Sahara 1. De la terre au sable

carouille

Un jour, un jeune homme décida d’affronter le Sahara seul. Un petit morceau d’histoire tombé dans l’oubli qu’il me plaît de faire revenir à la vie. De A à Z, je le jure, aucun détail n'est inventé.

Lorsque Daniel vint au monde ce 20 décembre 1911 à Auvilliers, rien n'indiquait que ce fut un bébé différent des autres. Il naquit tranquillement à la maison, de madame Odile Pinson et de son époux, Léon Douard. Un grand frère âgé de seulement 19 mois se penchait sur son berceau.

Odile et Léon étaient de simples cultivateurs. Des gens modestes qui se contentaient chaque jour de cultiver la terre du mieux qu'ils pouvaient, tout comme l'avaient fait leurs parents et grands-parents avant eux. En fait, la lignée pouvait être remontée jusqu'à 1593 très exactement, avec la naissance d'un certain Aubin Douard. Soit tout de même un peu plus de trois siècles d'hommes et de femmes humblement penchés sur leurs sillons jour après jour, vivant au rythme des saisons et des cloches de l'église. Durant ces trois siècles, la longue lignée de Douard s'était même montrée tellement attachée à son terroir qu'elle ne s'était déplacée que d'environ 25 km.

Il n'y avait donc aucune raison que cela change, et le changement ne vint à l'idée de personne ce 20 décembre 1911. Daniel et son frère aîné Edilbert commencèrent leur vie sur le lopin de terre de leurs parents, où ils étaient censés devenir des hommes, se marier, fonder une famille, travailler et mourir.

 

Ils virent partir leur père pour la Grande Guerre dès la mobilisation générale du 1er août 1914. Et durant cinq longues années, ils n'eurent de ce père que quelques cartes postales et de trop rares permissions. Car bien sûr Léon partit pour défendre le pays des « barbares ».

Du fond de sa tranchée, il s'inquiète de l'emplacement des betteraves, de la levée des blés, de la luzerne ou du trèfle incarnat. Oh, il dit bien qu'il est dans la pluie, le froid et la boue, mais Léon est un homme pudique. Sa peur ne transparaît que dans ses inquiétudes envers sa famille. Envers sa femme, toute seule pour gérer les terres et la moisson, et s'occuper des lapins, du cheval, et des vaches, la Caille et la Bouquette, qui ne font pas du lait comme on voudrait. Il veut qu'elle soigne bien sa toux, et rêve d'avoir des galoches sabots comme on en porte le dimanche à la maison. Il n'y a qu'une fêlure dans cette longue suite de cartes. Les premières années, Léon dit « nous ». A partir de la fin de 1916, Léon dit « vous », comme si les horreurs qu'il voyait depuis trop longtemps ne lui permettaient plus de se sentir partie prenante de cette famille laissée derrière lui.

Pendant ce temps-là, Edilbert et Daniel grandissent. Ils aident leur mère comme ils peuvent, même s'ils la font parfois enrager, et ils entrent à l'école. Les missives d'Odile pour Léon s'enrichissent de lettres bâtons tracées avec une concentration enfantine. Ils savent bien que chaque carte peut être la dernière, que leur père peut ne jamais rentrer. C'est bien ce qui est arrivé à l'oncle Albert, même que Léon a eu droit à quatre jours de permission exceptionnelle pour le décès de son frère. Mais ceux de la terre sont des taiseux. Il suffit de dire que la santé est bonne, le reste, il faudra bien s'en accommoder.

 

Odile, Edilbert et Daniel ont de la chance. Ils font partie de ceux qui verront revenir le mari et le père du front. Meurtri, mais vivant. Et dès son retour, il chausse ses bottes et ses sabots et retourne à sa terre. D'abord parce qu'il en a besoin pour renouer avec la vie ; ensuite parce que cela ne se discute pas, il fait ce qui doit être fait, c'est comme ça.

