Quelque chose que vous ignorez

warmless

QUELQUE CHOSE QUE VOUS IGNOREZ

            Des corps, tout autour de moi. Je me trouve dans la pièce même où le carnage vient d'avoir lieu. Que je fasse les présentations : A ma gauche, imitant de façon saisissante une nature morte, Don Mateone et ses deux derniers fils, Mario et Luigi, près du canapé en cuir pleine fleur qu'ils ont malencontreusement barbouillés de rouge. Quel gâchis ! Une si belle pièce. Puis, en face de moi, éparpillés autour de la table basse en verre de Venise qu'ils ont fracassé en s'écroulant, se trouvent ses trois gardes du corps, sa mère et sa femme. A ma droite, enfin, ses quatre lieutenants et leurs gardes du corps respectifs forment un motif irrégulier sur le tapis persan, qui est certainement offusqué par tout ce laisser-aller, mais a trop de savoir-vivre pour exprimer comme il se doit sa réprobation. L'arme que j'ai utilisée est par terre, là où je l'ai laissé tomber quand j'en ai eu fini avec eux. Mes empreintes sont bien en évidence sur la crosse et le canon brûlant, qui fume encore des coups tirés. Les sept caméras du système de vidéosurveillance de la résidence ont tout filmé. La caméra une, située à gauche du portail principal, a enregistré mon entrée culottée au manoir, et deux des six autres peuvent témoigner du premier au dernier coup de feu que j'ai tiré. Mais, bien qu'elle dispose de toutes les preuves nécessaires, jamais la police ne mettra la main sur moi. Ha ! Ha ! Jamais elle ne me mettra en prison pour tous ces meurtres que j'avouerais volontiers avoir commis. Il est vrai que, jusque-là, j'ai plutôt eu de la chance.. si on peut dire.

 

Tout a commencé mardi dernier. Je rentrais chez moi au volant de la Mercedes après une journée de travail plutôt chargée – je suis dans l'immobilier, et le marché est en plein boum – lorsque j'assistai par hasard à une scène que j'aurais sans doute mieux fait d'ignorer. Je venais de tourner à l'angle de la rue Windlow, lorsque j'aperçus l'un des fils Mateone, Vincenze, de loin le plus tordu des trois, en pleine action : Il avait coincé dans une ruelle adjacente une étudiante qui rentrait vraisemblablement du lycée. C'était en effet l'heure où les jeunes ont permission de quitter les locaux de l'enseignement pour se répandre dans la cité et tenter de reprendre des activités en rapport avec leur âge. J'avais eu l'occasion de voir plusieurs fois le personnage à l'œuvre, lorsque j'étais au lycée. A l'époque déjà, il s'amusait à terroriser les élèves, caste dont il ne faisait plus partie depuis son éviction de l'établissement pour voies de fait envers ses professeurs. Je n'avais pas eu personnellement affaire à lui, mais je l'avais vu envoyer ses gorilles tabasser des anciens camarades de classe, pour employer un doux euphémisme. L'un d'eux était d'ailleurs resté une semaine dans le coma, ce qui nous avait valu la présence d'une voiture de police devant les grilles pendant six mois, ainsi qu'une certaine réputation dans tout l'Etat. Après cet épisode, les parents avaient envoyé leurs chères têtes blondes dans des établissements certes plus lointains, mais infiniment mieux fréquentés. C'est à cette époque que Vincenze avait pris du galon et était parti exercer ses talents ailleurs, au grand soulagement du proviseur. De l'eau avait coulé sous les ponts, mais je voyais aujourd'hui qu'il n'avait pas changé en mieux : Il s'en prenait toujours à plus faible que lui. Sans doute parce que, confronté à un adversaire de sa taille, il savait bien qu'il n'aurait pas eu le dessus.

La scène que j'avais malgré moi sous les yeux ne m'intéressait pas outre mesure : Dans cette ville où le clan Mateone fait la loi, les pires atrocités sont devenues banales ; et il vaut mieux éviter de se frotter à la Famille, car ils n'ont aucun sens de l'humour, et prennent tout mortellement au sérieux. J'aurais donc sans aucun doute passé mon chemin si, au deuxième coup d'œil, je n'avais reconnu une des camarades de classe de ma fille Julia, Sabrina. Les deux filles étaient comme les doigts de la main. La petite Sabrina se trouvait présentement en mauvaise posture, car Vincenze l'avait plaquée contre un des murs de la courte allée sombre qui séparait deux blocs d'immeuble, et que la jeune fille avait sans doute prise pour rentrer plus vite chez elle. Le centre-ville est plein de ces raccourcis, dont certains sont vraiment mal-famés, et je me souvins avoir plusieurs fois défendu à ma fille de les emprunter. Et les parents de Sabrina avaient dû faire de même. Mais vous connaissez les enfants : Ils n'écoutent jamais rien ! Mes pensées me ramenèrent au péril bien réel qu'encourait l'adolescente et, sur une impulsion, je fis piler la voiture.

