Peur sur la ville

isabelangrives

Encore courir, plus vite, toujours plus vite... pour lui échapper. Ne pas se faire engloutir comme eux. Il le faut si je veux m'en sortir, rester vivant. Je jette un œil autour. Les gens font comme moi, ils fuient eux aussi. Et que dire de cette lumière qui inonde à nouveau le ciel comme la première fois ? Un flash d'une intensité bleutée se répand dans le ciel et tout s'ouvre...

Un homme me bouscule, les bras chargés de l'enfant qu'il serre contre lui. D'autres ont laissé les courses sur le bitume et court si vite que je ne peux les rattraper. Des cris de toute part m'assaillent. Le flash a disparu, les lumières clignotent et baissent d'intensité. Dans quelques minutes, il fera nuit noire et seules nous éclaireront, les étoiles et la lune qui, heureusement sont toujours là. Mon dieu, voilà le premier trou qui apparaît, le premier corps qui se fait engloutir par les entrailles de la terre.

Bon sang, comment cela a-t-il commencé ? Le 21 décembre 2012 n'a pas été la fin du monde. Non, ils se sont tous trompés, c'était le 21 décembre 2013. Hier. Et partout dans le monde, au même instant. L'apparition de la lumière d'abord, le flash ensuite et les trous dans le sol de la ville, dans chaque ville sur la planète...

Partout le même phénomène. Chien, chat, homme, femme, enfant, rat... tout ce qui peut passer à portée de ces trous se fait engloutir. Des trous noirs qui se gavent de toute matière vivante.

Hier, oui. Hier pour la première fois...
Il faisait beau et c'était mon jour de congé. J'ai pris mon chien, la laisse, embrassé ma femme, mon fils, me suis vêtu d(un jogging et je suis parti courir dans le parc. La température était inhabituellement haute pour cette saison, plus de quinze degrés. Les oiseaux chantaient, la vie resplendissait dans Paris comme jamais. Le tramway, rue des Maréchaux passa devant moi. Les gens à l'intérieur me souriaient.

Moi aussi, j'étais heureux. Et puis je l'ai remarqué, cet homme bizarre qui scrutait le ciel. Il se tenait à quelques pas de moi et psalmodiait des mots que je reconnus. L’apocalypse de Saint-Jean.
"Ici ! rassemblez-vous pour les ripailles de Dieu, pour dévorer chairs de rois, chairs de généraux et chairs de preux, chairs de chevaux et de cavaliers, chairs d'hommes libres et d'esclaves, de petits et de grands".
D'autres gens s'arrêtèrent pour le scruter à leur tour puis cela commença. Comme s'ils avaient senti que quelque chose arrivait, les chiens se mirent à aboyer en concert. Un concert qu'aucun des maîtres pas plus que moi ne put faire taire. Et je vis alors les oiseaux. Des milliers, des millions d'oiseaux qui se répandirent dans le ciel en quelques secondes pour venir le voiler de noir. Des piaillements à n'en plus finir. Puis leurs cadavres tombèrent et vinrent s'écraser sur le sol. Un fracas d'os et de chair morte qui se répandit sur le sol. Le vent se leva et se mit à rugir, s'engouffrant dans le moindre passage vide. Je pris mon chien dans les bras pour chercher un coin afin de m'y réfugier. Les vitres des magasins éclatèrent en mille morceaux. Les gens se couvrirent les yeux et cherchèrent à se tenir au moindre lampadaire, poubelle, parc à vélo, abri-bus qu'ils trouvèrent. Puis la nuit tomba, vite, plus vite qu'elle ne l'aurait dû et la lumière bleue apparut. Je n'avais plus alors qu'une idée en tête : retrouver ma femme et mon fils. Je me mis à courir et pour la première fois, je les vis, ces trous énormes qui s'ouvraient depuis le tréfonds du sol pour nous entraîner en leur sein. Je m'entendis hurler, j'entendis les autres hurler aussi, j'entendis l'homme psalmodier de plus belle et partir dans un rire diabolique en nous désignant tous. Les lumières s'éteignirent. Sans plus demander mon reste, sans chercher à sauver les autres, je courus le plus vite possible, sautant avec Max, mon chien au-dessus des trous jusqu'à parvenir chez moi, sain et sauf. Mais ma femme et mon fils n'y étaient pas, n'y étaient plus. Et je compris en voyant le tapis coincé dans le sol. Pas entre les planches, non mais coincé dans les fondations de la maison. Ils avaient été engloutis, eux aussi.

Les lumières réapparurent et tout revint soudainement à la normale comme si rien ne s'était passé. Comme si tout cela n'avait été qu'un simple cauchemar. Et j'ai pleuré des heures et des heures sur mon malheur.

20 000 disparus. C'était le nombre de personnes qui s'étaient faites manger par le sol de Paris.

Hier...

Mais cela recommence aujourd'hui...

Et je cours encore et encore, vers où, vers quoi ? J'ai perdu ma femme, mon fils... pourquoi vouloir survivre ? Je ne sais pas mais l'adrénaline ne me laisse pas penser et je fonce à travers les rues, vite, de plus en vite. J'espère que Max fait la même chose que moi...

