Sous la neige

antoine19

Sous la neige

  

Les brumes de la fin octobre s’accrochaient au sol avec obstination. Tom sortit de la bouche de métro en remontant son col pour se protéger du froid. Il marchait assez vivement, le cou rentré dans les épaules sans trop se préoccuper de ce qui l’entourait.

Il s’orientait en suivant la ligne du trottoir, les yeux plissés pour endormir l’irritation qu’il ressentait depuis le matin, mais qui  n’avait fait que s’accentuer. Il avait cherché à voir ses yeux dans le miroir grêlé des toilettes du bureau, l’éclairage hésitant lui avait laissé percevoir une rougeur, surtout dans l’œil gauche. Il était resté de longues minutes à tirer sur ses paupières pour traquer un éventuel corps étranger qui s’y serait sournoisement glissé.

Un peu plus tard dans l’après-midi, il avait constaté que son œil était plus coloré encore, presque pourpre dans le coin intérieur. D’ailleurs, Bérenger lui en avait fait la remarque. Il ne l’aimait pas, Bérenger, avec ses ricanements de fouine. Il n’aimait pas ses regards non plus. Il l’avait bien vu suivre des yeux la courbe des hanches de Mina à la fête organisée au bureau pour le lancement du projet Météore. Il avait suivi ses yeux visqueux toute la soirée qui s’usaient sur le corps de Mina. Bérenger avait même réussi à la faire rire… Alors, ses remarques sur ses yeux injectés de sang, Bérenger pouvait se les garder. Tom avait eu envie de le griffer au visage. Il avait eu l’opportunité de lui nuire sur le projet Artémis. Dullinger s’était rendu compte d’une erreur sur le chiffrage. Tom avait seulement fait une légère allusion, rien de plus. Rien de plus.

Une douleur lancinante lui enserrait les tempes. Les réverbères lançaient leur cône de lumière fade sur le sol de loin en loin, fragmentant la perspective de l’avenue Howden-Malt dans une succession de poches d’ombre et de traits de lumières. L’air était saturé des vapeurs d’échappement des voitures, la circulation semblait figée inexorablement.

Tom sourit en observant les traits tendus des conducteurs emprisonnés dans leur habitacle, il hâta encore le pas puis prit à gauche la rue Kvitok, c’était un tunnel d’ombre, l’éclairage public était défaillant dans cette zone. Il tourna ensuite dans la rue Ordener, toujours aussi sombre, il n’en avait plus pour très longtemps avant d’atteindre son immeuble. L’air lui sembla plus sec, plus cassant, il lui parut même envisageable qu’il neige, ce qui aurait été inhabituel pour la nuit d’Halloween.

Tandis qu’il progressait, toujours voûté pour résister au froid, il fut intrigué par un son, un bruit mécanique, répétitif, comme quelque chose qu’on martèle avec une régularité entêtante, mais sans rien de précipité. Il se retourna pour chercher l’origine de ce bruit, fouilla du regard la rue sans rien voir de particulier. Il poussa la lourde porte vitrée de son immeuble après avoir composé le code. L’appartement était désert, il s’étonna d’être rentré avant Mina.

Il commença par se servir un whisky bien tassé. La lumière de la cuisine le gifla littéralement, son œil le faisait souffrir. Après une bonne lampée de whisky, il fila à la salle de bain pour voir de quoi il avait l’air. Il tressaillit en constatant que ses cornées étaient d’un rouge vif, saturées d’un réseau de vaisseaux sanguins gonflés, et que le peu de blanc qu’il voyait encore avait viré à une teinte jaunâtre malsaine. Il fut un peu effrayé, ses iris verts ressortaient au milieu de tout ce rouge comme deux charbons sur la neige.

Tom se lava longuement les mains à l’eau très chaude puis entreprit de retirer ses lentilles. L’irritation devait venir de là. Il s’étonnait de n’avoir mal qu’à l’œil gauche alors que ses deux yeux semblaient également atteints. Il eut du mal à retirer ses lentilles. Il se lava encore longuement les mains à l’eau brûlante puis le visage. L’eau stagna un temps dans le lavabo, il fut frappé par sa teinte terreuse.

Tom attrapa ses lunettes et rejoignit le salon, son verre à la main. Il s’avachit dans le canapé, la tête rejetée en arrière. Il lui semblait que la pièce tanguait. Il ferma les yeux. Il y avait ce bruit. De nouveau. Il entendait ce son qui l’avait fait se retourner dans la rue. Métallique. Régulier. Obsédant.

Il se leva d’un bond et ouvrit la porte. Il n’y avait personne dans l’escalier. Le bruit semblait plus lointain. Lointain. Mais quand il revint dans le salon il eut le sentiment de l’entendre légèrement amplifié par un écho. Il scruta la rue par la fenêtre, elle était déserte, la nuit était seulement fendue par l’intermittence des phares des voitures. Les automobilistes lassés cherchaient nerveusement une place pour la nuit, c’était toujours délicat dans ce quartier, comme dans toutes les villes, il y avait trop de voitures. Il entendait ce son. Métallique. Régulier. Obsédant.

