On a qu'une vie

Giorgio Buitoni

« On a qu'une vie, Georges » me dit Anna.

Ensuite, je sais pas… je pense en accéléré.

Nous sommes attablés en terrasse à La poule aux œufs d'or, le rade au pied de mon appartement. Vu que, pour changer, le génial Georges Procrastin n'a pas trouvé l'inspiration pour son roman. Peut-on appeler ça un roman ? Y'a pas une ligne dedans.

Je louche sur ma pinte de Leffe à demi vide. Je me demande pourquoi je pense toujours à demi vide, et pas a demi pleine et Anna me dit :

« On a qu'une vie, Georges. »

Et là, je pense en accéléré. Les pensées me percutent à la vitesse d'un accident de la route. Tu vois, quand tu as l'impression de réfléchir pendant une demie-heure mais, en fait, ça dure une demie seconde, ta réflexion.

C'est ce qui m'arrive.

On a qu'une vie.

Et moi, je sais pas où j'en suis dans la mienne. Pas de plan. Pas de roman. Dans moins de deux ans, je me fais virer de mon appart' en location faute d'allocation chômage. Pas d'amoureuse. Pas de Twingo.

C'est  ça, le plus grave : pas d'amoureuse.

Je sais pas.

Un écrivain, sans une femme pour l'applaudir, il s'effondre sur lui-même. Un écrivain seul, c'est un immeuble plastiqué. Tu doutes. Tu ratures. Tu réécris. Tu picoles. Tu te fissures. Tu t'effondres. Et tu recommences.

Ma vie, elle me donne l'impression de souffler sur une grenade dégoupillée dans l'espoir de l'éteindre. Où vais-je ? Ou suis-je ? D'où viens-je ? Dans quel état j'erre ? Suis-je vraiment écrivain ou boulanger ? C'est une pièce sans fenêtre, ma vie. 

Mon père disait :

« Si tu ne sais pas où tu vas, Georges, souviens-toi, d'où tu viens. »

Mon père n'a jamais prononcé une phrase que t'aurais eu envie d'imprimer sur un T-shirt.

En plus, si je regarde d'où je viens, je vois pas un écrivain dans le futur. Plutôt un fumeur de crack ou le nouveau Marc Dutrou. Enfant battu. Père absent. Ma place est à Alcatraz pas au panthéon à côté de Jean d'Ormesson et d'Albert Camus. La seule plaque qu'on gravera à mon nom, y'aura des chrysanthèmes autour.

Je sais pas.

« Georges ? Ça va ? »

Je pense à tout ça à la vitesse de la lumière.

Je me dis : écrivain, c'est le pire métier du monde. Parce que si t'arrives pas à écrire, c'est comme si t'étais mort. T'imagines déjà les mouches te pondre dans les yeux, et les vers te sucer les tripes. Ça sert à rien, un écrivain stérile niveau inspiration. Ça boit des coups. Ça gratte des écailles de sujets potentiels dans les conversations des autres. Ça tends l'oreille dans l'espoir d'une pépite inspirante au coin de la rue. Ça attends des accidents d'avion. Des attentats. Des ruptures douloureuses. Des baraquements américains qui explosent comme du popcorn dans un désert d'Afghanistan. Ça attends la souffrance des autres, mais ça fuit la sienne, un écrivain. Ça traine sa gueule de bois un peu plus loin en comptant ses cigarettes dans l'attente d'un naufrage à raconter.

On a qu'une vie, Georges Procrastin.

Pourquoi ne pas la passer à baiser ? Boire des coups ? Regarder les couchés de soleil ? Faire des enfants ? Jardiner ? Acheter des objets ? Bouffer des Giant ?

Copie-colle la vie de tes parents, Georges Procrastin !

Fais comme tout le monde. Pourquoi s'enfermer 8 heures par jour face à un écran blanc ?

T'es con.

Ça doit être ça, la raison, je me dis à la vitesse de la lumière.

Tu es un imbécile, Georges Procrastin.

Le temps passe.

Fais pas comme Johnny Hallyday, l'idole de ta mère, n'oublie pas de vivre.

Au loin, j'entends des gens applaudir. Anna m'embrasse sur la joue. Elle applaudit, elle aussi. Elle dit :

« Mais non, tu n'es pas un imbécile, Georges. Tu as du talent.

– Hein ?

– Ouais. Même si t'es complètement cintré. Ça fait cinq minutes que tu penses tout haut. Tout le monde nous mate.

– Nan ?

– Tu te prends trop la tête sur ce roman. Mets un peu de vie dans ton art, et un peu d'art dans ta vie, mon p'tit martyr. Et tout ira bien. Viens, on commence maintenant. Il fait beau. Allons nous balader. Tout simplement. »

Et elle cligne de la paupière.

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