Alerté par le crissement des pneus, Vincenze détourna la tête pour me jeter un seul coup d'œil, noir et malsain, et continua à tripoter la jeune fille, comme si je n'existais pas. Je n'aime pas trop qu'on m'ignore, en règle générale : Mon sang ne fit qu'un tour. Je savais que c'était une erreur, mais c'était plus fort que moi. Je sortis de la voiture : il fallait que j'entre dans cette ruelle, que je fasse quelque chose ! De plus, Sabrina était une très bonne amie de ma fille, et elle était venue plusieurs fois dormir à la maison, pour des soirées pyjamas : le genre de trucs que font les adolescentes, pour passer un bon moment ensemble et se raconter leurs petits secrets. Sabrina et Julia n'étaient encore que des enfants, même si leur corps se développait en l'esquisse de ce que serait dans quelques années leur corps d'adulte. Des rondeurs naissantes qui ne pouvaient exciter que des malades du genre de Vincenze, incapables de plaire à de vraies femmes : Les jeunes filles, elles, ne savent pas se défendre, et constituent donc des proies faciles pour tous les chacals à tête humaine de ce Monde.

A tout juste quatorze ans, elles testaient leur pouvoir de séduction sur leurs camarades de classe, de petits boutonneux indifférents qui n'avaient de pensées que pour les jeux vidéo et les sorties en rollers avec les copains, plus quelques films d'horreur le samedi soir, où ils invitaient parfois des filles pour le seul plaisir de les voir frissonner de peur. Pour Sabrina, qui n'avait jamais vu de films de monstres mais en avait quand même entendu parler, son esprit devait maintenant donner à Vincenze le rôle principal dans le plus glauque de tous les films d'épouvante jamais réalisés. Petit, le cheveu filasse d'un blond pisseux, un visage grêlé de cicatrices d'acné et les dents pourries, il filait même les jetons aux professionnelles du centre-ville qui en avaient pourtant vu d'autres. Un strabisme divergent complétait ce sinistre tableau, lui donnant un faux air d'innocence qui ne s'accordait pas vraiment avec la brute vicieuse qu'il était en réalité. Avec son caractère à fleur de peau, s'il n'avait pas fait partie du clan Mateone, il y a beau lieu qu'il se serait fait dérouiller, et aurait sans conteste fini de façon logique sa misérable carrière dans le premier caniveau venu.

J'avançai sans cacher ma présence.

En entendant mes pas claquer sur le bitume chauffé par le soleil de fin de journée, Vincenze se retourna d'un bloc pour me faire face, ce qui était plutôt mal calculé de sa part s'il pensait m'intimider. Il mesurait en effet bien quinze centimètres de moins que moi, talonnettes comprises, et il n'avait jamais fait de base-ball, sport que j'avais pratiqué pour ma part de façon intensive pendant quatre ans.

C'était un avorton, qui ne réussissait à impressionner les gens qu'en se présentant d'emblée comme le fils de Don Mateone. A cet instant, il ne me faisait pas peur, car nous n'étions que tous les trois dans cette ruelle, et la fille ne parlerait pas, quoi qu'il arrive. D'ailleurs, elle avait profité de mon arrivée pour se dégager, et était déjà en train de s'éclipser quand Vincenze l'attrapa par le col de son chemisier et l'attira à lui. Collée à l'italien, et subissant l'haleine putride de son agresseur, Sabrina roulait des yeux fous en se demandant certainement ce qu'elle avait bien pu faire au bon Dieu pour se retrouver en aussi mauvaise posture. Tout en la maintenant contre lui de la main droite, Vincenze exhiba un couteau à cran d'arrêt dans sa main gauche et me l'agita sous le nez. C'était le truc à ne pas faire. Mais aussi, comment aurait-il pu se douter que j'avais passé trois ans chez les Marines, et que j'étais rompu au close-combat ? D'un geste rapide, je lui pris sa lame, assez facilement dois-je dire, et reculai de deux pas tout en soupesant l'arme. C'était un bon couteau, bien équilibré. L'air hébété, Vincenze fixai sa main vide, ne parvenant pas à croire que j'ai pu prendre le dessus sur lui. Il est vrai qu'il rencontrait habituellement peu de résistance : Il fallait être bien brave ou inconscient pour aller chercher des crosses aux fils Mateone. Pour sauver ce qui pouvait encore l'être, il eut la très mauvaise idée de sortir un "feu" de son veston. Il n'avait plus le choix : Il devait effacer les témoins de sa déconfiture, sinon plus personne ne le prendrait au sérieux et la réputation de la famille Mateone serait partie à vau-l'eau. Je n'avais pas plus le choix que lui. Je lançai le couteau au moment même où il levait le bras pour m'envoyer un pruneau. La lame, s'enfonçant dans sa gorge, produisit un chuintement écœurant, dont le flot rouge qui en jaillit atténua l'écho fatal de ses halètements désespérés dans la ruelle déserte.

Il tomba à genoux, comme pour une dernière prière à ce dieu qui l'avait abandonné. La vie s'échappait de lui à gros bouillons, au rythme des battements de son cœur qui commençait à pomper à vide.

Un ultime gargouillis : C'était fini.

J'empoignai rapidement la fille qui, les poings enfoncés dans la bouche, n'avait toujours pas réalisé qu'elle venait d'échapper de peu à un viol suivi d'un meurtre, et la propulsai sur la banquette passager de ma Mercedes.

