Querelle des deux glaives

Jerome Bonnemaison

Concours de nouvelles TRANSFUGE - Meurtre mystérieux à Manhattan

Le pompier Archie ahane. Il erre avec nonchalance dans les ruines, torturant ses chevilles à chaque pas. Il n'y a rien de récupérable pour le deuil de quiconque. Tout est amalgame insensé, gris comme les chats de la grande nuit abattue sur la ville. Et puis son labrador Manfield renifle une feuille de papier. Archie la ramasse machinalement et la lit, stupéfait :

"Je vais la tuer. Je l'aimais mais le diable s'est emparé d'elle. Je n'ai pas le choix, elle doit périr du Glaive que Dieu a placé en mes mains. Que Satan sache qu'il ne peut entrer dans le domaine des Vrais croyants".

Archie le montrera à cent personnes : amis policiers, journalistes. Personne ne trouvera qui a pu écrire ces mots. Le meurtre de Manhattan restera mystérieux.

John Carradine, sous chef du contentieux chez Prosperbread, boit un capuccino ulcéro productif à la machine du service, au 114 eme étage. Il ne parvient pas à s'apaiser, trépigne, transpire. La discussion de cette nuit a été insupportable. A trois heures du matin, il a saisi au vol trois costumes, deux slips, des chaussettes et sa brosse à dents et a claqué la porte pour le Motel Mustang de la rue Jermaine Jackson. Il n'a pas rappelé Lucia, sa fiancée devant Dieu et les Fidèles. La discussion s'envenimait depuis trois semaines. Elle affirmait, après avoir été singulièrement silencieuse depuis quelques jours dans le groupe, où elle était de coutume si joyeuse et active, que la nature de Jésus n’était pas aussi nette que l'Eglise de la Sainte dissolution l'avait prétendu jusqu'à présent. On devait reconsidérer ce point. Jésus ne pouvait pas être cette sorte d' « extra terrestre » (rien que le terme donnait à John l'envie de vomir ses tripes), ambigu et pour tout dire efféminé. Jésus était certes divin, mais d'une forme volontairement matérielle du divin. "Dégradée tu veux dire !" avait protesté le Pasteur Francis, la désignant d'un doigt vengeur. Et elle n'avait pas nié, l'affrontant ouvertement, les bras croisés sur cette forte poitrine qui avait tellement attiré John.

L'ambiance au sein du groupe évangélique était alors devenue infecte. Les horions pleuvaient et Lucia de plus en plus euphorique avait regroupé quelques fidèles, la scission allait devenir inévitable. John avait supplié Lucia de reprendre les archives de la querelle de l'arianisme et de regretter sa dérive dans un orientalisme de mauvais aloi, « carrément » déicide. Lucia, hystérique comme seul le Diable le permet, lui avait alors envoyé sa tasse de mocaccino sur le sexe.

Hier soir à la maison ce fut intenable. John avait fouillé la commode de la chambre et fini par la fracturer au tournevis. Il y avait trouvé sous les nuisettes un projet de thèse sur l'"immanence du Christ", rédigé de la main de Lucia. C'en était trop. La discussion avait dérapé et sa promise était allée jusqu'à le traiter de "Vaudois pouilleux". Elle avait ensuite frappé son crâne déplumé à coups de Bible, un sacrilège de plus.

A l'hôtel, Carradine n'avait pas fermé l'oeil. Avalant deux litres de boisson énergisante il avait fini par considérer que le diable avait tenté une infiltration dans le groupe. C'est un classique du démon, que de se faufiler par les femmes les plus charismatiques. Comment avait-il laissé Satan le manipuler ? Il avait fauté et devait agir, nul besoin d’en parler au Pasteur avant d’avoir purifié sa propre maison. A l’amour devait succéder le Glaive.

Ce matin au réveil il était résolu. Arrivé tôt au bureau il écrivit sa lettre : " Je vais la tuer. je l'aimais mais le diable..."Il savait que Lucia allait plonger dans une voiture de service pour aller suivre un chantier dans le New Jersey. Il commanda à la machine un café long et y plongea quatre zoloft de sa réserve personnelle : plus qu'assez pour s'endormir au volant. Puis il se concentra un peu pour arborer un air contrit. Il monta au 123 étage pour offrir l’élixir de mort à Lucia en geste de réconciliation. Elle le regarda d'un visage d’amiante, le regard noir comme le manteau d'un Parfait cathare. Mais elle accepta le café et le porta aux lèvres, but la ciguë.

Ils eurent juste le temps de sentir l'ombre immense des Infidèles sur eux. L'avion fou de septembre les percuta de plein fouet, et ils furent poussière parmi monceaux de poussière, livrés à l'immense crémation d'un gratte ciel transformé en cercueil. Tués par une névrose collective

Tu périras par le Glaive avait il dit.

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