Les gars continuent de grandir, et en 1922, alors qu'ils ont 12 et 11 ans, leur petit frère Elie vient au monde. Odile a du chagrin, encore un garçon ! Mais il est en bonne santé, et lui aussi il pousse bien. D'ailleurs, avec toutes ces bouches à nourrir, il n'est plus question d'aller à l'école. Dès l'âge de 12 ans, Daniel commence à travailler aux champs. Enfin, commence, façon de parler. Il aide aux champs comme il peut depuis son plus jeune âge, mais à 12 ans, il n'est plus un enfant, et il doit travailler pour de bon.

Il est malheureux, Daniel, il aime l'école. Il voudrait bien continuer à apprendre des choses, il adore lire les aventures d'expéditions et de voyages autour du monde. Il rêve depuis toujours d'une carrière militaire, de devenir un grand voyageur. Quand il confie ses rêves à son père, celui-ci a son doux sourire. Sauf que le Gâtinais a déjà donné naissance à des aventuriers, comme l'amiral Caillard ou l'amiral Gordon. Jusqu'au fils du médecin de la famille, le docteur Malachowski (qui jouera un grand rôle dans la vie de Daniel) qui a poursuivi la lignée familiale en devenant médecin, mais qui s'est engagé dans la Marine française pour exercer. En attendant Daniel travaille dur et honnêtement pour aider ses parents. Ils lui ont transmis le goût du travail, la ténacité, le sens du devoir. Il pousse de plus en plus haut, atteint les 1.80 m. Penché sur la terre, il laboure, sème, moissonne. Il aime aussi aller à la chasse, il connaît ses coins à gibier par cœur, et c'est un bon fusil.

 

Et surtout il garde espoir. Car chaque année qui passe le rapproche du service. Et le service dans cette France rurale, c'est avant tout l'unique occasion de voyager. Alors Daniel travaille et rêve. Et dans ce pays du Gâtinais où il n'y a pas le plus petit vallon, ou la terre et le ciel s'étendent platement jusqu'à s'épouser à l'horizon, les rêves ont toute la place qu'ils veulent pour s'épanouir et déplier leurs brumes au ras des mottes et des épis. Il n'y a qu'à voir son frère Edilbert, qui a décidé envers et contre tout qu'il serait musicien. Sans qu'on sache par quel miracle, il a réussi à apprendre à jouer du bugle, et pendant trois ans, il utilise toutes ses économies pour suivre des cours de musique par correspondance, ce qui n'est quand même pas banal dans le coin. Pour Edilbert, pas de cinéma, de bal ou de sorties avec les camarades. Il fait son travail et apprend sa musique, avec acharnement. Et il réussit, il est sur le point de devenir sous-chef de musique.

Alors Daniel le sait bien : quand on accepte les efforts et les sacrifices nécessaires, rien n'est impossible. Et lui, ce qu'il veut faire, c'est voler. Il veut monter dans ces oiseaux d'acier et parcourir le monde, s'évader dans le ciel. Quitter ce fichu plancher des vaches qui lui scie les reins et lui arrache les bras. En attendant, tous ses loisirs, il les passe à lire des histoires de grands voyageurs.

Aussi quand vient son temps de l'appel sous le drapeau, il fait comme les camarades. Il va voir le médecin de la famille, trois générations que les Malachowski soignent les Douard, pensez s'ils se connaissent ! Et il lui demande son aide, pour que son service l'amène jusqu'aux ailes de cet avion qu'il rêve de faire décoller. « Monsieur Albert ! Je vais partir au mois d'octobre. Des fois que vous pourriez me recommander où c'est que je serai appelé… ». Beau parler du terroir. Mais Daniel doit revoir ses espoirs à la baisse. Il n'a pas même son brevet élémentaire, il lui manque tant de connaissances, il s'y prend beaucoup trop tard !

Il est réaliste, Daniel. Rêveur mais les pieds bien plantés dans le sol. Il ne pourra pas voler, d'accord, mais il veut voyager. Le docteur Malachowski lui conseille de passer son permis de conduire à tout prix avant de partir, parce que ça peut toujours servir. Jusque là, Daniel n'a conduit que la charrue avec son attelage. Mais il comprend que s'il veut partir à la conquête du monde, il doit s'armer. Et ce permis dans sa poche, c'est sa première arme.

