Road Spleen

Jaime De Sousa

Je n'ai rien vu venir... Un coup de poing... Une dent en moins... Mon visage embrassant le sol américain...

«Asshole!!»... Le SDF sur lequel je viens de marcher me souhaite la bienvenue à San Francisco puis retourne à sa sieste, à même le sol...

Je me relève et poursuis mon chemin sur l'immense trottoir bordé de gratte ciel. J'aurais pu l'éviter ce type; mais comme tout bon touriste, j'avais le nez en l'air, trop occupé à faire semblant d'être émerveillé par la hauteur des buildings.

J'avais appris ma première leçon. Aux US, c'est au pied des immeubles que ça se passe...

Les deux faces de l'Amérique sur le même trottoir... Un bastion d'homeless au milieu d'une armée de costards-cravates en parade, chaque camp ignorant l'autre. Les businessmen, eux, ont appris à marcher sans regarder au sol... Le rêve américain ne voit pas le cauchemar... Il passe devant, c 'est tout...

Les SDF, c'est comme les starbucks, ça fait parti du décor...

«Frisco» est la capitale du paumé. Dans le downtown, il y a autant de pauvres hères qu'il y a de magasins de luxe. J'apprends vite, je ne les vois plus... Seul compte l'endroit où je passerai ma première nuit...

Aux USA, les renseignements se paient. Au bout de dix dollars, je pose enfin mes valises dans une auberge de jeunesse surplombant la baie. Au large, le roc d'Alcatraz, posé sur l'eau. Ma tête, elle, se pose enfin sur un oreiller. Épuisé, décalqué par le Jetlag, je m'endors sans avoir eu le temps de faire un inventaire précis des films sur la ville.

Au milieu de la nuit, la faille de San Andreas se déchire, les murs tremblent. Je me réveille en sursaut, transpirant; les ronflements de mes voisins de chambre... sismiques. Le pire, c'est qu'ils ne ronflent pas en même temps, ne me laissant aucun répit, ne laissant aucune plage silencieuse s'installer. Ils sont sept comme ça... Les sept salopards de la nuit... Le Grand Barnum... Si j'avais pu attraper Morphée, je lui aurais pété les bras!!

Une dizaine de séismes plus tard, je me lève, suivi de mes cothurnes en pleine forme. Eux aussi voyagent seuls... Avec leur PC portable...

Ils le trimballent jusqu'au petit déjeuner leur ordi... Ils ne veulent pas rater l'ouverture de la salle de lecture... Que trois prises électriques dans cette pièce... Vingt-quatre PC à brancher... Les places sont chères...

A 9h, c'est le départ du 100m ; la prise électrique comme ligne d'arrivée et la connexion au web en guise de médaille. Ils voyageaient pour fuir leur quotidien, ils le retrouvaient via Facebook et Skype.

Valise sous le lit et valoche sous les yeux, j'entame ma deuxième journée en Californie, un goût amer dans la bouche ; la faute au jus de chaussette qui était censé être un café.

J'arpente toutes les rues... En long, en large... Je surligne au fur et à mesure mon parcours sur une carte... Je quadrille la ville... Je ne veux faire qu'un avec elle, la sentir au plus profond de la plante des pieds...

Je veux de l'original...

Fisherman's Warf, l'ancien port de pêche reconverti en attrape touriste. Les crevettes sont bonnes, fraîchement pêchées en Thaïlande...

Je veux de l'authentique...

Chinatown, l'âme orientale de l'Ouest Américain. Les immeubles ont été retapés pour faire couleurs locales, le macdo aussi...

Je veux du vrai...

North Beach, la «Little Italy». Bilingue, je commande un espresso en italien. Mexicaine, la serveuse me sert un ristretto.

Je bats le pavé... Je m'épuise... Tant de collines à gravir...

Je rate toutes mes photos... Je shoote le Golden Gate dans tous les modes possibles de mon appareil... Sépia, noir et blanc, paysage, ISO 200, 400... Je finis par acheter une carte postale... Je ne sais pas à qui l'envoyer.

Depuis le Roc d'Alcatraz, la city by the bay ressemble à une favela brésilienne avec ses collines aux habitations colorées plongeant vers l'océan. Je connais bien le Brésil, j'ai vu La Cité des Dieux au cinéma.

Avec mon look BCBG, je dénote au milieu des silhouettes hippies de Haight Ashbury. C'est là que je fais la rencontre de deux étudiantes... Anna et Hannah... Je ne les crois pas, elles rigolent, restent évasives sur leurs études. Par contre, je crois en leurs courbes sensuelles. Ça ne ment pas le corps d'une femme.

Elles doivent aller à Las Vegas. Ça tombe bien, moi aussi. La boule au ventre, la bosse dans le falzar, je monte dans leur voiture laissant Frisco disparaître dans une brume polluante...

Les filles veulent arriver de nuit...

Alors on traîne... On évite les «Highways»... On prend les petites routes de montagnes... On traverse la Death Valley plus vivante que jamais avec ces cohortes de visiteurs... Le soleil se couche enfin...

