Pattaya

cecileg

Depuis des années, je portais un masque. Comme une seconde peau, très fine, imperceptible : le masque de la femme d’affaires. J’étais presque mon masque. L’arracher arracherait la surface de ma propre peau.

Je venais d’achever un entretien téléphonique avec un avocat redoutable, ça avait été d’une brutalité inouïe, c’était mon quotidien, mon métier, j’étais un poisson dans l’eau trouble, on me disait que j’étais brillante, j’étais jeune encore mais je serai bientôt incontournable et riche, on me crachait dans le dos aussi. Ça me plaisait, j’aimais les masques, africains surtout, tantôt protecteurs, tantôt porteurs du mauvais oeil, ambigus, roulette russe.

J’étais seule, porte fermée, dans ce bureau ardemment désiré, la pluie était épaisse et incessante en ce jour de mai, le printemps était l’automne, le soleil n’existait plus, il faisait froid, le gris était persistant, les gens en parlaient, en souffraient. Peut-être que ça ne s’arrêterait jamais comme une punition par le ciel de l’orgueil des hommes ?

C’était la vie que je m’étais choisie, elle me devenait insupportable, j’étais allée trop loin dans la direction opposée à mes rêves.

J’enserrai mon visage dans mes mains tremblantes et moites, des larmes remplirent mes yeux, elles roulèrent le long de mes joues, denses, persistantes, honteuses.

Il voulait aller en Thaïlande, à Pattaya, une semaine pour couper nos vies absurdes, pour reprendre nos souffles, lui aussi il avait les mains moites au point qu’il n’arrivait plus à me saisir, à m’empoigner, à simplement me caresser, elles glissaient sur moi. Nous étions ensemble depuis l’enfance, nous étions une équipe de gagnants dans un grand appartement payé cher, chaque objet était beau et avait une place, la bibliothèque était remplie de livres, ma passion, j’avais oublié d’écrire, j’avais relégué mes manuscrits dans des tiroirs profonds pour ne pas les entendre hurler. Nous étions des fantômes avec des cartes de crédit, des smartphones greffés aux mains, des sourires immobiles, nous fréquentions les lieux branchés avec nos amis miroirs, nous étions hyper connectés au monde mais nous ne nous regardions plus, ses yeux verts étaient un souvenir. Je le voyais parfois regarder d’autres filles, mollement. Notre amour était mort malgré le serment de nous aimer toujours en mélangeant nos sangs, de ne jamais nous quitter des yeux, d’être rebelles au système, de rester des enfants sauvages. Nous étions devenus des marionnettes ou de bons petits soldats.

J’ai tapé sur internet : Pattaya. Promesse d’un bout du monde ensoleillé, femmes accroupies dans les rizières, sourires des enfants au passage de la vieille moto que nous aurions louée, chambre chez l’habitant, coucher de soleil sur le golfe de Siam, poulet sauté au basilic avalé dans une échoppe d’un marché puis la route, toujours, la quête comme accomplissement. Non : ville occidentalisée, ghetto à touristes, tourisme sexuel. Parfait.

Ma décision fut prise : j’arrachais le masque sur ma peau vibrante, c’était fini.

Nous avons pianoté très vite, vol dégriffé. Trois jours plus tard, nous étions à Pattaya.

À onze heures du soir, l’air était encore chaud et humide, c’était le début de la mousson.

Dans le taxi, mes vêtements collaient à ma peau. Je regardais la sueur perler sur ses tempes, il était beau. Je lui proposai de déposer nos valises à l’hôtel et d’aller danser, j’avais entendu parler d’une boîte incroyable.

C’est allé très vite. C‘était un ancien théâtre, immense, la musique électronique était assourdissante, nous nous sommes enfoncés dans la foule thaïlandaise, féminine, sexuelle, j’avais lu qu’il y avait beaucoup de prostituées qui venaient-là. Nous avons pris un verre au bar, silencieux, regardant les corps en mouvements, nous avons dansé face à face, une fille s’est approchée de lui, je lui ai dit à l’oreille : profite, je ferme les yeux, on se retrouve à l’hôtel. Il m’a regardée, incrédule. Je me suis éloignée doucement, je me suis approchée d’un jeune Thaïlandais à la peau caramel, douce et chaude comme le sable. Je le regardais danser, aimanté par la très jeune fille, somptueuse, il a pris ses hanches dans ses mains soudain fermes, elle l’a embrassé, il m’a regardée, j’ai mis mes mains devant mes yeux en souriant, il l’a embrassée, son corps collé contre le corps étranger, les petits seins brûlants. Je me suis fondue dans les corps en sueur, j’ai imaginé son regard me cherchant un instant et replongeant dans les yeux en amande, j’ai foncé.

À l’hôtel, j’ai rempli de mes affaires indispensables un sac à dos choisi soigneusement à cet effet. Dans la poche intérieure, toutes mes économies, mes comptes vidés, ma démission envoyée en lettre recommandée la veille de notre départ, un mot sur le lit : je m’en vais, je n’en pouvais plus, je m’excuse.

Je suis allée au hasard des ruelles, je croisais beaucoup de blancs serrant des gamines, j’étais affamée, j’ai avalé un bol de nouilles de riz dans une baraque éclairée en regardant deux vieux thaïlandais jouer aux échecs à cinq heures du matin.

J’ai continué jusqu’à la mer, personne ne me voyait, ne me parlait, j’avais déjà disparu, je me suis allongée sur le sable, mon sac sous ma tête, j’attendais l’ouverture du magasin où j’avais acheté une moto par internet.

Je partais en direction du Cambodge, puis le Vietnam, le Laos, je sentais battre mon sang sous ma peau. 

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