Orageux désir

floriane

Contribution concours VSD 10 189 caractères.

               

« Doigt coquin qui erre,

Examine ma peau légère.

Silence, je manque d'air,

Inonde-moi de ta lumière ;

Rosit de désir mon derrière.

 

 

Je termine la lecture de la première strophe, un sourire coquin aux lèvres. Je suis debout face au canapé, un recueil de poèmes à bout de bras tel un professeur récitant une dictée à ses élèves.

-La suite, Thalia ! me presse Marco, mon voisin, assis près de Claire, une amie.

-Un peu de patience, voyons. Les poèmes érotiques se lisent doucement. Il faut laisser le temps aux mots de se muer en émotions… et en sensations, j'ajoute d'une voix lascive.

Dehors, un éclair zèbre le ciel. L'orage se rapproche. Des rafales de vent font vibrer les volets de ma petite maison de campagne. J'attends que le tonnerre ait fini de résonner et reprends ma lecture.

 -Alors…

« Dégrafe mes inhibitions,

Émancipe mes passions, 

 

Un nouvel éclair illumine le salon. L'ampoule au-dessus de ma tête grésille quelques secondes. Dans les yeux de Marco passe une lueur fiévreuse.

 

« Soulève mes seins ronds,

 

                Je jette un œil rapide vers mon auditoire. J'ai rêvé ou Marco a les yeux rivés sur ma poitrine ? Quant à Claire, elle écoute, attentive comme une élève docile.

 

Immole-moi d'un feu profond ;

Rougit de désir mon corps qui fond. »

 

BOOM !

Je sursaute et lâche le livre quand un puissant coup de tonnerre, tout proche celui-là, éclate dans la nuit. Cette fois, l'ampoule n'émet aucune plainte mais s'éteint brutalement. Le salon se retrouve plongé dans les ténèbres.

-Oh nan ! s'exclame Claire.

-La poisse ! soupire Marco.

-Putain ! Je commence à en avoir assez de cette vieille baraque ! dis-je. Un petit orage et tout saute, une averse et le plafond de ma salle de bains suinte, pfff !

-T'as qu'à déménager ! s'exprime Claire.

-Tu parles ! Elle reste pour son voisin, s'amuse Marco.

-Tes chevilles, ça va ? je réponds, tout aussi amusée.

-Plus sérieusement, t'as des bougies ou quelque chose? s'enquit Marco.

-Oui, oui, dis-je.  J'y vais, je dois en avoir dans ma piaule.

Dans le noir complet, je tâtonne et avance d'un pas prudent vers ma chambre à coucher. Je profite de la lumière naturelle des éclairs, qui colorent le ciel à intervalles réguliers, pour me repérer. J'arrive enfin dans ma chambre où les volets sont  fermés, et me dirige, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, vers ma coiffeuse d'un autre siècle, débarrassée de son miroir ébréché.

                J'ouvre le premier tiroir et chine à l'intérieur. Rien ici. Alors que j'ouvre le second, le bruit caractéristique de pas sur le parquet m'immobilise un instant.

-Claire ! J'ai pas besoin d'aide pour trouver une bougie, tu sais ! Tu aurais mieux fait de profiter de cette interruption pour mettre ton imagination en pratique, j'ajoute dans un éclat de rire. Après tout, il est plutôt canon mon voisin, n'est-ce pas ?

Je sens un souffle tiède dans mon cou. Quelqu'un respire juste derrière moi.

-Claire ! Claire ? Réponds, c'est pas drôle, là !

Mes mains se figent dans le tiroir. D'autres mains, avec douceur, se posent sur mes hanches. Je n'ose respirer. Lentement, elles remontent le long de mon corps, effleurent mes seins. Mon cœur s'affole ; à qui sont ses mains ? Ses magiciennes qui, d'un léger frottement, parviennent à faire durcir mes tétons aussi facilement ?

