Papillusion

Fanny Chouette

Bonjour, je viens vous dire aurevoir. Parmi vous depuis seulement deux couchers de soleil qu'il est déjà temps de tirer ma révérence. C'est la loi de la Nature. Une loi mature, qui carbure. Et moi à sa droite,  qui rature. Tout ce que je touche, tout ce que je trouve. Je suis un papillusion. Bonjour.

Une métaphore amputée de tout bon sens. Je fais illusion partout où je devrais faire rêver par le seul attribut de mes ailes. Ce que c'est con la poésie. En deux jours, il m'a été donné d'expérimenter plus que vous ne vivrez jamais en l'espace de trois de vos existences bien trempées. Pendus par les pieds à la vie, vous vous jetez d'un viaduc pour voir ce que vous avez dans le ventre,  faites des tours de grand 8 pour sentir votre intestin grêle crier à la liberté, vous osez même aimer. Ne vous a t-on jamais dit à quel point vous pouvez être fous ? Pas même une fois, une toute petite ? C'est moche. J'aurais aimé qu'on puisse me diagnostiquer cette folie. Et j'aurais aimé pouvoir acquiescer. Rien qu'une fois. 

Mais dans cette histoire, je ne suis pas le diagnostic. Je suis la maladie. Un virus fraîchement apprivoisé qu'on inocule à un échantillon bien pensé d'individus, juste pour voir ce que ça fait. Et ensuite seulement, on avise. C'est beau la vie quand on prend de la hauteur.

Mon perchoir avait des allures de prison dorée. On m'a dit que j'y serais bien, que ma mission serait brève,  intense et qu'après cette expérience lumineuse, le premier pas sur la Lune aurait des allures de randonnée dominicale. Ma mission ? Oh, elle était simple oui. Le malade que je suis devait répandre ses sombres bactéries dès les premières lueurs du jour, et puis regarder, sagement. Même pas besoin de prendre des notes. Traité comme un roi, quand j'avais faim on m'apportait même à boire. Le meilleur des spots pour dentifrice n'aurait pu rendre l'émail de mon âme plus blanc. 

Appliqué,  j'ai virevolté pendant une nuée de minutes au-dessus de vos vies bien réglées,  me prenant des coups de trotteuses à chaque coin de rue, mais toujours avec le sourire. Un malade de mon rang n'a plus mal. 

Et puis j'ai observé. Analysé les effets de ma phase terminale sur vos systèmes humanitaires. D'après Eux, le virus ne devait mettre que quelques minutes à agir, un peu comme une infusion, le goût amer dans le fond de la tasse en moins. J'ai attendu, louchant sur vos trotteuses essoufflées en espérant le moindre symptôme. Rien. J'ai attendu encore - les malades dans mon genre développent un truc étrange qu'on appelle espoir. 

Cinq minutes plus tard, un autre clampin se jetait d'un autre viaduc avec une autre vie pendue à un fil,  toujours le même. Celui qui en cédant, à défaut de me donner quelconque raison m'aurait au moins mis le doute. Au lieu de quoi je sentais une immonde certitude monter en moi. Mes anticorps ont plié bagages en la sentant débarquer avec ses talons hauts et sa vue basse.

"Désolé cow-boy, on aura fait ce qu'on a pu".

L'illusion. Je n'avais fait qu'illusion. Depuis le début, je fondais en mes airs de papillon métaphoré les espoirs d'une réussite,  fût-elle infime. Elle fût infâme. Au labo, les binoclards en blouse blanche ont coché avant même la fin du temps réglementaire la case "incurables" au bas du grand fichier des "désheureux". Moi qui suis le symbole - tatoué, dessiné, emprunté dans nombre de coulis littéraires - d'une liberté et d'un bonheur insolents, j'étais sur le cul. Alors ils avaient raison. Mon bonheur fait de moi un parasite. En passant parmi vous, je n'ai vu pour tout sourire évadé que des mains chasseuses. Un moustique 5 étoiles, sans les boutons le lendemain. Fin de l'expérience. J'ai accepté de me précipiter pour ne trouver aucune solution. 

En phase terminale. Je suis malade à crever - ce qui ne saurait d'ailleurs tarder. Cette bimbo de certitude s'est déjà cassé un talon en escaladant les évidences. Et vous savez ce qu'on dit des papillons ? 

Je reviendrai. Je ne sais pas quand mais prenez soin de vous, bandes d'heureux anesthésiés. J'attendrai le bon moment.

Un jour je le sais, alors que mes ailes esquiveront d'énièmes trotteuses, un filet fera de moi sa proie. 
Tout un symbole, hein. 


(c) 2011.
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