 

Il est affecté à la 32e d'aviation à Longvic, en Côte d'Or. Les avions, il ne peut pas les piloter, ni monter dedans, il fait partie du « personnel rampant ». Mais il les voit chaque jour, et c'est déjà un grand pas en avant. Alors dès la fin de son service, il se rengage, cette fois au 1er groupe d'aviation d'Afrique. Enfin son rêve se réalise, il part découvrir le monde, et atterrit à Hussein Bey, en Algérie.

Imaginez ce grand gaillard robuste et imperturbable, quittant ses paisibles champs pour atterrir là-bas ! Ces yeux brillent, il est heureux, tellement heureux ! Et au bout de quelques semaines, lorsque l'armée demande des volontaires pour aller à Colomb Béchar, un peu plus au Sud encore de l'Algérie, notre Daniel se précipite. Colomb Béchar, c'est la lisière du désert, la frontière entre rêve et réalité. Là, il est affecté au service automobile, mais des camarades complaisants l'emmènent faire des vols au-dessus du désert, et c'est le coup de foudre.

Dès le premier envol, Daniel sent passer le frisson du bled, il est pris par la passion du sable chaud, ce sable chaud qu'Edith Piaf chante dans les cabarets de Montmartre. Il aime le sifflement des tempêtes de sable, les tam-tams lancinants, ces larges étendues sans horizon où les rêves peuvent là aussi s'étendre et se dérouler. 

à suivre...

  • J'adore ! comme un écho résonne en moi...vivement la suite ! Fort bien écrit, j'adore les détails, la pudeur des taiseux, les rêves qui se mêlent aux lignes des paysages...

    · Ago about 4 years ·
    Mai2017 223

    fionavanessa

    • Merci beaucoup Fiona. Je suis allée voir tes derniers textes, et oui, il y a bien des échos ;)

      · Ago about 4 years ·
      Ananas

      carouille

  • Un ami explorateur québecois qui avait parcouru le monde entier - de l'Himalaya avec son Everest jusqu'au confins de la terre de Baffin, m'a dit que les plus beaux paysages qu'il avait vus étaient dans le désert (notamment de l'Atlas au Sahara). Je vais donc attendre la suite de cette épopée pour m'émerveiller à mon tour. Et avec ton écriture, je suis sûr du voyage.

    · Ago about 4 years ·
    479860267

    erge

    • Tu mets la barre très haut ! Je ne suis pas sûre du tout que mes mots puissent ne serait ce qu'esquisser la beauté des plus beaux paysages !!! :)

      · Ago about 4 years ·
      Ananas

      carouille

    • Je suis sûr que tu vas t'y efforcer ! :) C'est pas maintenant que tu nous a mis l'eau à la bouche en parlant du Sahara que tu vas t'enliser !

      · Ago about 4 years ·
      479860267

      erge

    • Non non, je vais continuer, je n'oserais pas te laisser sur ta faim. En cas de galère je sais maintenant comment dehaler !! (tu connaissais ce mot !?! Moi pas. Ça doit être un truc du désert !)

      · Ago about 4 years ·
      Ananas

      carouille

    • Dehaler ? Non, ce mot me laisse dans l'embarras !

      · Ago about 4 years ·
      479860267

      erge

    • Synonyme de désensabler. Mais j'ignore si c'est un terme "officiel" ou du langage de blédard !! :)

      · Ago about 4 years ·
      Ananas

      carouille

    • C'est toujours bon d'apprendre !

      · Ago about 4 years ·
      479860267

      erge

    • ;)

      · Ago about 4 years ·
      Ananas

      carouille

  • J'ai hâte de connaître la suite !

    · Ago about 4 years ·
    Yeza 3

    Yeza Ahem

    • :)) peut-être dès demain :))

      · Ago about 4 years ·
      Ananas

      carouille

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