Une lumière intense viole le ciel étoilé du Nevada. Las Vegas est à une dizaine de miles, mais déjà elle nous signale sa position.

Au milieu de nulle part, en plein désert qu'elle est la cité du vice. On dirait une immense soucoupe volante lumineuse qui se serait posée et qui n'aurait jamais réussi à re-décoller. Je fais part de ma théorie aux filles... Elles se marrent...

Le premier casino est en vue... Puis le deuxième... Le troisième... La ville du péché nous avale...

Sur l'avenue principale, le Strip, les hôtels-casinos se livrent à un duel d'éclairages, de pyrotechnie et de son permanents.

C'est le jour en pleine nuit... Un sapin géant avec des guirlandes électriques de toutes les couleurs, de tous les volumes... Agression visuelle...

Un concours de bruitages et de musique entêtante... Agression auditive...

Les trottoirs sont bondés, les boulevards chargés de hummer, de limousines, toute la production automobile américaine en exhibition.

Faut pas avoir le Haut Mal à Sin City, elle vous tuerait d'une crise carabinée...

Les filles me font descendre et disparaissent. Tant pis, ce n'est pas ce qui manque dans ce bordel à ciel ouvert. Des clandestins mexicains sont d'ailleurs là pour me le rappeler en me proposant des cartes de visite avec femmes à poils dessus... Et leur numéro de téléphone...

Je décide de faire tous les casinos, un par un, j'ai pas d'idées précises...

Mais rapidement, j'arrête de les compter; tout comme les drinks que j'enquille derrière un bandit manchot. Gratis la bibine, je l'ai lu quelque part, c'est pour favoriser l'ébriété des joueurs.

Je fais donc semblant de jouer... Je change de machine... Régulièrement... On me repère... On comprend mon manège...On me sert plus...

Je mets une vingtaine de minutes à sortir du Bellagio. Les sorties sont mal indiquées, tout est conçu pour une séquestration consentante. On s'embarrasse pas non plus avec l'heure, le temps est l'ennemi du joueur.

Je retrouve Anna et Hannah au Caesars Palace. J'avais raison de croire en leurs courbes. Elles font partie des Pussy Cat Dolls, ces croupières en petite tenue.

Je tente un coup de poker au Black Jack... Je me fais sortir... Littéralement... On ne drague pas les employées... Je dis aux vigiles que je les connais... Elles affirment le contraire... Les salopes...

Au bar du Flamingo, je rencontre Scott, un grand californien. Ce mec est un Liquor Store vivant, il enchaîne les verres sans sourciller. Poker alcoolique, je le suis sur toutes les mains, pas question que je me couche. Le whisky m'arrache l'œsophage. Ma gorge... anesthésiée. Mes sens... disparus. Je sombre en acceptant de le suivre jusqu'à la Nouvelle Orléans.

1600 km de routes, de lignes droites à travers le désert, de haltes dans des motels plus miteux les uns que les autres... Motel 6, Super 8, c'est une véritable loterie...

Scott m'initie au joint...

Au bout de la troisième taff, j'ai les jambes coupées... Je m'allonge... Le matelas me dévore... Mon cœur bat une rythmique loin d'être binaire..

Scott est hilare, il s'est foutu une taie d'oreiller sur la gueule et se prend pour Pillowman, l'Homme Oreiller. Il saute sur son lit, pose de Kung-Fu, cri de guerrier, je sombre... L'habitude...

Le brouillard se dissipe à la Nouvelle-Orléans. J'ai le blues au pays du Jazz...Putains d'effets secondaires...

Scott dégotte un bed and breakfast chez un type, Sean. Il est désespéré Sean... Terriblement seul...

Il nous fait à manger et n'arrête pas de parler. Même la bouche pleine, à en dégueuler, il parle. Blocs de phrases sur blocs de phrases, il exploite le moindre silence de notre part pour le combler. Il est dans l'urgence... Il a peur de ne pas pouvoir tout dire... Il mélange tout, sans doute il invente aussi, je n'arrive plus à suivre... Je n'en ai pas envie non plus... Je fuis sa solitude, elle me rappelle la mienne...

Son autre truc à Sean, c'est l'alcool. Son meilleur pote, le bourbon. Il nous le présente et l'alchimie opère. On finit ses bouteilles, il finit par terre...

Tu ne dors pas à New Orléans, surtout quand ta chambre donne sur Bourbon St, l'artère principale du quartier français, la rue où se concentre la plupart des bars et des bordels. Trop de bruit, trop de fureur, trop de types ivres-morts... ça gueule ! ça chante ! ça gerbe ! ça ronfle !! Shut up Scott !!!

La journée, on disparaît. Pour éviter Sean... Sa solitude est étouffante... La ville aussi d'ailleurs. Elle n'a pas ou plus d'âme. C'est une carte postale géante ressassant la nostalgie d'une époque révolue. Les magasins de souvenirs proposent tous les mêmes masques originaux venant de Venise; les bars passant du jazz se comptent sur les doigts de la main ; la Nouvelle Orléans est une zone de plus dans un parc Disney, avec quelques types costumés et des motards sortant tout droit d'Easy Rider... Je veux me tirer...