Le temps de passer deux vitesses et nous étions loin. C'était une bonne voiture. Maintenant que l'excitation du combat était retombée, je réalisai ce que j'avais fait : J'avais tué un Mateone. C'était assurément la chose à ne pas faire, n'importe où dans le Monde, et plus particulièrement dans la ville où le clan avait élu ses pénates. Je haussai les épaules : Avec un peu de chance, pensai-je, personne ne relierait la mort de Vincenze à moi ni à Sabrina. Je ne savais pas à ce moment-là que la chance avait pris des vacances. L'aurais-je su que je n'aurais pas agi autrement : Il y a des moments dans la vie où un homme ne peut tout simplement pas fermer les yeux. Il fallait maintenant que je mette ma famille à l'abri, à titre de précaution, car ça risquait de chauffer d'ici peu. Après avoir raccompagné Sabrina chez elle et expliqué la situation à ses parents affolés, je rentrai chez moi m'occuper des miens. Les voitures de police qui stationnaient devant la maison me renseignèrent plus sûrement qu'un bulletin d'informations.

Ma femme et ma fille devaient sûrement être mortes. Je refoulai mon chagrin, bien que j'eusse eu envie de hurler et de tout casser: ce n'étaient ni le lieu ni l'heure. Ils n'avaient pas traîné. Je ne pouvais pas rentrer chez moi, car les policiers m'auraient immanquablement questionné pendant de longues heures sur ce qui s'était passé chez moi, et que je ne pouvais que supposer. Je pensai : « Quelqu'un a dû être témoin de la scène, relevé le numéro de plaque de ma voiture, puis téléphoné au Don. » Maintenant que j'y repensais, il m'avait effectivement semblé voir bouger légèrement un rideau derrière une des fenêtres qui donnaient dans la ruelle.

Le Don avait suffisamment de contacts dans la police pour dégoter mon adresse à partir du numéro de plaque de ma voiture, et envoyer ses hommes de main régler les comptes aujourd'hui même; raison supplémentaire de ne pas me fourrer entre les pattes des poulets. Je ne pouvais plus rien pour les miens, car je ne me faisais aucune illusion sur leur sort, mais je leur devais bien une revanche. Œil pour œil.. vous connaissez la suite. Mon entraînement militaire reprenait le dessus. Mais d'abord, je devais leur accorder un dernier adieu. Ma voiture me conduisit à la limite nord-est de la ville et c'est là, dans une petite clairière qui surplombait la cité et loin des regards inquisiteurs, que je laissai couler mes souvenirs sur mes joues bien rasées, dernier hommage aux deux amours de ma vie. Une heure plus tard, je ne me sentais pas beaucoup mieux, mais j'étais vidé émotionnellement, ce qui convenait parfaitement à la tache qui m'attendait.

            Je laissai la voiture – trop repérable – dans une contre-allée baignée d'ombre, et pris le premier bus qui passait. Me procurer une arme ne fut pas difficile. J'avais gardé quelques contacts chez mes anciens potes des Marines, et ils étaient drôlement marioles. Avant d'aller les voir, je tirai le maximum de fric d'un distributeur de banque situé en banlieue, quoique je me souciasse comme d'une guigne de ce que les flics pouvaient faire pour me localiser. Le temps qu'ils arrivent, je serais à l'autre bout de la ville. Car ils me recherchaient déjà activement, j'en étais persuadé : Dans une affaire criminelle où l'un des conjoints est assassiné, c'est toujours l'autre conjoint qui est soupçonné du meurtre. Ça n'aurait servi à rien d'aller les trouver et de leur débiter mon histoire : Le Don tirait les ficelles en coulisses, et mon témoignage serait malencontreusement perdu, et moi-même j'aurais incompréhensiblement disparu. L'affaire aurait indubitablement fini dans un carton poussiéreux étiqueté "Affaires classées" , dans un quelconque placard au fin fond des archives de la police.

            Et si les flics pensaient me localiser grâce à ma carte de crédit, je leur souhaitais bien du courage ! Je m'en étais débarrassé sitôt après avoir enfourné les billets dans ma poche.

            Je pris ensuite un tram et me rendis dans un certain bar, où je savais que mes vieux copains avaient leurs habitudes. C'était un rade sans prétention, hors des circuits agités de la cité, où les clients se connaissaient tous, et que les mafieux ne fréquentaient pas. En voyant les copains, j'éprouvai soudain un choc. Il y a quelques années que je ne les avais pas revus, et certains avaient pris un méchant coup de vieux ; je me demandai en les observant si j'affichais le même air hagard qu'eux : Trop d'excès de toute sorte, trop d'horreurs à oublier.

Moi, j'étais passé au travers, grâce au soutien de ma femme et à la présence de ma fille. Maintenant qu'elles n'étaient plus là..

            Après avoir présenté mon affaire, deux de mes potes se proposèrent pour m'aider, sans avoir aucune idée de ce dont il s'agissait. C'était comme ça. La guerre crée des liens indestructibles : Ils seraient sans doute morts pour moi, si l'occasion s'était présentée : Le dernier baroud d'honneur, en quelque sorte. Je déclinai cependant leur offre : Ce que je m'apprêtais à faire, je devais le faire seul quoique, comme je l'ai déjà mentionné, j'ai finalement eu beaucoup de chance. Le genre de veine qu'on ne peut partager, qui vous est réservée, comme un ticket de tombola gagnant qu'on n'a pas encore encaissé.