Il se demandait à quelle heure Mina avait dit qu’elle rentrait. Le lui avait elle seulement dit ? La scène de la veille lui claqua au visage. La porte que Mina avait rageusement fait valser au milieu de ses larmes. Mina qui dérapait dans les escaliers en s’agrippant à la rampe. Sa voix pleine d’aigus et d’échos difformes. Tom debout dans le salon. Il n’avait pas fait un geste pour la retenir.

Il retomba dans le canapé à la recherche d’un peu de repos. Ses yeux se collaient. Il faudrait qu’il trouve le temps d’aller voir quelqu’un pour cette conjonctivite. Il fut tiré de sa léthargie par la sonnerie de l’interphone. Mina ? Non.

Il se dirigea vers l’interphone.

‒ Oui ?

‒ Tu descends ?

C’était Sal. La voix déformée surgit du combiné. Cela lui revint d’un coup. Bien sûr. Il y avait cette soirée d’halloween, Sal devait venir le chercher.

‒ Monte ! Viens boire un verre… on n’est pas pressés…

‒ Non, descends, je préfère…

‒ Tu préfères ?... Bon… une minute.

Tom grogna un peu. Il se resservit une lampée de whisky qu’il avala d’une traite. Il enfila son manteau et claqua la porte. Sal l’attendait dans la rue. Sa silhouette se découpait dans le halo lumineux du hall de l’immeuble. Tom s’étonna en le voyant.

‒ Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

‒ Oh, ça ? interrogea Sal en désignant son pied bandé, rien de sérieux, une espèce d’abcès. Le plus pénible ce sont les béquilles.

‒ J’imagine, admit Tom, comment c’est venu ?

‒ Je ne sais pas, rien de sûr… Dis donc, tu as une de ces têtes ? remarqua Sal. Tes yeux…

‒ Je sais… On y va ?

Ils s’engagèrent dans la rue en direction de l’arrêt de bus. Tom entendit de nouveau ce son. Métallique. Régulier. Obsédant. Ce bruit de martèlement provenait des béquilles de Sal, plantées dans le bitume avec une régularité stupéfiante, ce même son qui l’avait poursuivi depuis que la nuit était tombée.

Le bandage au pied de Sal était d’un blanc fade mais immaculé. Le bus était bondé, ils durent rester debout, l’atmosphère était tendue, la circulation inextricable. Ils firent quelques stations, secoués et comprimés. Puis le bus resta longuement immobilisé par un cortège de fêtards déguisés en infirmiers. Ils frappaient en cadence contre les fenêtres du bus, d’autres criaient, écrasaient leur visage contre les vitres. Tom se sentait mal, ses yeux coulaient, il aurait aimé pouvoir s’asseoir. Il n’aurait pas dû boire ce whisky à jeun.

Sans prévenir la neige se mit à tomber à gros flocons. Tout se paralysa. Inutile d’imaginer aller plus loin. Le chauffeur ouvrit les portes du bus et les voyageurs s’écoulèrent dans la rue au milieu des fêtards. Il y avait une fanfare qui jouait des airs connus dans un rythme inhabituel et dissonant. Tom reconnut « I Will Survive » joué comme un air de tango au milieu des rugissements. Il supposa qu’il s’agissait d’un groupe d’étudiants. Sal avait du mal à descendre du bus avec ses béquilles. Il n’était guère plus à l’aise dans la neige qui commençait à tenir sur le sol, formant un tapis dense.

Il s’était mis à faire froid, cependant le cortège ne perdait rien de son énergie délirante. Tom et Sal ne parvenaient pas à s’extraire de ce flot humain hurlant. En se retournant vers Sal, Tom remarqua qu’il y avait un trace, une trace brunâtre sur le bandage, mais surtout que son pied… son pied était différent par sa forme. Il semblait plus court, le bandage plus boudiné comme s’il dissimulait un moignon. L’auréole brunâtre enflait sur le blanc pâle. Elle rougit. Tom eut l’impression de perdre l’équilibre. Ils n’étaient plus loin de la place de la Liberté où ils avaient rendez-vous avec les autres.

Tom se tourna vers Sal pour l’aider à le rejoindre. Il était bousculé de toutes parts par les fêtards armés de seringues surdimensionnées, de bassins, de tranchoirs, de supports à perfusion et de tout ce que la médecine connait d’instruments terrifiants. Il vit le visage de Sal disparaitre, implorant, il n’entendait presque plus sa voix. Sal l’appelait, son visage était affreusement pâle. L’instant d’après il l’avait perdu de vue. Certains étudiants portaient des masques, d’autres s’étaient grimés le visage de blanc strié de noir, parfois de rouge. Tom n’arrivait plus à se diriger, il voulait revenir sur ses pas, il était entraîné contre son gré. Ses yeux coulaient de plus en plus, il s’en échappait un mucus épais.