J'expire enfin, incapable de retenir mon souffle plus longtemps. Les mains, ces diablesses, reprennent leur voyage, traçant un sillon de frissons partout où elles passent.  Elles se faufilent sous mon pull, sous mon soutien-gorge et, tendrement, des doigts agacent les bouts incandescents de ma poitrine. Je me cambre malgré moi. Je ne sais si c'est l'étrangeté de la situation, l'électricité de l'orage qui craque à l'extérieur, le rugissement du vent ou l'ignorance de savoir à qui sont ces mains brûlantes qui me caressent, ou tout à la fois, mais mon corps fond et répond aux attaques de feu de mon inconnu derrière-moi.

Je n'ai plus d'inhibitions, comme dans le poème. Dégrafées.

Et puis, une main quitte mon sein. Elle descend, s'arrête sur mon nombril avant de s'aventurer dans mon pantalon. Une nouvelle fois, ma respiration se bloque dans ma gorge. Elle surfe sur ma pilosité entretenue puis danse contre mon sexe. Une décharge éclate en moi. Un délicieux papillon qui s'envole dans le bas de mon ventre. Je me mords  la lèvre inférieure pour ne pas gémir.

                Je ferme les yeux. Un doigt erre, se perd et entre. Examine ma peau légère. Mon intimité l'enserre pour mieux le sentir. L'humidité entraîne le va-et-vient de ce doigt toujours sans propriétaire. À cet instant, je me fiche complètement de savoir à qui appartient cette baguette magique humaine ! Les mots du poème ont mué.  Je ne suis que sensations et émotions. Désir.

                Je me penche vers l'avant, paumes à plats sur ma coiffeuse, ma croupe offerte à la caresse. Jamais, du haut de mes trente printemps, je ne me suis consumée ainsi de désir, à vaciller telle la flamme d'une bougie que je n'ai eu le temps de dénicher.  Mon corps n'a plus vibré ainsi depuis ma rupture précédente, il y a six mois de cela. Je ne veux pas que ça s'arrête…

                Entre deux frissons de plaisir, entre deux coups de tonnerre, entre deux tangos intimes, j'ai l'idée aussi fugace que folle de me retourner pour partager avec lui mes sensations. Il est évident que Marco, mon séduisant voisin, qui n'a d'ailleurs pas hésité à détailler mon anatomie durant ma lecture, s'est lui aussi laissé submerger par le pouvoir des mots.

                Oh !

                Hum !

                Que c'est doux et bon !

                Mon Dieu ! Je ne peux retenir un grognement plus longtemps. La main qui a quitté mon sein me tire à présent les cheveux, sans douceur mais sans douleur. Ma tête bascule vers l'arrière. Un soupir s'échappe de ma gorge. Le souffle chaud de Marco balaie mon oreille droite, mon cou puis mon oreille gauche. Excitant. Sa main est toujours en exploration sous la dentelle de ma culotte, à caracoler, à sillonner, à gambader.

                Ça monte…

                Ça vient…

                Je manque d'air…

                L'orgasme est intense, sensationnel, totalement flamboyant.

                Doucement, les doigts se retirent, la main quitte la chaleur de mon entrejambe. Je me redresse, pantelante, haletante.

                J'entends le bruit caractéristique de pas sur le parquet décroître et disparaître.

                Je reste immobile un moment, troublée par ce plaisir qu'on a su m'offrir sans rien demander en retour.

                Si la brûlure tiède qui traverse encore mon bas-ventre n'existait pas, j'aurais cru avoir rêvé.

Je mets trois bonnes minutes à reprendre un visage serein après ces instants totalement érotiques et incroyables. Comment me comporter normalement après cet orage des sens ? J'ai encore des tremblements qui filent le long de mes pores, de ma peau.

                Après avoir remis un peu d'ordre dans mes vêtements et mes cheveux, je prends mon courage à bras le corps et pars à la recherche de ma bougie. Finalement, je trouve un reste de candélabre dans le troisième tiroir. Je quitte la chambre et sursaute dans l'entrée quand la lumière se rallume soudainement. Je cligne des yeux plusieurs fois pour m'acclimater au retour de l'électricité, éblouie.