Et alors que je crois m'en être tiré, voilà que d'autres trous se forment... et je les vois en sortir... les disparus d'hier... les vêtements en lambeaux... le visage plein de sang caillé... la mâchoire distendue... les yeux vitreux... les cheveux ébouriffés... la démarche lente... on dirait des robots... mais ce sont des hommes... des femmes... des enfants... des animaux... tous morts, recrachés par la terre. Et les paroles du prédicateur me reviennent en tête : « rassemblez-vous pour les ripailles de Dieu, pour dévorer chairs de rois, chairs de généraux et chairs de preux... ». Mais il n'y a pas ici de chair de rois, il n'y a que de la chair humaine et notamment la mienne. Ils sont une vingtaine devant moi et mes yeux se posent instinctivement sur leurs membres. Des mains déformées armées d'énormes griffes qui ne demandent qu'à déchirer ma peau et qu'ils agitent devant eux. Ils cherchent à happer les corps pris dans le noir de la ville et qui tentent de s'échapper. Mes voisins poussent des cris, regardent autour d'eux pour chercher un endroit où ils pourront se dissimuler. Les trous continus de surgir dans le bitume expulsant de nouveaux soldats aux allures de zombie. Ils se réunissent avec les autres jusqu'à former un groupe de chairs mortes. Certains s'agglomèrent à deux ou trois pour ne former qu'un être unique, déformé de partout, dont la taille dépasse les deux mètres. Des soldats. La terre nous envoie ses soldats alors que d'autres êtres humains continuent à être aspirés par les trous, plus petit que les autres. Une main se pose sur mon épaule. Je sursaute et je suis prêt à le frapper quand je me rend compte qu'il s'agit de mon voisin. Il est aussi effrayé que moi.

- Ne restons pas ici, me lance-t-il d'une voix tremblante.

Il me désigne une boutique, plus loin.

- Il y a des armes là-bas.

Je comprends où il veut en venir et j'acquiesce à son idée.

La lumière crépite. Elle est en train de revenir, ce qui veut dire que la horde de morts vivants va retourner dans les tréfonds de la terre, du moins c'est ce que je pense jusqu'à ce que je comprenne qu'il n'en est rien. Il faut faire vite car les zombies, c'est ainsi que je décide de les désigner, approchent à grands pas. Bientôt, ils seront sur nous.

- Allons-y !

On se met alors à courir jusqu'à la boutique sans prendre le temps de regarder dernière nous et je sens que d'autres personnes, appeurées elles aussi et avec l'envie irrépressible de s'en sortir, nous suivent. Nous formons maintenant une petite troupe qui a envie d'en découdre, de résister. D'un geste vif, mon voisin s'empare d'une barre qui repose non loin de la devanture et la frappe contre la vitre qui, au bout d'une minute, se met à éclater en mille morceaux. Nous nous rendons alors compte qu'il faut faire très vite. Les zombies s'approchent de plus en plus même si leur vitesse de marche est lente, ils nous rattrapent. Chacun à notre tour, nous sommes cinq à présent, nous rentrons dans la boutique. Je choisis un magnum qui repose derrière une vitrine et remplis les poches de ma veste de cartouches. Chacun fait comme moi et nous armons les armes comme des pros, aidés en cela par l'adrénaline qui passent dans chacun de nos membres. Un cri inhumain nous assaille. Les zombies viennent à leur tour de pénétrer dans la boutique. Ils tendent leurs bras vers nous afin de nous happer. J'entends un tir. Mon voisin a visé le premier et a tiré dans le cœur de l'un d'entre eux. Je le regarde se pencher en arrière, la gueule ouverte, furieux. Mais il se redresse bien vite. La balle ne l'a pas tué. Je vise alors à mon tour sa tête qui éclate aux quatre coins de la boutique. De la cervelle m'atterrit sur le polo. Elle est fumante et pue le brûlé. Mais ce geste et cette mort n'empêchent pas les autres de progresser. Leur air de plus en plus hargneux se peint à présent sur ce qui leur reste de face décomposée. Ils veulent en découdre. Ça tombe bien, nous aussi.

Une des deux jeunes femmes qui accompagne notre groupe brandit la hache qu'elle a trouvée dans l'arrière boutique et fonce vers le quatuor de zombie qui se dessine devant nous. Aucune peur sur son visage, juste la rage de vouloir rester en vie. En la voyant faire, je me dis qu'elle va tuer des gens qui, autrefois était comme nous et avait une famille, et je pense alors à ma femme et à mon fils qui ont disparu eux aussi. Mais je n'ai pas le temps de pleurer. Je me précipite à ses côtés et descends la deuxième ligne de zombies, aidé par mes trois autres compères. La bataille est féroce mais nous nous révélons de bons guerriers et nous résistons du mieux que nous pouvons.

Des heures, des minutes s'écoulent. La boutique est pleine de sang, de morceaux démembrés qui gisent partout sur le sol. Enfin, la victoire est à portée de main. Il n'en reste plus qu'un. A trois, nous nous jetons dessus sans lui laisser le moindre répit et finissons par le vaincre en lui découpant la cervelle de multiples tirs dans la tête.

Ça y est, la lumière revient. Les trous se rebouchent petit à petit. Nous sortons. Mais au moment où je crois que nous sommes sains et saufs, le géant de chair putride qui était resté dehors me tombe dessus et m'enlace de ses bras morts. Je me débats, j’entends les autres lui tirer dessus. Mais rien n'y fait, il m’entraîne avec lui... vers le dernier trou. Je ne peux rien faire, je suis son prisonnier. Lentement mon corps tombe avec lui dans le vortex qui défigure le sol.

Demain, je serai à mon tour, l'un d'entre eux...

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