(re)naître

nfourneyron

Après-midi. Tout commençait à Bruxelles. Je déambulais à travers des vieilleries. Derrière un carton fripé empli d’anciennes photographies en noir et blanc, des dizaines de livres et de vieux magazines jonchaient le sol. Une couverture jaune avec quelques traces rouges m’attirait. J’achetais le Café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano sans anticiper que ces quelques pages allaient changer mon existence. J’avais déjà lu – lors d’une semaine de profonde détresse – cet exquis roman de la quête, ce Paris fantasmé. Mais lors d’un énième déménagement, j’avais dû me séparer de mon exemplaire corné et patiemment annoté. Je rentrais à Paris sans même parcourir l’ouvrage et ce n’est que quelques jours plus tard que j’ouvrais le roman. Première page : « Pour toi, sans qui Louki n’aurait jamais pu naître. PM ». La dédicace du créateur à sa muse. Dans le livre, à la page 27, il y avait la photographie franchement érotique d’une jeune fille blonde : les cheveux sont mi-longs et entourent la tête d’un halo désordonné, les yeux sont d’un bleu incandescent, le corps est tonique et lascivement étendu à même la moquette sur laquelle sont jetés des verres vides, un cendrier débordant de cigarettes à peine consumées et quelques habits colorés et sexy. Louki était incarnée, présente – peut-être même vivante. Cerné par la morosité ambiante – terrible époque où le rêve est relégué aux arrière-fonds d’une boutique sans charme – je décidais de chercher la vraie-fausse Louki.

Soir. Le double de Louki ne pouvait vivre qu’à la tombée de la nuit, quand les résistances sont brisées, les imaginaires libérés et les peurs anéanties. Je prenais mon vieil appareil photo en quête du fantôme romanesque – ironie de l’absence double. J’allais de bars miteux en rues obscures, de bâtiments ténébreux en présences cachées. Rue Quicampoix, je croisais la silhouette malingre et épuisée d’un grand jeune homme à la recherche de plaisirs défendus, et je songeais immédiatement au Journal de Jean-Luc Lagarce. Est-ce que ce bellâtre pouvait être le magnifique américain au corps plus puissant et parfait que les statues grecques ? Rue de la Vrillière, je voyais une grande brune élégante, mise sans doute pour rejoindre son amant dans un luxueux restaurant du 1er arrondissement. C’était la belle Marie, rieuse, lointaine, rêveuse et amoureuse que Jean-Philippe Toussaint m’avait offert quelques mois plus tôt. Je courrais – mes pas allongés, pressés par l’euphorie de l’instant, n’avait plus rien d’une marche alanguie – sans même ne plus voir le Paris réel qui défilait sous mes yeux trompés par mon imagination.

Nuit. J’arrivais dans le quartier de l’Odéon. Un petit bar sombre faisait l’angle de la rue. A l’intérieur, quelques habitués murés dans leur solitude ne faisaient pas attention à mon entrée urgente. Sous la lumière diaphane d’un vieil abat-jour déglingué, elle offrait à mon regard hagard sa présence épaisse mais mélancolique. Telle une vieille gloire du cinéma expérimental allemand, elle buvait langoureusement une bière mousseuse. Je l’avais reconnue. Magnifique mais si seule. Grandiose mais tellement esseulée. Je m’approchais d’elle et parlais : ma vie sauvage, mes promenades solitaires dans les chimères de l’imaginaire, mon espoir d’une rédemption par la littérature. Je lui disais mon amour, je lui racontais ma folle soirée avec mes fantômes littéraires. Elle écoutait sans ciller, froide et silencieuse, très droite sur la vieille banquette. Son calme infini contrastait avec le tremblement léger mais persistant des mes mains. Elle cédait sa vie à mon imagination galopante et me faisait don d’une présence romanesque dont je ne n’aurais pu rêver plus tôt. Je prenais une photographie, sans autre artifice que son visage énigmatique.

Matin. Je rentrais dans mon appartement, après un détour par les Jardins du Palais-Royal. J’y croisais la Cendrillon de Reinhardt, terriblement perdue après un bal à l’Opéra Garnier. Elle cachait sa tristesse derrière un masque rouge, ses souliers étaient luxueux. J’ôtais la pellicule du boîtier, préparais les solutions, éteignais la lumière et trempais avec minutie le film dans le bain translucide. Le papier était blanc, les négatifs étaient vides, l’absence prenait forme. Mais je refusais de me coucher. J’utilisais le palimpseste de ces images fantômes – même Hervé Guibert voulait ce matin-là se jouer de moi ! – pour débuter le récit d’une absence fantomatique. Les mots voltigeaient dans un tourbillon de folie et de douce désinvolture. Et sans autre mémoire que la douce senteur des lèvres du double de Louki, je m’endormais serrant avec énergie les pages écrites auxquelles la belle inconnue avait donné épaisseur et consistance.

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