Subrepticement il parvint à dériver dans le cortège et se retrouva à l’extérieur juste avant d’être entraîné de nouveau. Il bondit et s’engouffra par la porte ouverte d’un bar. La lumière était très faible, indirecte, un néon bleu soulignait la ligne du comptoir, un autre, plus clair se réfléchissait dans le miroir, étirant étrangement les verres et les bouteilles disposés sur les étagères. On entendait à peine les bruits de la rue.

Tom s’accouda au comptoir et reprit ses esprits. Ses yeux le lançaient. Il jeta un regard au miroir et remarqua dans le reflet la forme d’un homme assis derrière lui à une table. Il se retourna vivement et tressaillit. L’homme était assis sur la banquette de moleskine noire, il arborait un sourire un peu moqueur à l’intention de Tom.

‒ Belle soirée, n’est-ce pas ? prononça-t-il d’une voix sifflante.

Tom remarqua les béquilles. Posées contre la banquette. Des béquilles à l’apparence assez ancienne, de celles qu’on appuie sous les aisselles pour avancer. L’homme avait une jambe coupée au genou, le moignon était entortillé dans une bande crasseuse. Il ne voyait pas bien son visage, comme s’il était flou. Il lui rappelait quelqu’un.

Tom crut perdre de nouveau l’équilibre, il entendit le rire de l’homme, dilaté étrangement. Le bruit de percussion revint à la charge. Métallique. Régulier. Obsédant. Il sortit du bar en bousculant les tables.

Dehors, il se retrouva pris dans la neige. Tout était recouvert. La place de la Liberté était étrangement déserte. Dans le silence ouaté par les flocons, le bruit de béquilles revint encore plus fort. Mille fois frappé aux tympans de Tom. Métallique. Régulier. Obsédant. Il n’arrivait plus à ouvrir les yeux. Ils le brûlaient. Tom sentit qu’on l’attrapait par derrière, qu’on lui bloquait les bras pour l’immobiliser. Il se trouva encerclé par une dizaine d’hommes et de femmes en fauteuils roulants. Ils portaient tous des bandages ignobles et brunâtres. Leurs moignons de bras et de jambes s’agitaient dans un désordre repoussant.

Tom voulut crier. Il éprouva une douleur vive dans le dos. Une clameur agressive s’éleva. Les voix grinçaient à ses oreilles. Sans qu’il soit possible de comprendre pourquoi, il se retrouva dans l’atmosphère confinée du bar, maintenant plein à craquer. Toutes les places étaient occupées par les étudiants en liesse. Il aurait voulu sortir. Il ne parvenait pas à bouger. Il avait le sentiment d’être observé. Seul. En manteau sombre au milieu de cette horde de blouses blanches. Seul.

Il aurait aimé retrouver Sal. Mais à quoi bon. Il pensait. Avant de réaliser qu’il était là. Sal. Devant lui. Dans un fauteuil roulant. Des bandages dégouttant de sang aux deux jambes. Au niveau des genoux. Sal ! Il pointait un doigt accusateur dans sa direction. Les cris devinrent insupportables. Il se voyait dans la cage d’une troupe de chimpanzés sanguinaires.

Et tout cessa.

Il ouvrit les yeux dans le calme capitonné d’une pièce aux murs couverts de panneaux d’acier. Plus facile à nettoyer, il pensa, plus hygiénique. On l’avait presque entièrement déshabillé. Il était sur le dos, les bras et les jambes retenus par des sangles grasses. Ses lunettes étaient de travers sur son nez, le verre gauche était fendu.

Alors il vit. Il aperçut plus qu’il ne vit. Il n’arrivait pas à remuer la tête. Latéralement. Une silhouette. Difficilement. L’homme s’approcha. Tout près de lui. Il portait un masque de chirurgien. Le bas du visage était dissimulé. Une casaque, une toque de tissu vert. Une odeur. Iodée. Des mains gainées de latex blanc. Tout près du visage de Tom. Sans rien dire.

Tom fouilla son regard pour comprendre. Il eut un frisson. Le scalpel se leva dans la lumière crue. L’œil brilla d’un éclat trouble. Les yeux. Tous les yeux. Tom les reconnut au moment où la voix sifflante s’éleva. Il avait tous les yeux. Tous les visages. Il avait tous les visages superposés. Mina. Sal. Bérenger. La voix articulait. Tu nous as abandonnés. Un bruit d’écoulement gras s’immisça. Un flot épais crépita. La douleur éclatait dans ses membres. Abandonnés. Abandonnés. Abandonnés.

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