PERSONNE NEST PARFAIT

Christine Moreau

Personne n’est parfait !

Deux hommes du service de sécurité, formant une haie d’honneur musclée, m’attendent pour accéder au bâtiment principal, par une porte dérobée. Ils me conduisent à travers un dédale d’escaliers jusqu’au premier étage.

D’autres membres du jury sont déjà arrivés dont un chanteur, une star nationale dont « les chansons d’amour sont sur toutes les lèvres», me murmure mon guide d’un air amusé. Je serre quelques mains, en guise de mondanité et me faufile, une fois seule, dans le quartier réservé aux candidates.

Sous une chaleur humide, les éventails se trémoussent avec frénésie, éventant les poitrines luisantes. Subjuguée par cette ruche humaine, je reste muette quelques instants face à cet essaim, avant de me lancer à leur rencontre.

Elles sont une vingtaine, serrées dans cet immense réfectoire qui sert à la fois de salle de maquillage, de coiffure et loge de costumes. Parmi ces prétendantes à la couronne, quelques unes sont à peine sorties de l’adolescence. Des visages tendus ou parfois faussement sereins, mais toujours souriants ! On attend les dernières qui sont encore entre les mains expertes des équipes de maquilleuses et coiffeuses recrutées spécialement pour la soirée.

La répétitrice affolée rappelle l’ordre des passages pour la millième fois tel un automate. Sa voix trop criarde affole les tympans. Des filles aux yeux de biche et aux lèvres rouge cerise, toujours tenues à  l’œil par des gardes armés, osant se déplacer au-delà du périmètre accordé, se font remettre à leur place, dans la minute qui suit. Ici, on ne rigole pas avec la sécurité et particulièrement en ce jour de fête. Une autre concurrente s’accorde un coup d’œil derrière un rideau improvisé, plus intimidée qu’il n’y parait. Un podium a été construit pour la circonstance, recouvert d’un tapis rouge dont les derniers clous n’en finissent pas d’être posés par les menuisiers. Des projecteurs sont également installés. Des ouvriers déposent les dernières rangées de chaises

Un groupe de filles s’inquiète de la tenue de leurs boucles noires « brushinguées ». Et s’il fallait plus de laque ? D’autres affalées sur un banc accolé au mur, s’éventent sous les ventilateurs préhistoriques dont les palmes brassent le peu d’air à un rythme lancinant. Notre Monsieur Loyal répète son petit discours de présentation en faisant les cent pas dans un couloir. Mariella, l’actrice de télé Novela, liftée et reliftée de la tête aux pieds, s’entraîne à sourire devant un miroir ébréché. Résultat étonnant, détonnant, donnant à réfléchir ! Derrière les lourdes portes, parvient par brides un brouhaha, donnant un avant goût du spectacle. Une fille trébuche pour cause de chaussures trop hautes et trop grandes, mais rien de cassé, elle pourra défiler. Elle en pleure de joie ! Une année à préparer ce concours… même avec une jambe cassée, elle préférait défiler plutôt que de renoncer ! Ca s’affaire dans tous les sens, véritable fourmilière, les filles s’aidant les unes les autres, remontant une fermeture ou passant une écharpe. Pas l’ombre d’un grief, elles ont laissé au vestiaire les rancunes, les différents, les tricheries, ne reste que le respect, le désir de s’évader vers un meilleur, unique ciment de la soirée.

Dans un tourbillon, les sourires se décrispent devant la caméra du reporter de la chaine régionale.

  - Je déclare la compétition ouverte ! annonce majestueusement le maître de cérémonie, dans sa veste scintillante, qui fait fondre ses admiratrices scandant son nom. 

J’éprouve autant  de  trac que la première candidate, qui se lance dans l’arène, frêle métisse, dans une simple robe en tissu soyeux crème. Ses pas sont si lents qu’elle semble davantage glisser que marcher sur le sol. Cendrillon dans une nébuleuse, ne montre aucune émotion sur son  visage, sous sa couronne de fleurs des champs tressées. Plus loin, Je suis touchée par la maladresse d’une candidate qui rate une marche mais se rattrape dignement sur la musique s’échappant des baffles d’une sono parfois saturée.

Héroïnes oubliées des temps modernes, elles rayonnent et sur leur visage maquillé à outrance on  ne peut lire que du bonheur ! L’inquiétude envolée, l’envie de s’amuser prend le relais. Elles sont radieuses et les applaudissements bien mérités. Aucune ne se ressemble, elles sont uniques ! Elégantes, surprenantes et féminines, toutes sans exception jouent le jeu!