            Je les chargeai cependant de mettre à l'abri les Clemens et leur fille Sabrina, car Don Mateone ne tarderait pas à identifier la lycéenne et, naturellement, il voudrait effacer toute trace de l'affront commis dans la ruelle à la Famille. Pour elle – contrairement à moi – il n'était peut-être pas encore trop tard. Les Italiens avaient peut-être des connexions un peu partout dans le pays mais nous, les Marines, nous nous défendions aussi côté relations. Bien sûr, certains Italiens, en plus d'être des Italiens, avaient aussi été des Marines, mais je ne m'inquiétais pas outre-mesure : Ceux qui étaient affiliés à la Famille avaient tendance à former un groupe distinct facilement repérable pour qui savait regarder.

Quant aux autres, ils évitaient soigneusement d'être au contact de quelque façon que ce soit avec los bandidos, comme ils surnommaient les mafiosi.

            Bref, après avoir fait tout ce que jugeais bon, je me concentrai sur le travail qui m'attendait. Ça n'allait pas être facile, songeai-je : La résidence de la famille Mateone était mieux gardée que le bureau ovale. Dans ces cas-là, pensai-je amusé, la meilleure approche était la plus directe, celle qu'ils n'attendaient pas.

C'est ainsi que, m'étant arrêté devant les grilles du portail blindé de la somptueuse villa du Don, je sonnai et m'annonçai devant l'interphone et la caméra vidéo n°1. Si le Don fut surpris, il n'en montra rien. Le temps qu'on lui passe l'appel - assez rapidement somme toute - il me pria simplement d'entrer, sans que sa voix marque la plus petite trace d'hésitation. Je devais lui accorder ça : Il avait les nerfs solides ! La guérite à gauche du portail produisit un déclic feutré. Comme on me l'avait demandé, je poussai la porte et entrai : Le "personnel de service" brillait par son absence. Un long corridor faisait pendant à l'entrée, semé de colonnades et de portiques de style précolombien. Ils cernaient une grande place plantée d'arbres exotiques et feuillus au centre de laquelle trônait une fontaine en pierre de taille du plus bel effet. Dans d'autres circonstances, mon talent d'agent immobilier m'aurait incité à spéculer sur la valeur du bien ; mais j'avais bien autre chose en tête. Une voix provenant d'invisibles haut-parleurs m'arracha à ma contemplation, m'intimant de me déshabiller entièrement et de déposer mes effets sur la chaise de type espagnol la plus proche. Je m'exécutai, car j'avais prévu cette ultime précaution du Don.

            Nu et sans armes, je m'avançai dans la direction qu'on venait de m'indiquer. En route, je ne croisai pas âme qui vive, et pour cause : Ils m'attendaient tous dans le salon. Et quel salon ! Partout, des œuvres d'Art, des tapis coûteux et des meubles faits sur mesures par ce qui devait être les plus grands ébénistes du monde. Il me faut reconnaître que le Don avait du goût, à moins que ce ne fut sa femme. Oui, décidément, en l'apercevant à côté de lui, elle me paraissait plus apte que lui à avoir choisi toutes ces merveilles. Le Don n'était sans doute qu'un habile homme d'affaires, plus à-même de gagner de l'argent que de savoir comment le dépenser. Je regrettai de devoir la tuer elle-aussi. Les personnes de qualité sont rares; cependant, personne ne l'avait forcée à s'acoquiner avec les Mateone. Et puis, que voulez-vous, on ne peut pas toujours séparer le bon grain de l'ivraie. Je me figeai au beau milieu du salon, dans une posture volontairement relâchée, et fixai sans gène l'assemblée de gens habillés qui détaillaient en retour la coupe de mon costume d'adam.

            Par ordre d'importance les gardes du corps, sous-fifres juste bons à jouer les gros bras et à terroriser les petites vieilles, ricanaient franchement. Ils savaient que j'étais foutu, et savouraient d'avance les diverses formes de torture qu'ils allaient bientôt m'infliger sur l'injonction du Don, tout en se demandant lequel d'entre eux serait choisi en premier pour s'amuser un peu avec moi. En second lieu venaient justement les seconds de Don Mateone, à peine plus futés que les premiers, qui étaient en fait du deuxième choix, suffisamment malins en tout cas pour faire tourner la boutique, et c'est d'ailleurs là tout ce qu'on leur demandait. Puis venaient les Mateone eux-mêmes : La grand-mère, vieille roublarde tout en rides et os à l'air étrangement ingénu, qui n'ignorait rien des agissements de son fils, mais préférait laver ses remords à l'eau des bénitiers que de renoncer au pactole qui assurait confort et avenir à sa famille (« Si nous ne le faisions pas, quelqu'un d'autre s'en chargerait.. Alors.. pourquoi pas nous ? »). Des trois fils Mateone il en restait deux, puisque je m'étais occupé personnellement du troisième. De prime abord, les deux frères présentaient mieux, dans leur trois pièces Armani que ce déchet de Vincenze, mais leur intérieur était aussi noir et corrompu que celui de leur frère : Chez eux, cela ne se voyait pas au premier coup d'œil, voilà tout. Leur mère, distinguée quinquagénaire aux cheveux noirs, qui aurait pu servir de modèle à Georges de la Tour pour un portrait de commande, exsudait cette qualité indéfinissable que seules certaines femmes possèdent jusqu'au bout des ongles : la féminité. Consciente du pouvoir qu'elle exerçait sur les hommes, elle avait cependant l'air d'avoir le bon goût de réserver la consommation de ses succulents fruits à son seul mari. La ressemblance attestée de sa progéniture suffisait – si besoin était – à témoigner de sa fidélité, le Pape ayant prohibé l'usage de protections caoutchoutées. Elle évitait ostensiblement de me regarder. Le Don, enfin, me faisait directement face, toute sa physionomie attestant qu'il se demandait vraisemblablement ce qui avait bien pu pousser un américain de la classe moyenne à venir se jeter ainsi dans la gueule du loup, et en définitive à se mêler des affaires de la Famille. Il flairait un piège, en vieux briscard rompu à toutes les intrigues, mais n'arrivait pas à en préciser la nature, seule raison pour laquelle il ne m'avait pas fait tuer dès que j'avais franchi le seuil de sa maison. Il voulait savoir ce qui se tramait. Après tout, j'étais seul, nu et désarmé. Et dans sa branche d'activité, l'ignorance amenait trop souvent à la chute, voire l'élimination. Cependant, ses réflexions durent l'amener au point où il fut rassuré par l'examen de mes possibilités car il hocha brièvement la tête, comme s'il eut trouvé quelque part une confirmation qui le délivrait de ses appréhensions, et leva le regard pour me fixer de ses yeux pâles.