                Ma bougie devenue inutile dans une main, j'entre enfin dans le salon, en me composant un visage aussi naturel que possible. Le recueil de poèmes git toujours au sol, près de la table basse. Au fond de moi, je suis toute chose, presque honteuse, d'avoir vibré sous les caresses indécentes mais terriblement libertines de mon voisin. Les yeux baissés, les joues rosées d'émotions, j'avance doucement.

                Claire est toujours assise sur le canapé, les jambes croisées, son sourire amical aux lèvres. Seule.

                Ouf ! Elle ne se doute de rien, je me dis, quelque peu rassurée.

-Trop tard ! elle s'exclame, en montrant du doigt ma pauvre bougie.

-Ouais. Où est Marco ?

-Je suis là !

Mon voisin apparaît alors dans l'embrasure de la porte qui communique avec le cellier.

                C'est quoi ça ? Il tient, entre son pouce et son index, un petit objet que je ne reconnais pas de loin. L'air conquérant, il annonce de but en blanc :

-On dit quoi à son gentil voisin, Thalia ?

                Il s'approche de moi et secoue la babiole à hauteur de mes yeux.

-On dit merci ! sourit-il, tout content.

                Entre ses doigts, un fusible…

-Merci, Marco, je parviens à articuler, le rouge aux joues.

-Bon, tu termines ta petite lecture, commande mon voisin en se laissant tomber sur le canapé.

                Je marche jusqu'au livre, me baisse pour le ramasser, me redresse et le feuillette jusqu'à la page 28. Où en étions-nous ? Ah oui ! Je prends une grande inspiration pour calmer les battements de mon cœur ; comment parvient-il à rester de marbre après notre caprice nocturne dans la chambre ?

-Recommence du début, propose Claire.

-Ok.

                J'avale ma salive, terriblement mal à l'aise. Entre chaque vers, chaque rime, me reviennent clairement les sensations exquises que mon corps a goûtées et appréciées.

 

« Doigt coquin qui erre,

Examine ma peau légère.

Silence, je manque d'air,

Inonde-moi de ta lumière ;

Rosit de désir mon derrière.

 

« Dégrafe mes inhibitions,

Émancipe mes passions,

Soulève mes seins ronds,

Immole-moi d'un feu profond ;

Rougit de désir mon corps qui fond.

 

Désire-moi jusqu'à mes cheveux,

Éparpillés sur ton ventre nerveux.

Souffle dans mes moindres creux,

Imprime-moi de tes assauts radieux ;

Rugit ma peau, grogne comme un aveu. »

                                                     Désir, désir, désir
                                                 Floriane Aubin

 

 

-Un autre ? presse Marco.

-Ah nan, terminé pour ce soir ! je dis, en refermant d'un coup sec le recueil.

-Oh ! se plaint mon voisin.

-Il est tard, de toute façon, dit Claire en se levant. On va te laisser te coucher, tu bosses demain.

                Claire est la première à partir. Elle m'embrasse sur les deux joues et me fait coucou de sa main quand elle quitte la maison. L'orage s'est éloigné, il ne reste que quelques roulements dans le lointain.

-Marco ? je commence, une fois seuls sur le palier de la porte d'entrée

-Oui ?

                Je triture mes mains, mal à l'aise. Je ne sais quelle attitude adopter vis-à-vis de lui.

-Merci pour le fusible. Je ne savais même pas que j'en avais d'avance chez moi.

-Oh, mais il n'est pas à toi ! J'ai dû sortir sous l'orage pour aller en chercher un chez moi, le temps que vous étiez parties à la recherche de la bougie. Et après ça, tu dis que tu te passerais de ton voisin !

                Horrifiée, je me laisse embrasser sur la joue, statufiée.

-Bonne nuit, Thalia !

 

            

2015 © Floriane Aubin

                                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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