 Brassage et métissage merveilleux, les peaux, les costumes se dévoilent, se montrent… Maitresse des lieux, la musique prend dans ses filets les filles d’une façon époustouflante. Les lumières enveloppent les candidates dans un halo évanescent. Inconsciente, une jeune fille défile sans faux pas et envoie faussement ingénue, des baisers à des admirateurs, se tourne en fixant le jury droit dans les yeux, comme elle l’a vu faire dans des shows télé. Elle annonce son souhait le plus précieux. « Liberté pour toutes» à l’accent indéfinissable. Des sourires se dessinent sur les visages des membres du jury. Ca chauffe dans la salle où sifflets, crécelles, tambours se manifestent à leur tour tel des échos ininterrompus.

Le choix s’annonce difficile et cornélien. Le nom d’une demoiselle est sur toutes les lèvres.

Pas d’empoignade, de désaccord flagrant, un vote dans la bonne humeur malgré la suspension du temps pour les concurrentes. Les jeux sont faits !

J’ai eu un coup de cœur pour cette jeune fille au regard de braise, d’une beauté particulière avec des grains de beauté parsemés comme une constellation d’étoiles sur sa poitrine palpitante, auréolée par un feu d’artifice de paillettes. Le charme de sa bouche pulpeuse, un peu boudeuse par sa lèvre inférieure et ses jambes si élancées, en font une beauté fatale. On se lâche et c’est déjà le final en musique, avec un orchestre  de musiciens endiablés qui me fait redescendre de mon nuage.  

Arrivée aux pieds de l’estrade, je croise le regard de chaque candidate. Sur scène et dans le public, tous sont suspendus aux lèvres du maitre de cérémonie qui arbore son sourire le plus séducteur avant de détacher fébrilement l’enveloppe des résultats et de prononcer  d’une voix tonitruante le nom de la gagnante.

SORAYA !

La voisine de la gagnante saute en l’air la première, en entendant le prénom de sa voisine  avant que les filles ne se pressent autour d’elle pour lui faire la féliciter et l’embrasser! Soraya a le cœur serré. Sous les cris hystériques des autres candidates, elle bredouille « merci, merci à tous et à toutes », osant à peine y croire. Les yeux brillants et les mains jointes, elle semble réciter une prière plutôt que des remerciements. Sous les applaudissements frénétiques, je la rejoins sur scène, portant le coussin où est posée la couronne. En posant le diadème sur son chignon, mes mains tremblent, comme lors de mon couronnement, ressemblant plus à une étudiante allant à son premier bal de promo qu’à une aspirante au titre de miss beauté ! Mes larmes coulent le long de ma joue et je susurre à l’oreille de la gagnante «  Vous ressemblez à une star de cinéma » comme je l’avais moi-même entendu, sans trop y croire ! Elle, elle y croyait et se prit au jeu en serrant son magnifique bouquet de fleurs dans ses bras avant de le brandir devant la foule en signe de victoire, prenant des poses de diva hollywoodienne et lançant des baisers à l’assemblée très remontée. Des sifflements fusent comme à un combat de lutte. Je me dissimule derrière le bouquet odorant avant de lui offrir. Les membres du jury  et les filles se regroupent pour  la photo de famille. On pose et repose pour la postérité !

Pas de voyage de luxe, ni de limousine, ni de week-end de rêve sur la Rviera, à gagner. Pour tout butin, un buffet coloré composé exclusivement de tapas régionaux, accompagné de boissons non alcoolisées,  attend le bon vouloir de nos palais gourmets. Seul témoin de nos papotages et autres conversations légères. On voudrait que la fête dure toute la nuit  mais le couvre feu retentit !! La fête est finie !

Les sonnettes électriques, au son strident, invitent les détenues à regagner leurs cellules. Docilement, elles partent, la tête remplie de beaux souvenirs pour les jours et les nuits à venir, envahies par le doute, et ils sont nombreux. Les ménagères nettoient rapidement, ne laissant aucune trace de festivité dans le réfectoire. Les portes se referment. Silence étrange, pesant, prenant le relais des festivités.

J’ai rencontré des femmes fantastiques même si certaines avaient les mains « sales ».

Personne n’est parfait, pas même une miss!

 

 

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