            « Ainsi, voilà l'homme qui a tué mon Vincenze. » déclara-t-il d'une voix d'outre-tombe.

            « Et voilà l'homme qui tue les femmes et les enfants. » répliquai-je du tac au tac.

            Si je l'avais touché au vif, il n'en montra rien. Il devait avoir l'habitude qu'on le traitât de monstre sanguinaire et les critiques ne lui faisaient plus ni chaud ni froid. Il reprit néanmoins la parole. « Et à quoi vous attendiez-vous, après avoir tué l'un des miens, mon fils bien-aimé ?

            - Ne me dites pas que vous aviez des sentiments pour cette pourriture, ce remugle indigne de l'appellation d'être humain ? Je considère avoir rendu service à la Société en l'en débarrassant. N'êtes-vous pas de mon avis, Don Mateone ? » assénai-je avec confiance.

            Le vieil homme frissonna, prouvant par-là qu'il pouvait encore avoir des réactions humaines.

            «  Tue-le, Maurizzio, tue-le tout de suite ! » éructa la vieille sans lever le regard du sol qu'elle fixait obstinément depuis que j'étais entré. Un reste de pudeur, peut-être ? me demandai-je. J'avais du mal à imaginer les joues parcheminées de l'ancêtre rosissant sous l'outrage. Elle devait en avoir vu d'autres !

            « Je vous trouve bien présomptueux, jeune homme, reprit doucement le Don, pour quelqu'un qui est en habit d'Adam devant un parterre d'hommes armés. Brisons là. Cette passe d'armes m'épuise et je n'ai pas de temps pour ces futilités. Je veux juste savoir pourquoi vous êtes venu à moi, car vous devez vous douter que vous ne repartirez pas d'ici ? » acheva-t-il d'une insupportable voix sucrée.

            « En effet, vous avez parfaitement raison : Je ne repartirai pas d'ici.. mais vous non plus ! dis-je calmement. Car je vais tous vous tuer ! » J'éclatai de rire.

            Il sursauta à ces mots, trahissant ainsi son incertitude, et me détailla pour la deuxième fois. Ce qu'il vit dut le rassurer à nouveau, car un fin sourire méprisant transforma toute sa physionomie. En un clin d'œil, l'homme d'affaires distingué se transforma en un redoutable carnassier, qui fit un signe à l'un de ses gardes du corps, lequel n'attendait que ce feu vert pour se jeter sur moi. L'homme mesurait deux bons mètres de haut, et était bâti comme un bahut campagnard.

J'en avais déjà affronté de plus costauds, et me contentai de le laisser s'approcher. Il me décocha un direct du droit téléphoné censé atteindre ma mâchoire, mais je le pris au dépourvu en lui bloquant l'avant-bras et en lui faisant une clef tournante qui l'envoya les quatre fers en l'air s'aplatir sur le carrelage. Ne lui laissant pas le temps de se relever, j'appliquai fermement mon talon sur sa trachée en l'écrasant de mes quatre-vingt kilos. Il rendit l'âme en trente-deux secondes. La rapidité de la scène avait pris tout le monde au dépourvu, sauf moi, puisque, naturellement, j'étais au cœur de l'action. Le temps n'a pas la même signification, selon qu'on est spectateur ou acteur. Vu de l'extérieur, la scène avait pu paraître linéaire : Un geste, une réponse, un autre geste et puis.. la conclusion. Pour moi et le garde du corps, ç'avait été bien différent. Le temps s'était décomposé en moments d'intensité variable, chacun d'eux étant relié à des hypothèses ordonnées, des futurs possibles. Lors de cette découpe temporelle, celui de nous deux qui avait évolué le plus habilement entre ces cases dimensionnelles l'avait emporté. J'avais maîtrisé le découpage : J'avais donc emporté le morceau.

