et tira de plus belle sur les cheveux de Marjorie, qui gémissait comme une petite fille et dont la moitié de la poitrine était découverte.

− Je t’encule, Charlie ! Je vous encule, toi et ta poufiasse !

Comment un type aussi correct peut se laisser aller à ce point…

Il essaya de balancer un uppercut à Charlie, mais il était bien plus agile de la langue que des poings. Charlie dévia son coup sans difficulté et lui envoya un crochet au foie, puis un revers de la main en pleine figure. Rodolphe fit un demi-tour sur lui-même et s’écroula, une indicible expression de surprise sur le visage. Marjorie resta un instant accroupie sur le sol, confuse et tremblante, avant de comprendre ce qui s’était passé et de se précipiter en hurlant sur son défenseur.

− Tu l’as tué, espèce de fumier !

Certes, Charlie avait toujours été décontenancé par l’agressivité féminine, mais il ne fallait tout de même pas pousser.

Il commença par essayer de la ramener à la raison. Il lui demanda de se rhabiller, d’arrêter de se donner ainsi en spectacle. Mais comme elle redoublait de fureur, et essayait même de lui crever les yeux avec ses ongles, il la gifla à son tour, l’envoyant rejoindre son crétin de mari sur la pelouse.

C’est alors qu’il entendit le coup de feu.

Une détonation énorme qui fit trembler les fenêtres, quelque chose d’à la fois implacable et terrifiant.

Qu’est-ce qu’elle a encore fait ? Pas moyen de la laisser seule cinq minutes…

Charlie fit demi-tour et retraversa la pelouse, des poids de cent kilos accrochés aux chevilles. Il entra dans la maison.

− Tu es là, ma chérie ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Maladroite comme elle est, elle a dû faire une mauvaise manipulation et le coup est parti tout seul…

Le jour où ils s’étaient rencontrés, Lætitia lui avait renversé la moitié de son milk-shake sur les genoux. Ensuite elle s’était mise à rire, d’un rire à la fois fragile et espiègle qui lui avait percé le cœur.

Charlie monta la première marche de l’escalier, puis la seconde.

Encore douze.

Elle est parfaitement capable de faire un truc aussi incroyable… il faudra juste que je mette en peu d’enduit sur le mur et que je repeigne, rien de bien méchant…

Encore cinq.

À moins que la balle ne soit partie dans le carreau, là ce serait plus embêtant.

La maison était plongée dans un silence abyssal.

Charlie vint à bout des dernières marches au prix d’un effort qui le laissa à bout de souffle. Il s’accrocha à la rampe et tendit l’oreille, dans l’espoir de percevoir un son quelconque.

− Chérie ? demanda-t-il d’une voix étranglée. Arrête, ce n’est pas drôle, je sais que tu m’en veux mais ne fais pas ça…

Il faut que je sache. Tout de suite.

Il traversa le couloir en titubant. La porte était entrebâillée. Il termina de l’ouvrir d’un coup d’épaule.

Une immense fleur rouge s’épanouissait au-dessus du lit. Laetitia était appuyée contre le mur, sa tête formant presque un angle droit avec son buste.

Charlie s’approcha et vit que l’arrière de son crâne avait été arraché, et que des morceaux d’os étaient allés se ficher dans le plâtre. Le P38 reposait sur le drap, prolongeant son bras en une protubérance obscène ; un serpent noir à la gueule béante et vorace qui lui crachait à la figure combien il avait été aveugle et égoïste.

Charlie s’approcha encore, les tempes bourdonnantes, le cœur bondissant dans sa poitrine comme pour échapper à sa cage de chair.

Il s’agenouilla, prit la main gauche de Lætitia dans la sienne et posa son front contre le matelas. Des larmes se mirent à couler le long de son nez, imprégnant une à une le tissu imprimé.

− Ma chérie, mon amour… me laisse pas, s’il te plait…

              A suivre…

  • Magnifique, j'ai pas décroché, je voyais les scènes comme un film, tellement les descriptions sont réalistes. Bravo Tom, depuis que je te lis, je suis fan. A suivre où?

    · Ago over 6 years ·
    Moi

    Yvette Dujardin

  • J'adore je suis fan de ton style bravo!!!!

    · Ago over 6 years ·
    388898 477463698940880 1793998489 n 92

    Amal Aghzaf

  • je suis revenu lire ce matin, parce que sur téléphone on ne voit que les premiers paragraphes. c'est bien amené, bon sang, un vrai survival digne de Romero, avec une montée de la tension maitrisée, pas d'excès, quelques effets bien ménagés. j'adhère :)

    · Ago over 6 years ·
    Filler 1101494 1280

    Giovanni Portelli

  • votre com sur ma page est d autant plus flatteur que vous avez un joli style cher Tom

    · Ago over 6 years ·
    Filler 1101494 1280

    Giovanni Portelli

  • Merci bien, ma chère...

    · Ago almost 7 years ·
    Yinyang

    gordie-lachance

  • intéressant, belle écriture, fluidité du texte,pas mal

    · Ago almost 7 years ·
    000000

    insane

  • Merci à vous, vraiment touché par vos commentaires, et surtout content que ça vous ait plu.

    · Ago over 7 years ·
    Yinyang

    gordie-lachance

  • Tu peux rougir parce qu'avec un texte de cette qualité, tu vas en avoir des compliments.
    J'aime beaucoup ton intrigue et la glissade générale. Très bien joué !
    Bonne chance pour le concours.

    · Ago over 7 years ·
    Francois merlin   bob sinclar

    wen

  • En attendant la suite avec une hâte non feinte : bel ouvrage, il est difficile de décrocher une fois lancé.

    · Ago over 7 years ·
    Dr.house avatar1 orig

    kira

  • Là, tu vas me faire rougir...

    · Ago over 7 years ·
    Yinyang

    gordie-lachance

  • Bravo!

    · Ago over 7 years ·
    Default user

    keltouma--2

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