Scott décide de rester... Il est tombé amoureux du meilleur pote de Sean...

Le Mississippi... la Floride... la Caroline du Sud... Je traverse les États sans prendre le temps de m'arrêter... Je ne veux pas me retrouver en tête à tête avec moi même... Je dois bouger... Toujours bouger... Le mouvement perpétuel... Me fuir.... Et être seul... Mais pas complètement... La solitude dans la multitude... C'est ça.... C'est ce que je veux... Et boire aussi... L'introspection, ça assèche la gorge...

Un car Greyhound me dépose à Philadelphie, juste devant un ancien manoir reconverti en Guest Hostel.

L'auberge de jeunesse est pratiquement vide. J'y rencontre trois jeunes français... Ça fait presque un mois qu'ils sont sur les routes. Tous les soirs, ils errent dans l'auberge un verre de rhum orange à la main. Seuls clients du manoir, ils laissent rentrer des chats errants dans la pension malgré l'interdiction du veilleur, écoutent du Manu Chao la tête dans les enceintes, dessinent des bites sur le livre d'or de l'établissement...

Ils n'ont que le mot Road Trip à la bouche... Road trip par ci, road trip par là... Ils l'accommodent à toutes les sauces, sur tous les tons...

Ils cherchent à m'impressionner avec leur parcours; ils notent leur trajet sur une carte Michelin et leurs impressions sur un carnet de voyage. Ils ont de l'avance sur moi ; sur le mien ne figure que la date de mon arrivée en Californie et un incipit puissant... « Première nuit à San Francisco, je...».

On s'emmerde vite à Philadelphie. Les trois jeunes veulent poursuivre leur route vers New York, leur destination finale. J'embarque dans leur van qui nous lâche à Brooklyn.

On se trouve un appart' tranquille dans un immeuble neuf... Bien éclairé... Bien illuminé... Bien confort... Par contre nos voisins n'ont pas l'air commode... Tous cernés... Les visages pâles... L'amabilité toute relative...

Je m'assoupis un moment... Dans mon sommeil, un bruit de perceuse...

Je me lève et me trouve nez à nez avec un mexicain dans le salon... Un voleur ? je m'énerve un peu, pour l'effrayer... Il ne l'est pas du tout...

Un des parisiens intervient, il est d'origine espagnole... Ils discutent... Sans animosité... Verdict ? … Apparemment le loft n'est pas terminé, ils doivent fignoler quelques branchements...

On leur dit de repasser plus tard, qu'on veut se reposer un peu... Ils sont pas chiants, ils comprennent...

Je retourne me coucher, m'assoupis de nouveau... L'immeuble bouge, tremble... Ça vient de dehors... Je tire les rideaux... Une rame de métro passe sous mes yeux dans un bruit assourdissant... Le loft donne sur le subway new-yorkais, je comprends mieux les cernes des habitants.

On ne dormira pas... On décide alors de s'aventurer dans les rues de Big Apple...

La grosse pomme glacée... Tout y est si haut, si démesuré... J'ai l'impression de connaître...J'ai vu tellement de films... Je n'arrive pas à être surpris, ni émerveillé... Jean-Foutre du tourisme, je marche, point. Je ne veux même plus faire semblant... Ça ne me fout pas la gaule ces grands immeubles... La folie des grandeurs, je ne suis pas vraiment pour...

Pour la balade, on fait dans l'original. Cinq minutes de solennité sur le site du World Trade Center, discours alter-mondialiste devant Wall Street, déjeuner au Burger King pour éviter le Macdo... Ah oui, et photo carte postale devant la statue de la liberté... Nos journées sont remplies...

L'apéro, c'est sur le toit de l'immeuble... Quand nos colocs' sont partis... Je veux dire les ouvriers mexicains.

Vodka Orange... Le soleil qui se couche sur Manhattan... La grosse pomme qui s'illumine... Tout compte fait, elle a de la gueule cette ville... Je me sers un autre verre... Tous les soirs, c'est mine sur mine...

C'est mon anniversaire !! Les français m'invitent au restaurant. Ça change des hamburgers avalés ces derniers mois. La serveuse est jolie... Le vin me désinhibe... Emma ? c'est joli comme prénom...

Je la revois très vite. On se cherche...On flirte...On s'embrasse...

On couche pour le fun... Entre amis. On dort ensemble... Entre amant.

Je m'installe dans son studio... Elle est amoureuse... Moi aussi...

Je quitte son appartement en pleine nuit et me rends au Grand Central Terminal, la gare de New-York. Demain je serai dans le Maine...

Dans le train, je repense au but initial de mon voyage... Me retrouver je crois que c'était... Quelle originalité ! quelle prétention surtout !! être en accord avec soi-même ! la blague !

J'en avais rien à foutre, moi, de la quête de soi... Pas mon truc ça.... La perte, oui... Plus dans mes cordes...

Report this text