M'écartant du cadavre, je reportai mon attention sur Don Mateone. Le patriarche offrait un spectacle affligeant : Sa mâchoire béait, et un filet de salive rampait en tentant de franchir sa lèvre inférieure. Un deuxième garde du corps, de sa propre initiative, sortit une lame et s'avança vers moi. C'est toujours comme ça : Il y a des gars qui n'apprennent jamais, qui croient que le vent va se mettre à souffler à l'envers simplement parce qu'ils le veulent. Je le laissai lancer le bras vers mon ventre, dans l'intention de m'éviscérer, et lui retournai le compliment. Son poignet craqua lorsque je le cassai et, par la force des choses, n'opposa plus aucune résistance quand j'orientai la lame vers son estomac, dans lequel il s'enfonça jusqu'à la garde. Je le poussai dédaigneusement sur le fauteuil club où il eut encore quelques soubresauts, et finit bientôt par s'immobiliser. Les yeux plissés de Don Mateone étaient deux fentes obscures au travers desquelles il essayait de percevoir l'avenir, comme si la réduction de la quantité de lumière qui atteignait ses pupilles pouvait à elle-seule concentrer les données qui y pénétraient pour les lui rendre intelligibles, afin de lui permettre d'éclaircir ce schéma particulier.

D'autres avant lui avaient essayé cette méthode et où étaient-ils aujourd'hui ? Et qui se souvenait d'eux ?

            D'un geste, il intima aux autres gardes de garder.. leurs distances : il fallait bien qu'ils gardent quelque chose ! Ainsi, j'avais réussi à l'effrayer. Maigre consolation, qui allait sûrement être suivie de l'ordre de m'abattre à distance. Pour gagner le temps dont j'avais besoin, je pris les devants. « Don Mateone, ne vous êtes-vous jamais demandé ce qu'aurait été votre vie, si vous aviez pris un autre chemin ? » Il cilla, se demandant vraisemblablement où je voulais en venir. C'était insensé ! Il pouvait me faire tuer à tout moment, juste en claquant des doigts, et voilà que je lui posai une question, qui semblait totalement hors de propos, compte-tenu des circonstances. En lui, la curiosité l'emporta sur l'habitude, car il y avait quelque chose qu'il ignorait sur mon compte, et ça le rendait dingue. « Que voulez-vous dire exactement ? Je suis qui je suis ! Comment pourrait-il en être autrement ! » tonna-t-il.

            Je me gardai de lui répondre. Il avait déjà satisfait ma curiosité : Un homme tel que lui n'avait qu'une route possible, et n'entrevoyait même pas qu'il puisse en exister d'autre. Non que je veuille lui laisser une chance de changer de vie, car rien ne pourrait racheter la mort des miens. J'étais curieux, c'est tout. Je fis le tour de la pièce des yeux. En entrant dans la pièce, j'avais remarqué le système de climatisation, et je me rapprochai de la bouche d'air la plus proche tout en conversant avec le Don. Il répondait à chaque nouvelle question que je lui posais, de plus en plus énervé et se demandant où je voulais en venir. Le temps que j'arrive à côté de la bouche d'air, il avait décidé que ce petit jeu ne l'amusait plus et s'apprêtait à donner l'ordre de m'exécuter. Je changeai de méthode et de cible. « Dona Mateone, savez-vous que Vincenze s'est fait dessus lorsque je l'ai poignardé ? Tss tss.. J'aurais cru que vous lui auriez donné une meilleure éducation. »

            La matriarche détacha finalement les yeux du mur pour me fusiller du regard, mais ne répondit rien, considérant qu'elle ne pourrait que s'abaisser en parlant à un inférieur. Elle était mentalement plus forte que son mari, lequel s'étouffait presque à force de vouloir m'insulter. Il parvint à lâcher une série de jurons choisis dans le plus pur mode italien, ce qui ne me fit ni chaud ni froid, mais me donna le temps nécessaire pour atteindre l'endroit que j'avais choisi pour libérer le gaz. Oui, ce gaz qui allait tous les tuer dans quelques secondes, ainsi que tous les occupants invisibles de la maison, grâce à cet apport moderne au confort urbain: la climatisation.

            Ce gaz, les copains m'en avaient fait cadeau, lorsque j'étais passé les voir au bar. C'était un souvenir d'Irak, une des capsules qui n'avaient pas servi mais qui avait été déclarées utilisées, et donc - c'était le plus important - sorties des stocks et intraçables. Malgré les horreurs inévitables de la guerre, nul d'entre nous ne s'était senti le courage de tester – selon les termes des scientifiques – ce nouveau matériel sur les civils de ce petit village qui refusait pacifiquement la présence américaine. On avait donc d'un commun accord bricolé quelque chose pour donner le change, installé quelques cadavres récupérés ici et là, et répandu de l'acide sur les dépouilles pour brouiller les pistes. Le résultat avait semblé satisfaire les gros bonnets et l'affaire en était restée là. L'arme n'avait plus été utilisée par la suite, car les directives du Haut Commandement avaient subitement changé d'orientation, comme c'est souvent le cas.

