Profession scénariste

carino

« Il l’attire vers lui et l’embrasse devant le soleil couchant… » Quelle merde ! Je suis scénariste et je ne cours pas après mes éditeurs mais mes producteurs. C’est une drôle d’espèce, certainement pas en voie de disparition. Ce sont des éditeurs sans reliure, ni presse à imprimer. Ils ne fument pas le cigare mais portent des patches anti tabac.

La plupart du temps, les producteurs se contentent d’hocher la tête silencieusement avant de lâcher un « Je ne sais pas » éloquent. Le public ne veut pas ça ! Le public, n’est pas prêt pour ça ; le public l’adore ! Le public ? Cette masse invisible est devenue mon pire cauchemar. Une horde de mangeurs de pop corn, avec des envies cinématographiques affutées et des doigts pégueux. Un dieu que les producteurs ne peuvent pas offenser et pour cela lui donnent des offrandes, Romain Duris ou Vanessa Paradis, du romantisme et de la franche rigolade. Oui, le spectateur aime rire. Tout le domaine autorisé de la production est d’accord avec cela. Il faut de l’humour pour réussir. Mais à la trente-troisième version de mon scripte, l’humour me quitte et j’aurais préféré une bonne vieille promotion canapé. Mais le producteur n’a pas de relation sexuelle. Tout est bien trop frontal, sans équivoque ni finesse. La chambre à coucher devient un décor hollywoodien. La parade amoureuse, une scène d’exposition. Pas trop longue ou le spectateur risquerait de s’ennuyer. Oui, lui aussi est là, assis dans un coin de la chambre, en train de manger du pop corn. Il faut que l’action évolue rapidement pour arriver au climax. Mais le producteur hésite sur le dénouement. L’orgasme est trop convenu, le spectateur s’en est lassé. Il faut le surprendre et l’amuser. Un saut périlleux arrière pour retomber dans mes pantoufles ? Non. Une scène d’extase qui pourrait faire décoller le lit et emmener nos amours vers un septième ciel pour le septième art ? Non. Je sèche… Le producteur se relève d’un bond : Une gifle ! Oui ! C’est ça, vas y gifle moi, comme tu n’as jamais giflé personne. Le spectateur adore être surpris et la gifle à fait carrière au cinéma : Jean Gabin, Isabelle Huppert, Bernard Giraudeau…

Quoi qu’on en dise, dans le cinéma on ne couche pas. On écrit. Frustré et de retour devant mon ordinateur, le clavier me donne le vertige. Pas un mot, pas une lettre ne s’affiche sur l’écran. Je ne sais plus ce que doit faire mon personnage. Marie est une jeune fille paumée de 25 ans. Elle n’a pas fait d’étude et vit toujours chez ses grands parents. Comment peut-elle devenir ingénieur en fusion nucléaire ? Je dois pourtant respecter la demande de mes producteurs, le spectateur n'attend que ça. Il veut du nucléaire! J’ai protesté pourtant. Pourquoi priver ce film d’une carrière au Japon. Les producteurs se gaussent. Ils se foutent du Japon. Il n’y a pas d’oscar à Tokyo ni de Brad Pitt. L’ambition du producteur français reste tournée vers l’ouest ou la Belgique quand le pop corn se vend mal lors d’une première.

La première, mon moment préféré. Je me tapis dans le noir, au milieu de la salle de cinéma. Pour passer incognito, je m’arme d’une énorme boîte de pop corn, mais salé, pour ne pas tâcher les sièges, et je regarde le visage Du spectateur. Enfin, je le vois, il est là, à côté de moi et il rit poliment, avec envie. Il n’a pas l’air méchant. Le monstre cannibale qui dévore Duris et Dujardin au petit déjeuner, a l’air plutôt sympathique. Peut-être attend-il tout simplement de se divertir au cinéma, sans attendre quoi que ce soit de l’histoire. La lumière se rallume, les gens prennent leur manteau et se lèvent, sans prêter la moindre attention aux noms des collaborateurs du chef d’œuvre qu’ils viennent de voir, défiler sur l’écran noir. Roger, Thierry, Marion, Cécile…et moi. Oui je crois, que mon nom apparaît entre la scripte et le technicien, tout en bas du générique en police 5, André Bimter scénariste. Quelle fierté ! J’ai envie de rattraper le spectateur par la main, non par l’épaule et lui dire. Regardez ! C’est moi. Mais je n’en fais rien. Je préfère me rassoir au fond de mon fauteuil moelleux et attendre que les lumières se rallument. Coup de téléphone de mon agent. Un être supérieur et froid, un cousin éloigné des producteurs. C’est de la big shit, un flop ! (Oui, le monde du cinéma parle le françanglais) Tu as rendez-vous dans ten minutes dans le 9ème arrondissement….

- Mais je suis à l’autre bout de Paris.

- Arrête de geindre, tu ne te rends pas compte la chance que tu as de faire du cinéma. Bouge ! Et décroche moi ce contrat.

 Ten minutes pour traverser Paris, métro et course à pieds. J’arrive dans l’arrière cour d’un bâtiment modeste. Je me recoiffe et je sonne. La porte s’ouvre sur un monde de cuir et de cachemire, les canapés brillent de mille feux et sentent le neuf. Trois femmes me reçoivent, grandes et affamées. Elles me font asseoir, mais je remarque qu’elles ne posent qu’une seule fesse sur l’assise du canapé. Je me sens lourd. Elles sont géniales ! Me parlent de leurs derniers films, de leur production jeune et dynamique, de leurs envies. Elles se fichent du spectateur –Ah bon ? – Elles rêvent de cinéma, d’art. Très bien, je parle de Truffaut, de Piala, d’Alfred Hitchcock… Elles ne sourient plus. Le couperet tombe. Non, une comédie romantique ! Lol, le diable s’habille en Prada, Lolita malgré moi. On voit bien que vous n’avez pas l’œil du réalisateur. Une tape dans le dos, un contrat gratuit plus tard et je me retrouve  à la porte du loft merveilleux. Je me rencontre que j’ai très soif et faim aussi. Mais mon expérience, m’a appris à ne jamais rien demander. Je rentre chez moi, en métro.

Devant mon ordinateur, je pense au spectateur, à cet étrange individu qui n’a pas conscience de ce qu’il se passe derrière l’écran blanc. Je me dis qu’il a de la chance et que je ne dois pas le décevoir. Bip. Mon micro ondes sonne la soupe de nouilles bien chaude. Je vais enfin pouvoir manger et me délasser devant un bon … bouquin, parce que je ne sais pas ce qu’il se passe dans les coulisses de la reliure et je rêve d’un univers en paix, où le spectateur devient le lecteur, le producteur sur une fesse devient l’éditeur en rond de cuir…. Je ferme ce livre et le jette loin de moi. Il est déjà 19h30, je vais me coucher.  Générique de fin.

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