            Les copains en avaient ramené quelques échantillons au pays, à tout hasard, et deux d'entre eux étaient fermement implantés dans ma bouche, en lieu et place de deux de mes prémolaires. J'avais procédé à l'installation moi-même, car c'était trop dangereux d'y mêler un dentiste, source intarissable de bavardages en tous genres. J'avais justement deux couronnes à cet endroit-là, une en haut et l'autre en vis-à-vis bas ; je n'avais eu qu'à poser une pâte à prise rapide dans l'espace vide dans lequel j'avais fermement inséré les deux capsules. La pâte avait durci et les capsules ne pouvaient se détacher d'elles-mêmes. Aucun risque, donc, de les avaler par inadvertance. Pour plus de sécurité, je n'avais de plus rien avalé depuis l'opération, et je commençais à avoir un peu faim. Aucune importance, puisque je n'aurais pas le temps de digérer mon repas.

            Je regardai une dernière fois les participants du dernier acte et serrai fermement les mâchoires tout en exhalant. Les deux capsules craquèrent de concert, et des débris d'emballage se répandirent dans ma bouche, que je me gardai bien de cracher : Il ne fallait pas donner l'alerte ! Le gaz était inodore, incolore, et prendrait donc tout le monde par surprise. Il n'existait pas d'antidote connu au produit, mais j'avais déjà avalé des pilules qui en retarderaient les effets sur moi : Je voulais les y voir passer avant de mourir. C'était une opération kamikaze, mais je n'avais de toute façon plus rien à perdre.

Comme je l'avais prévu, je n'eus pas à attendre bien longtemps.

Le premier à être atteint fut l'un des lieutenants du Don, un gros homme au sourire débonnaire du gars à qui on ne la fait pas. Cette fois pourtant, on venait de la lui faire : il commença à écumer, ses yeux se dilatèrent et explosèrent. Je ne vous raconte pas de blagues : ses mirettes ont carrément explosé ! Oh, Dieu ! J'allais me régaler ! Il s'écroula assez rapidement, et ses organes se transformèrent en une gelée couleur guimauve de cirque qui coula par ses divers orifices. Répugnant. La vieille Mateone, la mère du Don, s'écroula à son tour, prise de tremblements. Ce fut moins spectaculaire, et je fus déçu par sa prestation. Don Mateone prit le mouchoir que lui tendait sa femme, qui avait soudain réalisé qu'il s'agissait d'une attaque chimique. C'était assez malin, et confirma ce que je pensais déjà : Des deux, c'était elle la plus futée ! Ce qu'elle ignorait, en revanche, c'était que le gaz pénétrait non par les voies respiratoires, mais par la peau. Aucune défense possible, à part une combinaison isolante dont ils étaient évidement dépourvus. Les deux fils s'écroulèrent ensemble, dans un synchronisme parfait ce que voyant leur mère, hystérique, s'empara d'une arme sur le corps d'un des gardes pour la pointer dans ma direction. Je fis de même avec celle du garde qui était toujours sur le fauteuil, le couteau dans le bide. Elle fut plus rapide que moi, mais il devint heureusement vite évident qu'elle ne savait pas tirer. Ses balles s'éparpillèrent dans toute la pièce : Elle réussit même à en loger une dans le cadavre de sa belle-mère, peut-être à charge de revanche posthume. Je crois que les psys appellent ça un "acte manqué".

            Je visai posément et lui logeai une balle dans le front, et aussi une dans le cœur, on ne sait jamais : Elle était du genre à revenir d'entre les morts juste pour m'emmerder. Les autres candidats sélectionnés pour le jeu "Allez-y ! et restez-y !" s'affaissaient à un rythme soutenu, et seul le Don résistait encore à l'effet du gaz : Il devait avoir le cuir épais, le salaud ! Il finit cependant par s'écrouler lui-aussi, non sans m'avoir lancé une ultime malédiction dans sa belle langue chantante. Je dois reconnaître qu'il était coriace et ne s'était pas mis à chialer comme certains de ses lieutenants quand il avait compris qu'il était foutu. De là à le respecter, faut pas pousser.. mais, quand même….

            Quelques soubresauts d'agonie firent tressaillir son corps et ce fut fini : Il ne restait plus que moi. Je ne me donnai pas la peine de monter dans les étages pour m'assurer qu'ils y étaient tous passés : Je n'en avais plus le temps. D'ici quelques minutes, le gaz allait s'en prendre à moi et.. Adieu, Berthe ! Non, les flics ne m'auraient pas vivant ! Je profitai de ce bref répit pour aller loger une balle dans la tête et le cœur de tous ces enfants de salaud, ce qui n'était immédiatement vérifiable que pour les deux fils du Don.

            Epuisé par tant d'émotions, je m'assis et me versai même un verre de cet excellent scotch que le vieux réservait sans doute à son seul usage, et que j'étais allé prendre dans sa réserve privée dans une vitrine fermée derrière le comptoir. Je n'avais pas la clef de la serrure, ni la patience de la chercher sur le cadavre du vieux, aussi fis-je sauter le verrou d'un coup de talon. L'alcool fit du bien à mon palais enroué d'avoir trop parlé, et je fermai les yeux pour attendre la Faucheuse. Pourtant, à mesure que les minutes filaient, et que rien ne se passait, mon estomac, toujours bien vivant lui aussi, se rappela à mon souvenir et je m'emparai de quelques olives vertes qui traînaient dans une coupelle en céramique sur la table basse. Au bout d'une demi-heure, et de deux sandwiches rincés de scotch, je me saisis du portable d'un garde et téléphonai au pote qui m'avait filé le gaz. La sonnerie retentit longuement avant qu'il ne décroche et dise « Allô.. ? » d'une voix hésitante : Il devait se demander qui pouvait bien l'appeler.

            « Salut, Tom, dis-je. Dis-donc, les pilules que tu m'as données pour me protéger du gaz.. elles devaient faire effet combien de temps exactement ?

            - Ben.. à vrai dire, j'en sais trop rien, répondit-il. Le gars qui me les a passées n'a pas pu le spécifier, mais une fois prises, elles agissent pendant une heure, mais ne doivent pas bloquer l'effet du gaz plus d'une dizaine de minutes une fois qu'il est libéré, le temps nécessaire au soldat pour accomplir sa mission et faire son rapport avant d'y passer. Pourquoi ? Tu as déjà utilisé les capsules ?

            - Oui, et il y a déjà un bon bout de temps. Attends un peu.. J'ai bu un scotch juste après que le gaz se propage. Je me demande..

            - .. s'il n'y a pas eu interaction entre l'alcool, et en particulier de cette marque, et le retardateur ? » acheva Tom d'une voix excitée.

«  Ouaah.. Mon vieux ! Dans ce cas, on dirait bien que tu as découvert une parade au gaz, à laquelle personne ne pensera jamais. L'immunité totale.. » reprit-il d'une voix pensive. « Tu sais que ce renseignement peut te rendre riche ? Bon, moi, je ne t'ai rien dit. Par contre, si tu veux d'autres capsules, ajouta-t-il malicieusement, je crois que je peux t'arranger ça : Je connais un certain chimiste, qui peut copier à peu près tout ; ça devrait être dans ses cordes. Et, naturellement, ça reste entre nous.

- O.K. Tom. Ça m'intéresse.. ça m'intéresse. J'ai deux ou trois choses en tête que j'ai

bien envie de rectifier, et ces petites tueuses vont m'y aider. Oui, je crois que je vais être assez occupé ces prochains mois. On se voit bientôt. » Je raccrochai.

            Je restai un moment assis, à réfléchir aux grandes lignes du futur qui se précisait devant moi. La vie était étrange, me dis-je. Si le vieux Mateone avait été moins radin, et qu'il avait servi de son précieux scotch à tout le monde ce soir, au lieu de se le réserver, il serait encore vivant, et moi mort.

Je finis par me lever.

            Tout avait changé : Je m'emparai sans difficultés des cassettes de surveillance, effaçai les rares empreintes que j'avais pu laisser ça et là, et ce bien que je n'aie pas de casier. J'avais toujours été très prudent, et puis.. il y avait toujours la possibilité qu'ils remontent jusqu'à mon dossier militaire. Je nettoyai tout aussi soigneusement l'arme que j'avais utilisée pour refroidir la femme du Don, et le manche du couteau planté dans le garde du corps. Les flics, le F.B.I. ne pourraient jamais identifier l'auteur des meurtres. Enfin, j'allai prendre au garage un bidon d'essence dont je répandis généreusement le contenu dans toute la maison, afin d'effacer toute trace du gaz : Le légiste conclurait à des morts par balle ou arme blanche car les corps, en brûlant, consumeraient les éventuels résidus du produit que j'avais utilisé. Ils penseraient à un règlement de comptes avec une bande rivale et me laisseraient tranquille.

            Je me rhabillai, grattai une allumette pour déclencher le feu de joie et, après un dernier regard aux corps, je sortis du salon. Dans le corridor d'enceinte, je remis mes habits qui étaient restés sur la chaise.

            Tandis que je m'éloignai, l'incendie, derrière moi, faisait rage, s'étendant rapidement aux deux étages de la maison ainsi qu'aux dépendances. Je jetai un coup d'œil sur la façade : Personne ne se jeta par les fenêtres : Le gaz avait donc bien tué les éventuels occupants des étages supérieurs.

Le brasier atteignit son apogée, transformant en cendres tout ce qu'il trouvait à dévorer. Mais ce n'était rien en comparaison des feux d'enfer que j'allais bientôt allumer dans le reste de la ville.

La porte de la guérite, en se refermant, produisit son déclic feutré. C'est fou comme le même son peut prendre deux significations totalement différentes ! Tout à l'heure, en entrant, je pensais qu'elle sonnait le glas de mon existence terrestre, car j'étais venu accomplir ce que je croyais bien être ma dernière mission : Une mission suicide. Mais la porte, en se refermant maintenant sur moi, semblait plutôt avoir ouvert un passage vers un autre monde : Un monde qui portait l'espoir au lieu de la détresse.

La rue était paisible. Je me sentais bien, en paix avec moi-même. Je pris une profonde inspiration en fermant les yeux. Sous mes paupières closes, l'avenir déroulait ses arcanes. Au loin, les sirènes des pompiers qui se rapprochaient annonçaient les ennuis. Je rouvris les yeux : Il était temps de partir.

            Tout en marchant, je glissai la main dans ma poche. Mes doigts rencontrèrent le petit calepin dans lequel le Don notait ses contacts, des billets de banque à foison prélevés dans la maison, et l'étiquette de la bouteille de scotch de Don Mateone que j'avais soigneusement détachée : J'avais des courses à faire !


Signaler ce texte